II - Chapitre 12 - suite.
Apologie de Raymond Sebond (7)
218. Cet exemple d’un grand et illustre philosophe montre bien la passion studieuse qui nous entraîne à la poursuite de choses que nous désespérons d’atteindre. Plutarque raconte une histoire analogue : celle de quelqu'un qui ne voulait pas qu’on lui explique les choses dont il doutait, pour ne pas perdre le plaisir de les chercher. Comme cet autre encore, qui ne voulait pas que son médecin le prive de l’altération due à sa fièvre, pour ne pas perdre le plaisir qu’il avait de la calmer en buvant. « Mieux vaut apprendre des choses inutiles que de ne rien apprendre du tout1
. »
219. Le plaisir que l’on prend dans la nourriture se suffit souvent à lui-même, et tout ce que nous prenons d’agréable n’est pas toujours nutritif, ni sain. De même, ce que notre esprit tire de la science ne manque pas d’être voluptueux, même si ce n’est ni un aliment, ni bon pour la santé.
220. Voici ce que disent les philosophes : « L’observation de la nature est une nourriture qui convient à notre esprit ; elle nous élève et nous conforte en nous faisant mépriser les choses basses et terre à terre, car elle nous les fait comparer avec les choses supérieures et célestes. Et la recherche des choses élevées et occultes est très agréable, même à celui qui n’en tire qu’un respect craintif, et qui redoute d’en juger. » Ce sont là les mots qu’ils emploient dans leur profession de foi. Mais l’image d’une curiosité maladive de ce genre se voit encore mieux dans l’exemple suivant, que l’on trouve si souvent dans leur bouche et qu’ils ont en honneur : Eudoxe souhaitait voir au moins une fois le soleil de près, connaître sa forme, sa grandeur, sa beauté, quitte à s’y brûler aussitôt2
, — et il priait les dieux pour cela. Il voulait acquérir au prix de sa vie un savoir dont il serait aussitôt privé. Et pour cette connaissance soudaine et éphémère, il était prêt à perdre toutes les connaissances qu’il possédait et à renoncer à celles qu’il eût pu acquérir encore.
221. Je ne suis pas vraiment persuadé qu’Épicure, Platon et Pythagore nous aient donné pour argent comptant leurs « atomes », leurs « idées » et leurs « nombres ». Ils étaient bien trop sages pour considérer comme des articles de foi des choses si incertaines et si discutables. Mais dans l’obscurité et l’ignorance du monde, chacun de ces grands personnages s’est efforcé d’apporter un peu de lumière ; et ils ont consacré leur esprit à des inventions ayant au moins une apparence subtile et plaisante, et qui puissent soutenir la contradiction, même si elles étaient fausses. « C’est le génie de ces philosophes qui a inventé ces systèmes, et non leur savoir3
. »
222. Un Ancien, à qui l’on reprochait de se targuer de philosophie, alors que son jugement n’en portait guère la trace, répondit que c’était justement cela, philosopher. Les philosophes ont voulu tout examiner, tout discuter, et ont trouvé que cette occupation convenait fort bien à notre curiosité naturelle. Ils ont écrit sur certaines choses qui concernent la vie publique, comme les religions4
; et il est heureux qu’en vertu de cela, ils n’aient pas voulu les disséquer complètement, afin de ne pas engendrer de troubles dans l’obéissance aux lois et aux coutumes de leur pays.
223. Platon traite cette question sans cacher son jeu5
. Quand il écrit à titre personnel, il n’affirme rien de façon catégorique. Mais quand il se veut législateur, il utilise un style autoritaire et péremptoire, et il mêle hardiment à son propos les plus extravagantes de ses inventions, aussi utiles pour convaincre la foule que ridicules s’agissant de lui-même : on sait à quel point nous sommes capables d’admettre toutes sortes d’opinions, et particulièrement les plus étranges et les plus anormales.
224. C’est pour cela que, dans ses « Lois », il prend grand soin à ce qu’on ne dise en public que des poèmes dont les récits imaginaires tendent à une fin utile : il est si facile de mettre dans l’esprit des hommes des images fantomatiques qu’il vaut mieux leur fournir des mensonges profitables plutôt que des mensonges inutiles ou dom ma geables. Et il dit tout bonnement, dans sa République, que dans l’intérêt même des hommes, il est souvent nécessaire de les tromper ! Il est facile de constater que parmi les écoles philosophiques, les unes ont plutôt poursuivi la vérité, les autres l’utilité ; et que ce sont ces dernières qui ont y ont gagné en réputation. C’est le malheur de notre condition : souvent, ce qui apparaît à notre esprit comme étant le plus vrai ne lui apparaît pas comme le plus utile à notre existence. Les écoles les plus hardies, l’épicurienne, la pyrrhonienne, la nouvelle Académie, sont elles aussi contraintes de se soumettre à la loi commune, en fin de compte.
225. Il est d’autres sujets que les philosophes ont fait passer par leur tamis, qui à droite, qui à gauche, chacun s’efforçant de leur donner un air présentable, qu’il soit justifié ou non. N’ayant rien trouvé qui soit dissimulé au point de ne pas vouloir en parler, ils sont souvent forcés de forger des conjectures fragiles et osées, non qu’ils les prennent eux-mêmes comme base, ni pour établir quelque vérité, mais qui leur servent d’entraînement dans leurs études. « Il semble qu’ils aient écrit, non pas tant par conviction que pour exercer leur esprit sur la difficulté du sujet6
. »
226. Et s’il n’en était pas ainsi, comment pourrions-nous accepter des opinions aussi variées et inconsistantes que celles qui ont été avancées par ces esprits excellents et admirables ? Par exemple : est-il rien de plus vain que de vouloir découvrir Dieu par nos analogies et conjectures, et le régler, avec le monde lui-même, selon notre capacité et nos lois ? Ou d’utiliser aux dépens de la divinité ce petit échantillon de connaissance qu’il lui a plu d’attribuer à notre condition naturelle ? Et parce qu’il nous est impossible d’étendre notre vue jusqu’à son trône glorieux, fallait-il pour autant le ramener ici-bas à notre corruption et nos misères ?
227. De toutes les opinions humaines et anciennes concernant la religion, celle qui me semble avoir eu le plus de vraisemblance et de fondement est celle qui reconnaissait en Dieu une puissance incompréhensible, à l’origine de toutes choses et de leur permanence, une suprême bonté et perfection, recevant de bon gré les honneurs et le respect que lui vouent les humains, sous quelque visage, quelque nom, et quelque forme que ce soit.
Jupiter tout-puissant, père et mère des choses, des rois et des dieux.
[Valerius Sorianus, in saint Augustin, Cité de Dieu, VII, 11]
228. Ce zèle universel a été vu d’un bon œil depuis le ciel. Toutes les cités ont tiré parti de leur dévotion ; les hommes impies ont eu partout le sort qu’ils méritaient, de même que leurs actions. Les livres des païens, dans les fables que sont leurs religions, reconnaissent de la dignité, de l’ordre et de la justice, et que des prodiges et des oracles leur ont été envoyés pour leur bien et leur instruction ; car Dieu, dans sa miséricorde, daigne parfois renforcer par ces marques temporelles les principes élémentaires d’une connaissance directe et grossière que la simple raison donne de lui à travers les images illusoires de nos songes. Les représentations imaginaires forgées par l’homme lui-même sont non seulement fausses, mais impies et injurieuses. Et de toutes les religions que saint Paul trouva en honneur à Athènes, celle que les Grecs avaient dédiée à une divinité caché et inconnue lui sembla la plus excusable7
.
229. Pythagore approcha la vérité de plus près, estimant que la connaissance de cette cause première, être des êtres, devait demeurer indéfinie, sans description ni détermination, que ce n’était pas autre chose que l’effort de notre imagination tendue vers la perfection, chacun en amplifiant l’idée selon ses possibilités. Mais quand Numa entreprit de rendre conforme à cette conception la religion de son peuple, quand il voulut en faire une religion purement mentale, sans objet défini, sans éléments matériels, ce fut peine perdue : l’esprit humain ne saurait se maintenir dans cet infini de pensées informelles, il lui faut les condenser en une représentation à son image. La majesté divine s’est en quelque sorte laissé circonscrire dans des limites corporelles : ses sacrements surnaturels et célestes portent la marque de notre condition terrestre ; le culte qui lui est rendu s’exprime par des offices et des paroles qui ont un sens pour nous, car c’est bien l’homme qui croit et qui prie. Je laisse de côté les autres arguments que l’on avance à ce propos ; mais on me ferait difficilement croire que la vue de nos crucifix, les tableaux représentant ce supplice effroyable, les ornements et les gestes cérémonieux de nos églises, les chants accordées à la dévotion de notre pensée, cette émotion communiquée par nos sens, on me ferait difficilement croire, dis-je, que tout cela ne suscite dans l’âme des peuples une émotion religieuse dont les effets sont très utiles.
230. S’il fallait choisir parmi les divinités auxquelles on a donné un corps par nécessité humaine, et au milieu de la cécité universelle, je me serais, je crois, plus volontiers associé à ceux qui adoraient le soleil,
...8
la lumière commune,
L’œil du monde ; et si Dieu au chef9
porte des yeux,
Les rayons du soleil sont ses yeux radieux.
Qui donnent vie à tous, nous maintiennent et nous gardent,
Et les faits des humains en ce monde regardent :
Ce beau, ce grand soleil, qui nous fait les saisons,
Selon qu’il entre ou sort de ses douze maisons10
;
Qui remplit l’univers de ses vertus connues ;
Qui d’un trait de ses yeux nous dissipe les nues11
:
L’esprit, l'âme du monde, ardent et flamboyant,
En la course d’un jour tout le Ciel tournoyant,
Plein d’immense grandeur, rond, vagabond et ferme,
Lequel tient dessous lui tout le monde pour terme12
,
En repos sans repos ; oisif, et sans séjour13
,
Fils aîné de nature et le père du jour.
[Ronsard, Remontrance au peuple de France]
D’autant plus que, outre cette grandeur et cette beauté qui lui sont propres, c’est la pièce de cette machinerie céleste qui est pour nous la plus éloignée, et de ce fait si peu connue qu’ils étaient bien pardonnables d’être en admiration devant elle et de lui témoigner du respect.
231. Thalès, qui le premier se posa ces questions, considéra que Dieu était un esprit qui créa toutes choses à partir de l’eau. Anaximandre, lui, estimait que les dieux naissaient et mouraient selon les saisons, et qu'il y avait des mondes en nombre infini14
. Pour Anaximène, l’air était Dieu, créé et immense, et toujours mouvant. Anaxagore, le premier, a soutenu que la façon d’être de toutes choses et leur organisation était dictée par la force et la pensée d’un esprit infini.
232. Alcméon a fait du soleil, de la Lune, des astres et de l’âme des divinités. Pythagore a fait de Dieu un esprit présent dans la nature de toutes les choses, et d’où nos âmes sont détachées. Pour Parménide, c’est un cercle entourant le ciel et qui soutient le monde par la chaleur de la lumière. Empédocle considérait les quatre éléments15
dont toutes les choses sont faites comme des dieux. Protagoras, lui, déclarait qu’il n’avait rien à en dire : s’ils existaient ou non, ni ce qu’ils sont. Pour Démocrite, tantôt ce sont les constellations et leurs révolutions qui sont des dieux, tantôt la nature qui fait mouvoir ces constellations qui est divine, ou encore notre savoir et notre intelligence.
233. Platon donne divers visages à sa croyance. Dans le Timée, il dit que le père du monde ne peut être nommé ; dans les Lois, que l’on ne doit pas rechercher ce qu’il est. Et ailleurs, dans ces mêmes livres, il considère comme des dieux le ciel, les astres, la terre et nos âmes ; et il accueille en outre ceux qui ont été accueillis par la tradition dans chacune des cités. Xénophon fait état de variations semblables dans l’enseignement de Socrate qui déclare, selon lui, tantôt qu’il ne faut pas chercher à connaître la forme de Dieu, tantôt que le soleil est Dieu, et l’âme Dieu également, tantôt qu’il n’y a qu’un Dieu, et tantôt qu’il y en a plusieurs. Speusippe, neveu de Platon, dit que Dieu est une certaine force qui gouverne les choses, et qu’elle est douée de vie.
234. Pour Aristote, Dieu est tantôt l’esprit, tantôt le monde ; et tantôt il donne un autre maître à ce monde, tantôt il fait de la chaleur du ciel la divinité. Xénocrate prétend qu’il y a huit dieux. Les cinq premiers ont les noms des planètes, le sixième réunit toutes les étoiles fixes qui en constituent les membres, le septième et le huitième sont le soleil et la lune. Héraclide du Pont16
ne fait qu’hésiter entre les diverses opinions, et finalement prive Dieu de sentiment : il lui fait prendre tantôt une forme tantôt une autre, puis déclare que c’est le ciel et la terre. Théophraste lui aussi hésite entre diverses idées, attribuant le gouvernement du monde tantôt à l’entendement, tantôt au ciel, tantôt aux étoiles. Pour Straton17
, Dieu est la nature, qui possède la force d’engendrer, d’augmenter ou diminuer, sans avoir de forme ni de sensibilité. Pour Zénon, c’est la loi naturelle, qui commande le bien et prohibe le mal, et cette loi est un être animé; mais il supprime les dieux traditionnels : Jupiter, Junon, Vesta. Pour Diogène Apolloniate18
, c’est l’air qui est Dieu19
.
235. Xénophane fait Dieu tout rond, doué de la vue et de l’ouïe, mais ne respirant pas et n’ayant rien de commun avec la nature humaine. Ariston estime qu’on ne peut se représenter la forme de Dieu, qu’il n’est pas doué de sensibilité, et ignore si c’est un être animé ou autre chose. Pour Cléanthe, c’est tantôt la raison, tantôt le monde, tantôt l’âme de la nature, tantôt la chaleur suprême qui entoure et enveloppe tout. Persée, disciple de Zénon de Citium, a prétendu qu’on donnait le nom de dieux à ceux qui avaient apporté quelque chose de particulièrement utile à la vie humaine, et à ces choses utiles elles-mêmes. Chrysippe rassemblait confusément toutes les opinions précédentes, et compte, parmi les mille sortes de dieux qu’il invente, les hommes eux aussi, qui sont immortalisés. Diagoras20
et Théodore, eux, niaient carrément qu’il y eût des dieux. Épicure imagine des dieux luisants, transparents et perméables à l’air, installés comme entre deux forts, entre deux mondes, à l’abri des coups, dotés d’une figure humaine et de membres comme les nôtres, qui pourtant ne leur servent à rien.
J’ai toujours pensé que les dieux existent, et le dirai toujours,
Mais je pense qu’ils n’ont cure de ce que font les hommes.
[Ennius, cité par Cicéron dans De divinatione, II, 1]
236. Fiez-vous donc à la philosophie ! Vous vanterez-vous d’avoir trouvé la fève dans le gâteau, au milieu de ce tintamarre de tant de cervelles philosophiques ! Le désordre du monde a eu cet effet sur moi que les mœurs et les idées différentes des miennes me déplaisent moins qu’elles ne m’instruisent, et m’enorgueillissent moins qu’elles ne m’humi lient quand je les compare. Et tout autre choix que celui qui vient de la main même de Dieu me semble avoir peu d’avantage (et je laisse de côté les mœurs monstrueuses ou contre-nature).22
Les constitutions des divers états ne s’opposent pas moins sur ce sujet que les écoles philoso phiques, et cela nous montre que le hasard lui-même n’est pas plus varié et changeant que notre raison, ni plus aveugle et inconséquent.
237. Les choses les moins connues sont celles qui sont le plus propres à être déifiées23
. Et donc faire de nous des dieux, comme dans l’Antiquité, cela fait preuve de quelque chose de pire encore qu’une extrême faiblesse de raisonnement. Je suivrais plus facilement ceux qui adoraient le serpent, le chien ou le bœuf, dans la mesure où leur nature profonde et leur être nous sont moins connus, et que nous avons plus de raison d’imaginer ce qu’il nous plaît de ces animaux-là et de leur attribuer des facultés extraordinaires. Mais avoir fait des dieux ayant la même condition que nous, dont nous connaissons forcément les imperfections, leur avoir attribué des désirs, de la colère, des vengeances, des mariages, des descendances et de la parentèle, l’amour et la jalousie, nos membres et nos os, nos fièvres et nos plaisirs, nos morts et nos sépultures, cela relève vraiment d’une surprenante folie de l’entendement humain.
Ces choses qui sont très éloignées de la nature divine,
indignes de figurer parmi les dieux.
[Lucrèce, V, 123-24]
238. « Nous en connaissons les formes, le vêtement, la parure, et en outre la lignée, les épousailles, les parentés, tout cela ramené à l’image de la faiblesse humaine ; car on les dépeint avec des âmes passionnées : on nous apprend leurs désirs, leurs chagrins, leurs colères...24
» C’est ainsi que l’on a accordé la divinité non seulement à la foi, à la vertu, à l’honneur, à la concorde, à la liberté, à la victoire, à la piété, mais aussi à la volupté, à la fraude, à la mort, à l’envie, à la vieillesse, à la misère, à la peur, à la fièvre, à la mauvaise fortune et autres accidents fâcheux de notre vie fragile et caduque.
A quoi bon introduire nos mœurs dans les temples?
Ô âmes courbées vers la terre et dénuées de sens divin!
[Perse, II, 62 et 61]
239. Les Égyptiens, avec une sagesse cynique, défendaient à tout homme, sous peine d’être pendu, de dire que Sérapis et Isis, leurs dieux, eussent autrefois été des hommes, quand nul n’ignorait qu’ils l’avaient été. Et leur représentation, qui les montrait avec un doigt sur la bouche signifiait, selon Varron, cet ordre secrètement donné à leurs prêtres d’avoir à taire leur origine mortelle, sous peine d’annuler toute la vénération qui leur était rendue.
240. Puisque l’homme désirait tellement se rendre égal à Dieu, il eût mieux fait, dit Cicéron, de ramener vers lui les qualités divines, et de les attirer ici-bas, plutôt que d’envoyer là-haut sa corruption et sa misère. Mais à bien y regarder, il a fait l’un et l’autre de bien des façons, et toujours avec la même vanité.
241. Quand les philosophes épluchent25
la hiérarchie de leurs dieux, et s’empressent de distinguer leurs alliances, leurs attributions, leur puissance, je ne puis croire qu’ils parlent sérieusement. Quand Platon nous décrit le jardin de Pluton, et les agréments ou les peines corporelles qui nous attendent encore après la ruine et la disparition de nos corps, et qu’il le fait selon la façon dont nous ressentons les choses durant la vie,
Ils se cachent dans des sentiers écartés, une forêt de myrte
Les enveloppe, mais les chagrins les accompagnent dans la mort.
[Virgile, Énéide, VI, vv. 433-34]
...et quand Mahomet promet aux siens un paradis couvert de tapis, paré d’or et de pierreries, peuplé de jeunes filles d’une extrême beauté, de vins et de mets choisis, je vois bien que ce sont là des idées et des espérances bien faites pour nos désirs de mortels, du miel pour nous attirer, des attrape-nigauds à la mesure de notre bêtise. Et certains d’entre nous sont victimes d’une erreur semblable, se promettant après la résurrection une vie terrestre et temporelle accompagnée de toutes sortes de plaisirs et d’agréments de ce monde. Peut-on croire que Platon, lui qui eut des conceptions si élevées, et une si grande connivence avec le divin (au point que le surnom de « divin » lui en est resté), ait pu penser que l’homme, cette pauvre créature, ait en lui-même quelque chose qui soit susceptible de correspondre à cette puissance incompréhensible ? et qu’il ait cru que le peu de mordant de notre esprit soit suffisant, et la force de notre jugement assez robuste, pour nous permettre de participer à la béatitude ou à la souffrance éternelle ? Il faudrait lui dire de la part de la raison humaine :
242. « Si les plaisirs que tu nous promets dans l’autre vie sont du même ordre que ceux que j’ai connus ici-bas, cela n’a rien de commun avec l’infini. Quand bien même mes cinq sens seraient comblés de plaisir, et mon âme saisie de tout le bonheur qu’elle peut désirer et espérer, nous savons que ce dont elle est capable n’est encore rien ; si là-dedans il y a quelque chose de moi, il n’y a rien de divin ; et si ce n’est autre chose que ce qui est à la portée de notre condition présente, cela ne compte pas. Tout bonheur des mortels est un bonheur mortel. Si la joie de retrouver26
nos parents, nos enfants, nos amis peut encore nous chatouiller agréablement dans l’autre monde, et si nous attachons encore du prix à un tel plaisir, nous demeurons dans les agréments limités de la vie terrestre. Nous ne pouvons pas vraiment concevoir la grandeur de ces sublimes et divines promesses si nous pouvons les concevoir en quelque façon. Pour les imaginer vraiment, il faut les imaginer inimaginables, indicibles et incompréhensibles, absolument différents de ce que peut nous fournir notre misérable expérience. « L’œil ne saurait voir, dit saint Paul, le bonheur que Dieu a préparé pour les siens, et cela ne peut atteindre le cœur de l’homme. » Et si pour nous en rendre capables, il nous faut réformer et changer notre être (comme tu le dis, Platon, avec tes « purifications »), alors ce changement doit être si extrême et si complet que, si l’on en croit les sciences de la nature, ce ne sera plus nous,
C’était Hector qui combattait dans la mêlée ;
Mais ce que traînaient les chevaux d’Achille ce n’était plus lui.
[Ovide, Tristes, III, 2, v. 27]
... mais un autre être qui recevra les récompenses,
La mutation entraîne la décomposition, donc la mort :
Car les éléments sont déplacées et transposées.
[Lucrèce, III, 756]
243. Car si l’on accepte la métempsycose selon Pythagore, et la migration qu’il imaginait pour les âmes, va-t-on penser que le lion dans lequel réside l’âme de César éprouve les mêmes sentiments que ceux qui agitaient César, et que ce lion soit lui? Si c’était lui, alors ils auraient raison ceux qui, combattant cette idée chez Platon, lui reprochaient le fait que dans ce cas un fils pourrait bien se retrouver à chevaucher sa mère ayant le corps d’une mule, et autres semblables absurdités ! Et pouvons-nous croire que dans les transformations qui se font entre les corps des animaux de même espèce, les nouveaux venus ne soient pas différents de leurs prédécesseurs? On dit27
que le Phénix engendre d’abord un ver, qui devient à son tour un autre Phénix. Peut-on seulement imaginer que ce second Phénix ne soit pas un autre que le premier ? Les vers qui font notre soie, on les voit comme mourir et se dessécher, et ce corps produit un papillon, et ce papillon un autre ver, qu’il serait ridicule de considérer encore comme le précédent. Ce qui a cessé d’être n’est plus.
Même si le temps recueillait notre matière,
Après la mort, la plaçant dans son ordre actuel,
La lumière de la vie nous fut-elle rendue,
Non, cela ne pourrait nullement nous toucher,
Notre propre mémoire étant dès lors brisée.28
[Lucrèce, III, 847 sq.]
244. Et quand tu dis ailleurs, Platon, que ce sera à la partie spirituelle de l’homme que reviendra la jouissance des récompenses de l’autre vie, tu nous dis là quelque chose qui a fort peu de chances de se produire,
En effet l’œil arraché du reste du corps,
Séparé de ses racines, ne peut plus rien voir.
[Lucrèce, III, 563-564]
car à ce compte-là, ce n’est plus l’homme, ni nous-même par conséquent, qui profitera de cette jouissance : nous sommes faits de deux pièces essentielles, dont la séparation signifie la mort et la ruine de notre être.
Car la vie a cessé, les mouvements de ce qui nous compose
Se sont dispersés au hasard, hors d’atteinte de nos sens.
[Lucrèce, III, 860-861]
Nous ne disons pas que l’homme souffre, quand les vers rongent les membres dont il se servait vivant, et que la terre les engloutit :
Et cela ne nous atteint pas, nous qui par l’union
De l’âme et du corps constituons une unité.
[Lucrèce, III, 657]
245. Et d’ailleurs, sur quelle base les dieux peuvent-ils reconnaître et récompenser l’homme après sa mort pour ses actions bonnes et vertueuses, puisque ce sont eux-mêmes qui les ont introduites et fait naître en lui ? Et pourquoi s’offensent-ils des actions mauvaises et se vengent-ils sur lui, puisqu’ils l’ont eux-mêmes placé dans cette condition qui conduit à la faute, et que d’un simple mouvement de leur volonté, ils peuvent l’empêcher d’y tomber ? Épicure n’opposerait-il pas ces arguments à Platon, avec une grande apparence de raison humaine, s’il ne s’abritait souvent derrière cette sentence « qu’il est impossible d’établir quelque chose de certain concernant la nature immortelle, d’après la mortelle » ? La raison ne fait que se fourvoyer partout où elle va, mais spécialement quand elle se mêle de choses divines. Qui le ressent plus que nous ? En effet, bien que nous lui ayons donné des principes sûrs et infaillibles, que nous éclairions ses pas avec la sainte lumière de la vérité qu’il a plu à Dieu de nous communiquer, nous voyons pourtant chaque jour, pour peu qu’elle s’écarte du sentier ordinaire et qu’elle se détourne ou s’écarte de la voie tracée et suivie par l’Église, comment aussitôt elle se perd, hésite et s’entrave, tournoyant et flottant sur cette vaste mer trouble et changeante des opinions humaines, sans bride et sans but. Dès qu’elle abandonne le grand chemin habituel, elle se divise et se disperse entre mille routes diverses.
246. L’homme ne peut être que ce qu’il est, il ne peut penser qu’en fonction de ses capacités. C’est une grande présomption, dit Plutarque, pour ceux qui ne sont que des hommes, d’entreprendre de parler et de discourir à propos des dieux et des demi-dieux, pire encore que celle de vouloir juger ceux qui chantent à qui ignore la musique, ou celle d’un homme qui n’aurait jamais pris part à une campagne militaire de vouloir débattre des armes et de la guerre en s’imaginant comprendre, par quelque conjecture superficielle, les applications d’un art qui est au-delà de ses compétences.
247. L’Antiquité s’imagina, je crois, faire quelque chose pour la grandeur divine en la mettant sur le même plan que celle de l’homme. Elle l’affubla de ses facultés et de ses belles dispositions comme de ses plus honteuses nécessités, lui offrit nos aliments à manger, nos danses, nos plaisanteries et nos farces pour la réjouir, nos vêtements pour se couvrir, nos maisons pour se loger, la caressa par l’odeur des encens et les sons de la musique, par des guirlandes et des bouquets ; et pour la rendre conforme à nos passions mauvaises, elle flatta sa justice par une vengeance inhumaine, en pensant la réjouir par la ruine et la disparition des choses qu’elle-même, cette Antiquité, avait créées et entretenues. C’est ainsi que Tiberius Sempronius29
fit brûler en sacrifice à Vulcain les armes et le riche butin qu’il avait pris à ses ennemis en Sardaigne ; Paul-Émile30
fit la même chose en Macédoine, en l’honneur de Mars et de Minerve ; Alexandre, parvenu aux rives de l’Océan Indien, y jeta plusieurs grands vases d’or en faveur de Thétis, et remplit en outre ses autels, non seulement d’un grand massacre de bêtes innocentes, mais même d’hommes, ainsi que beaucoup de peuples, et entre autres le nôtre31
en avaient l’habitude - et je crois d’ailleurs qu’aucun n’a été exempt de cette pratique.
Il saisit quatre jeunes hommes, fils de Sulmone,
Et quatre autres élevés auprès d’Ufens32
,
Pour les immoler vivants aux mânes de Pallas.
[Virgile, Énéide, X, 517-519]
248. Les Gètes33
se considèrent comme immortels, et pour eux, mourir consiste seulement à s’acheminer vers leur dieu Zamolxis. Tous les cinq ans ils envoient quelqu’un vers lui, pour lui demander des choses qui leur sont nécessaires. Ce député est tiré au sort ; et la façon dont on l’y envoie, après l’avoir informé verbalement de sa mission, consiste en ce que, parmi ceux qui l’assistent, trois tiennent debout des javelines, sur lesquelles les autres le lancent de toute la force de leurs bras. S’il vient à s’enferrer sur un endroit vital et qu’il en meure immédiatement, c’est pour eux une preuve de faveur divine ; s’il en réchappe, ils le tiennent pour mauvais et détestable, et en choisissent un autre de la même manière.
249. Amestris, mère de Xerxès, devenue vieille, fit ensevelir vivants en une seule fois quatorze jeunes gens des meilleures maisons de Perse, en l’honneur de quelque dieu souterrain, selon la religion du pays. Aujourd’hui encore, les idoles de Themistitan34
sont scellées avec le sang de petits enfants, et n’aiment comme sacrifice que celui de ces âmes infantiles et pures : c’est une justice affamée de sang innocent.
La religion a inspiré tant de crimes !
[Lucrèce, I, 102]
250. Les Carthaginois immolaient leurs propres enfants à Saturne ; et celui qui n’en avait pas en achetait, le père et la mère étant cependant tenus d’assister à cette cérémonie, affectant d’être gais et contents. C’était là une étrange idée que de vouloir acheter la bonté divine par notre affliction, de la même manière que les Lacédémoniens qui câlinaient leur déesse Diane en faisant torturer de jeunes garçons, fouettés jusqu’à la mort. Voilà bien un état d’esprit insensé que de vouloir plaire à l’architecte par la destruction de son bâtiment, et de vouloir éviter la peine méritée par les coupables en punissant des innocents. Ainsi de la pauvre Iphigénie, immolée dans le port d’Aulis pour obtenir la rémission des offenses envers Dieu commises par l’armée des Grecs.
Au moment même de son hymen, condamnée à demeurer vierge,
Elle tomba, pauvre victime, immolée par son propre père.
[Lucrèce, I, 99]
Et que dire de ces deux âmes, belles et généreuse, les Decius35
père et fils, qui allèrent, pour obtenir la faveur des dieux à l’égard des affaires romaines, se jeter à corps perdu au beau milieu des ennemis36
? Combien grande fut l’iniquité des dieux puisqu’ils ne voulurent être favorables au peuple romain que par le sacrifice d’hommes tels que ceux-là ! »37
251. Ajoutons que ce n’est pas au criminel de se faire fouetter à sa guise, et quand il lui plaît de le faire, mais que c’est au juge d’en décider, qui ne prend en compte comme châtiment que la peine qu’il ordonne, et ne peut considérer comme une punition celle qui s’exécute au gré de celui qui la subit. La vengeance divine présuppose notre opposition totale à sa justice et à la peine qu’elle nous inflige.
252. Elle fut bien ridicule l’idée de Policrate, tyran de Samos, qui pour mettre fin à la chance continuelle qu’il avait, et pensant ainsi rétablir l’équilibre des choses, alla jeter dans la mer le plus cher et le plus précieux joyau qu’il eût, estimant que par ce malheur provoqué il satisfaisait aux nécessaires revirements et aux vicissitudes du sort. Et le sort, justement, pour se moquer de sa sottise, fit en sorte que ce même joyau revienne encore entre ses mains, après avoir été retrouvé dans le ventre d’un poisson ! À quoi rimaient les plaies et les mutilations des Corybantes et des Ménades, et de nos jours, les balafres que s’infligent les Mahométans au visage, à la poitrine et aux membres, pour plaire à leur prophète, puisqu’une offense est le produit de la volonté et non de la poitrine, des yeux, des parties génitales, du ventre, des épaules ou de la gorge? « Tant leur esprit est dérangé et hors de ses gonds, qu’il croient apaiser les dieux en surpassant la cruauté des hommes elle-même. »