II - Chapitre 12 - suite.
Apologie de Raymond Sebond (6)
184. Aussi me faut-il donc examiner finalement s’il est dans le pouvoir de l’homme de trouver ce qu’il cherche, et si cette quête, qu’il poursuit depuis tant de siècles, l’a enrichi de quelque nouvelle force, et de quelque solide vérité.
185. Je crois qu’il m’avouera, s’il parle sincèrement, que tout ce qu’il a pu tirer d’une si longue chasse, c’est d’avoir appris à reconnaître sa faiblesse. L’ignorance qui est naturellement en nous, nous l’avons vérifiée et confirmée par cette longue étude. Il est advenu à ceux qui sont véritablement savants ce qui advient aux épis de blé: ils s’élèvent et dressent fièrement la tête tant qu’ils sont vides, mais quand ils sont pleins et lourds de grain, dans leur maturité, ils commencent à s’humilier et à baisser les cornes. Ainsi des hommes qui, ayant tout essayé et tout sondé, mais n’ayant trouvé en cet amas de science et de ressources de toutes sortes, rien de solide ni de ferme, mais seulement de la vanité, ont renoncé à leur présomption, et ont accepté leur condition naturelle.
186. C’est ce que Velleius fit remarquer à Cotta et à Cicéron: qu’ils avaient appris de Philon «qu’ils n’avaient rien appris». Phérécide, l’un des sept sages, alors qu’il était mourant, écrivit à Thalès: «J’ai ordonné à mes proches, quand ils m’auront enterré, de te porter mes écrits. S’ils vous plaisent, à toi et aux autres sages, publie-les; sinon, détruis-les. Ils ne contiennent aucune certitude qui puisse me satisfaire moi-même; je ne prétends pas connaître la vérité, ni même y atteindre. J’ouvre les choses plus que je ne les découvre1
.» L’homme le plus sage qu’il y eut jamais, Socrate, quand on lui demanda ce qu’il savait, répondit qu’il savait qu’il ne savait rien. Il confirmait ainsi ce que l’on dit: la plus grande part de ce que nous savons est la moindre de celles que nous ignorons. C’est-à-dire que cela même que nous pensons savoir est une partie, et bien petite, de notre ignorance. «Nous savons les choses en songe, dit Platon, et en vérité nous les ignorons2
.»
«Tous les anciens, ou presque, ont dit qu’on ne pouvait rien connaître, rien percevoir, rien savoir, que nos sens étaient limités, notre intelligence faible, et courte notre vie»3
.
187. De Cicéron lui-même, qui devait au savoir toute sa valeur, Valérius a dit que sur ses vieux jours, il commença à se désintéresser des Lettres4
. Et à l’époque où il les cultivait, c’était librement, sans être inféodé à aucune doctrine, suivant ce qui lui semblait le plus probable, tantôt dans une «école», tantôt dans une autre. Il se maintenait toujours dans le scepticisme académique.
«Je vais parler, mais sans rien affirmer; je chercherai toujours, doutant le plus souvent, et me défiant de moi-même5
.»
188. J’aurais trop beau jeu, si je voulais considérer l’homme sous son aspect commun et dans l’ensemble; je pourrais pourtant le faire en suivant sa propre règle, qui juge de la vérité non par la valeur des voix, mais par leur nombre. Laissons là le peuple,
Qui dort tout éveillé, et bien qu’il soit vivant
Et les yeux bien ouverts, n’a guère qu’une vie morte,
[Lucrèce, III, vv. 1046 et 1048]
car le peuple n’a pas conscience de lui-même, il n’a pas de jugement, et laisse dans l’oisiveté la plupart de ses facultés naturelles. Je veux parler de l’homme dans sa situation la plus haute.
189. Considérons-le à travers ce petit nombre d’hommes supérieurs et rares qui, doués naturellement au départ d’une belle et exceptionnelle force d’âme naturelle, l’ont encore renforcée et améliorée par l’effort, l’étude et l’artifice, et l’on menée au plus haut degré de la sagesse qu’elle puisse atteindre. Ils l’ont utilisée en tous sens et de toutes sortes de façons, ils l’ont appuyée et arc-boutée sur tout ce qui pouvait la soutenir, l’ont enrichie et enjolivée de tout ce qu’ils ont pu emprunter pour son avantage, que ce soit dans ce bas-monde ou dans l’autre: c’est chez eux que l’on trouve l’humaine nature sous sa forme la plus haute. Ils ont organisé le monde par des institutions et des lois; ils l’ont instruit par des techniques et des sciences, ainsi que par leurs conduites exemplaires. Je ne tiendrai compte que de ces gens-là, de leur témoignage et de leur expérience: voyons jusqu’où ils sont allés et où ils se sont arrêtés6
. Les dérèglements et les défauts que nous trouverons chez eux, le monde pourra bien les considérer comme siens sans hésitation.
190. Quand on cherche quelque chose, il y a toujours un moment où l’on peut dire soit qu’on a trouvé, soit que c’est impossible, soit que l’on est encore en train de chercher. Toute la philosophie est répartie entre ces trois modes. Son but est de rechercher la vérité, la science, la certitude. Les Péripatéticiens, Épicuriens, Stoïciens, et quelques autres, ont cru les avoir trouvées. Ils ont donné forme aux sciences que nous connaissons, et les ont traitées comme des certitudes. Clitomachos, Carnéade et les Académiciens ont désespéré de jamais les trouver, et estimé que nous n’avions pas les moyens suffisants pour concevoir la vérité. Leur conclusion, c’est le constat de l’ignorance et de la faiblesse humaines. Cette école a eu la descendance la plus importante et les plus nobles représentants.
191. Pyrrhon et les autres sceptiques ou «épéchistes7
» dont les opinions, selon de nombreux auteurs anciens sont tirées d’Homère, des Sept Sages, d'Archiloque, d’Euripide, et aussi de Zénon, de Démocrite, de Xénophane, disent qu’ils sont encore à la recherche de la vérité. Ils considèrent que ceux qui pensent l’avoir trouvée se trompent complètement, et ils pensent même qu’il y a encore trop de vanité chez ceux qui estiment que les forces humaines ne sont pas capables de l’atteindre. C’est que, en effet, pour mesurer notre capacité à connaître et à juger de la difficulté des choses, il faut déjà faire preuve d’une science extrême — et ils doutent que l’homme en soit capable.
Qui pense qu’on ne sait rien ne sait même pas
Si l’on peut dire qu’on ne sait rien.
[Lucrèce, IV, 470]
192. L’ignorance qui se connaît, qui se juge et se condamne n’est pas une complète ignorance; pour être telle, il faudrait qu’elle s’ignore elle-même. De sorte que l’attitude des Pyrhoniens consiste à hésiter, douter, chercher, de n’être sûrs de rien, et de ne répondre de rien. Des trois fonctions de l’esprit: l’intelligence, la sensibilité, le jugement, ils reconnaissent les deux premières, et laissent la dernière dans l’ambiguïté, sans montrer de penchant ou d’approbation, si peu que ce soit, d’un côté ou de l’autre.
193. Zénon représentait par des gestes la façon dont il concevait cette division des facultés de l’esprit: la main largement ouverte signifiait la vraisemblance; à demi-fermée, et les doigts un peu repliés, l’acquiescement; le poing fermé, la compréhension; et quand le poing de la main gauche était encore plus serré, la science.
194. Le caractère donné à leur jugement par les Pyrhonniens: droit et inflexible, acceptant tout objet sans s’y attacher et sans l’accepter, les conduit vers l’ataraxie, qui est un mode de vie paisible, tranquille, exempt des agitations que nous devons à l’opinion et à la connaissance que nous pensons avoir des choses; c’est en effet de ces agitations que nous viennent la crainte, la cupidité, l’envie, les désirs immodérés, l’ambition, l’orgueil, la superstition, l’amour de la nouveauté, la rébellion, la désobéissance, l’obstination, et la plupart de nos maux corporels. Et de fait, ils évitent ainsi les rivalités que pourrait susciter leur doctrine. Car leurs débats sont peu animés, et ils ne craignent guère la contradiction.
195. Quand ils disent que tout corps pesant va vers le bas, ils seraient bien ennuyés si on les croyait, et ils font tout ce qu’ils peuvent pour qu’on les contredise, pour susciter le doute et suspendre tout jugement, ce qui est leur but. Ils ne mettent en avant leurs opinions que pour combattre celles qu’ils pensent que nous avons nous-mêmes. Si vous adoptez leur point de vue, ils soutiendront volontiers le point de vue contraire: tout leur est indifférent, ils n’ont aucune préférence. Si vous affirmez que la neige est noire, ils essaieront au contraire de prouver qu’elle est blanche; mais si vous dites qu’elle n’est ni l’un ni l’autre, ils s’efforceront de montrer qu’elle est à la fois l’un et l’autre; si vous déclarez tenir pour certain que vous n’en savez rien, ils soutiendront que vous le savez. Et si même vous affirmez catégoriquement que vous en doutez, ils se mettront en devoir de vous démontrer que vous n’en doutez pas du tout, ou que vous ne pouvez en juger ni décider que vous en doutez. Alors, par ce doute extrême qui va jusqu’à saper ses propres fondations, ils se séparent et se distinguent de plusieurs opinions, y compris de celles-là même qui ont soutenu de diverses manières le doute et l’ignorance.
196. Puisque ceux qui suivent leurs dogmes peuvent dire l’un vert et l’autre jaune, pourquoi n’auraient-ils pas eux-mêmes le droit de douter? Y a-t-il une chose que l’on vous demande d’accepter ou de refuser que l’on ne puisse considérer comme ambiguë? Les autres sont portés comme par la tempête, vers telle ou telle opinion, vers l’école épicurienne ou stoïcienne, sans l’avoir vraiment décidé ni choisi, et même le plus souvent avant d’avoir atteint l’âge du discernement, en fonction des usages de leur pays, ou du fait de l’éducation qu’ils ont reçue de leurs parents, ou encore par le fait du hasard, et qu’ils s’y trouvent engagés, asservis, et comme pris dans un piège dont ils ne peuvent se défaire — «ils se cramponnent à une doctrine comme à un rocher sur lequel la tempête les aurait jetés8
.» Pourquoi donc ne leur serait-il pas concédé à eux-mêmes de préserver leur liberté, et d’examiner les choses sans obligation ni servitude? «D’autant plus libres et indépendants qu’ils disposent d’un pouvoir absolu de juger9
.»
197. N’est-ce pas un avantage que de ne pas être soumis à la nécessité qui bride les autres? Ne vaut-il pas mieux réserver son avis plutôt que de sombrer dans toutes les erreurs que l’imagination humaine a produites? Ne vaut-il pas mieux suspendre sa croyance que de se mêler à ces factions séditieuses et querelleuses? Qu’irai-je donc choisir? Ce qu’il vous plaira, pourvu que ce soit vous qui choisissiez. Voilà une sotte réponse, et c’est à elle pourtant que tout dogmatisme en arrive, lui qui ne nous permet pas d’ignorer ce que nous ignorons. Prenez le parti le plus fameux: il ne sera jamais si sûr qu’il ne vous faille, pour le défendre, attaquer et combattre cent et cent autres partis contraires. Ne vaut-il donc pas mieux se tenir en dehors de cette mêlée? Il vous est permis d’adopter, comme s’il en allait de votre honneur et de votre vie, l’opinion d’Aristote sur l’éternité de l’âme, et de contredire et démentir Platon là-dessus. Et il leur serait interdit, à eux, d’en douter? S’il est loisible à Panætius de réserver son jugement sur les haruspices, les songes, oracles et autre vaticinations, dont les Stoïciens ne doutent nullement, pourquoi un sage n’oserait-il pas, sur toutes choses, se comporter de la même façon que lui le fait pour celles qu’il a appris de ses maîtres, qui ont été établies par le commun accord de l’école dont il est le disciple et le zélateur?
198. Si c’est un enfant qui juge, il ne sait pas de quoi il s’agit; si c’est un savant, il a des idées préconçues. Les pyrrhoniens se sont donné un extraordinaire avantage dans les combats, en s’étant déchargés du soin de se protéger; peu leur importe qu’on les frappe, pourvu qu’ils frappent. Et ils tirent parti de tout: s’ils sont vainqueurs, votre proposition est boiteuse et si c’est vous, c’est la leur. S’ils se trompent, ils démontrent l’ignorance; et si vous vous trompez, c’est vous qui la démontrez. S’ils prouvent qu’on ne sait rien, c’est bien. S’ils ne peuvent pas le prouver, c’est bien aussi. «De sorte qu’en trouvant d’aussi bonnes raisons pour et contre, il soit plus aisé de réserver son jugement sur tel point ou sur tel autre10
.» Et ils se vantent de trouver pourquoi une chose est fausse bien plus facilement que de trouver pourquoi elle est vraie.
199. Leurs façons de s’exprimer sont celles-ci: «Je n’affirme rien; les choses ne sont pas plus ainsi qu’autrement, ou que ni l’un ni l’autre; je ne comprends pas cela; les apparences sont les mêmes partout; parler pour ou contre, c’est tout comme; rien ne semble vrai qui ne puisse sembler faux11
.» Leur maître-mot, c’est: •p°xv, c'est-à-dire «je réserve mon jugement, je ne me prononce pas12
». Voilà leurs refrains, avec d’autres de la même veine. Et ce qu’ils obtiennent, c’est une suspension complète, intégrale et parfaite du jugement. Ils utilisent leur raison pour interroger et débattre, mais non pour choisir et décider. Celui qui peut imaginer un perpétuel aveu d’ignorance, un jugement sans tendance ni inclination, en quelque occasion que ce soit, celui-là peut concevoir ce qu’est le pyrrhonisme. J’expose leur façon de penser aussi bien que possible, parce que nombreux sont ceux qui la trouvent difficile à concevoir, et que les auteurs anciens eux-mêmes la présentent de façon un peu obscure et avec des variations.
200. Quant aux actions de la vie courante, ils se comportent de façon ordinaire. Ils se prêtent et s’adaptent aux tendances naturelles, aux pulsions et aux contraintes des passions, aux dispositions des lois et des coutumes et aux traditions intellectuelles: «Car Dieu a voulu que nous ayons, non la connaissance des choses, mais seulement celle de leur usage13
.» Ils se laissent guider, dans leurs actions courantes, par ces choses-là, sans en juger ni prendre parti. C’est pour cela que je peux difficilement faire coïncider cette conception avec le portrait que l’on donne de Pyrrhon, que l’on dit stupide et amorphe, menant une vie farouche et peu sociable, n’essayant même pas d’éviter les charrettes qui le heurtent ni les précipices, refusant de se soumettre aux lois. C’est là une exagération de sa doctrine. Il n’a voulu se faire ni pierre ni souche, mais un homme qui vit, réfléchit et raisonne, jouissant de tous les plaisirs et avantages offerts par la nature, utilisant toutes ses facultés corporelles et spirituelles selon les règles en vigueur et avec droiture. Les privilèges imaginaires, extravagants et infondés que l’homme a voulu s’approprier pour régenter, ordonner, établir la vérité14
, il les a de bonne foi rejetés et abandonnés.
201. Il n’est d’ailleurs pas de secte qui ne soit amenée à permettre à son «sage», s’il veut vivre, de se conformer à bien des choses qui ne sont pas comprises, ni reconnues, ni consenties. Quand il prend la mer, il suit son idée, sans savoir si elle lui sera favorable; il se soumet à des conditions qui demeurent hypothétiques: le vaisseau est-il bon? le pilote expérimenté? la saisons propice? Et il est bien obligé de faire comme si, de se laisser conduire par les apparences, dans la mesure où elles ne sont pas expressément contraires à son dessein. Il a un corps et une âme: les sens le poussent, l’esprit l’anime. Et même s’il ne trouve pas en lui-même de critère personnel et unique pour juger des choses, et s’il estime qu’il ne doit pas engager son consentement, dans la mesure où le faux peut ressembler au vrai, il conduit pourtant sa vie pleinement et agréablement.
202. Parmi les activités intellectuelles, combien en est-il qui reposent plus sur la conjecture que sur la science? Qui ne décident pas du vrai ou du faux, mais suivent plutôt ce qui semble évident? Il y a, disent les pyrrhoniens, du vrai et du faux, et il y a en nous ce qu’il faut pour le rechercher, mais pas de quoi en décider comme on fait avec la pierre de touche15
. Nous ne nous en portons que mieux, de nous laisser aller sans recherche selon l’ordre du monde. Une âme exempte de préjugés se trouve bien avantagée sur le chemin de la tranquillité. Ceux qui jugent et critiquent leurs juges ne s’y soumettent jamais comme ils le devraient. Les esprits simples et peu curieux sont — ô combien! — plus dociles et plus faciles à conduire selon les lois religieuses et politiques que ces esprits qui surveillent en pédagogues les choses divines et humaines.
203. Il n’est rien dans ce que l’homme a inventé qui ait autant de vraisemblance et d’utilité que cette doctrine de Pyrrhon. Elle montre l’homme nu et démuni, reconnaissant sa faiblesse naturelle et donc apte à recevoir d’en haut quelque force extérieure, dépourvu de savoir humain et donc d’autant plus apte à faire en lui-même une place au savoir divin, anéantissant son jugement pour faire place à la foi. Elle le montre comme quelqu’un qui n’est pas un mécréant mais ne dresse non plus aucun dogme contraire aux lois et règles communément admises, un homme humble, obéissant, capable de se discipliner, studieux, ennemi juré de l’hérésie, et donc à l’abri des vaines et irréligieuses opinions professées par les fausses sectes. C’est comme une carte blanche préparée pour prendre sous le doigt de Dieu les formes qu’il lui plaira d’y graver. Plus nous nous en remettons à Dieu, plus nous nous confions à lui et plus nous renonçons à nous-mêmes, mieux nous valons. «Prends en bonne part, dit l’Ecclésiaste, les choses telles qu’elles se présentent à toi, avec leur visage et leur goût, jour après jour; le reste est au-delà de ce que tu peux connaître.» «Le Seigneur connaît les pensées des hommes, et il sait qu’elles sont vaines16
.»
204. Voilà comment, des trois principales écoles de philosophie, deux font expressément profession de doute et d’ignorance, et la troisième, qui est celle des dogmatiques17
, il est aisé de voir que la plupart n’ont pris le visage de l’assurance que pour avoir meilleure mine. Il ne se sont pas tant soucié de nous établir quelque certitude que de nous montrer jusqu’où ils avaient pu aller dans cette chasse à la vérité: «les savants supposent plus qu’ils ne savent18
.»
205. Timée ayant à instruire Socrate de ce qu’il sait des dieux, du monde et des hommes, se propose d’en parler comme le ferait n’importe qui, et considère que cela suffit, du moment que ses explications sont aussi probables que celles d’un autre, car les véritables explications ne sont ni à sa portée, ni à celle d’aucun humain. C’est ce que l’un de ses disciples a ainsi imité: «Je m’expliquerai comme je le pourrai. Mais en m’écoutant, ne croyez pas entendre Apollon sur son trépied, et ne prenez pas ce que je dis pour des histoires véritables; faible mortel, je cherche, par des conjectures, à découvrir le vraisemblable19
.» Il a dit cela au sujet du mépris de la mort, qui est un sujet naturel et à la portée de tous. Ailleurs, il l’a traduit en reprenant les termes mêmes de Platon: «Si, en discourant sur la nature des dieux et l’origine du monde, je ne puis atteindre le but que je me suis fixé, n’en soyez pas étonnés; car souvenez-vous que moi qui vous parle, et vous qui jugez, nous sommes des hommes. Et si je ne dis que des choses probables, ne me demandez rien de plus20
.»
206. Aristote nous assène d’ordinaire un grand nombre d’opinions et de croyances différentes pour leur opposer la sienne et nous montrer combien lui est allé plus loin, comment il a approché de plus près de la vraisemblance. On ne peut juger en effet de la vérité d’après l’autorité et les témoignages des autres. C’est pour cela qu’Épicure évita soigneusement de faire figurer dans ses écrits des opinions étrangères aux siennes. Aristote est le «prince» des dogmatiques, et pourtant c’est de lui qu nous apprenons que beaucoup de savoir conduit à douter encore plus. On le voit souvent s’envelopper volontairement21
d’une obscurité si épaisse et si impénétrable qu’il est impossible d’y déceler quelle est son opinion: c’est en somme du «pyrrhonisme» sous une forme affirmative22
.
207. Voici ce que dit Cicéron qui nous explique l’opinion d’autrui par la sienne: «Ceux qui voudraient savoir ce que nous pensons personnellement sur chaque chose poussent trop loin la curiosité. Ce principe philosophique, qui consiste à disputer de tout sans décider de rien, d’abord établi par Socrate, repris par Arcésilas, affirmé par Carnéade, est encore en vigueur de nos jours. Nous sommes de ceux qui disent que le faux est toujours mêlé au vrai, et qu’il lui ressemble tellement qu’il n’y a aucun signe en eux qui permette de juger et de décider en toute certitude.»
208. Pourquoi donc la plupart des philosophes (et pas seulement Aristote) ont-ils affecté d’être difficiles à lire, sinon pour mettre en valeur la vanité de leur sujet, et exciter la curiosité de notre esprit, en lui donnant pour toute pitance cet os creux et décharné à ronger? Clitomachos affirmait qu’il n’avait jamais réussi à comprendre, en lisant les écrits de Carnéade, quelle était l’opinion de l’auteur. Pourquoi Épicure a-t-il évité la facilité dans son œuvre, et pourquoi a-t-on surnommé Héraclite «le ténébreux»? L'obscurité est une monnaie que les savants utilisent comme ceux qui font des tours de passe-passe, pour dissimuler la faiblesse de leur science, dont la sottise humaine se contente fort bien.
Son langage obscur l’a rendu célèbre chez les Grecs23
,
Surtout auprès des sots, qui préfèrent ce qui n’est pas clair
Et qu’ils croient comprendre sous un langage énigmatique.
[Lucrèce, I, 639-41]
209. Cicéron reproche à certains de ses amis d’avoir consacré à l’astrologie, au droit, à la dialectique et à la géométrie plus de temps que ces sciences ne le méritaient; il disait que cela les détournait des devoirs de l’existence, plus utiles et plus honorables. Les philosophes cyrénaïques méprisaient la physique aussi bien que la dialectique. Zénon, au tout début de sa «République», déclarait que tous les arts libéraux étaient inutiles.
210. Chrysippe disait que ce que Platon et Aristote avaient écrit sur la Logique, ils l’avaient écrit par jeu et à titre d’exercice, et il ne pouvait pas croire qu’ils aient pu traiter sérieusement d’une discipline aussi vaine. Plutarque dit la même chose de la Métaphysique, Épicure l’aurait dit aussi de la Rhétorique, de la Grammaire, de la Poésie, de la Mathématique, et de toutes les autres sciences, sauf de la Physique. Socrate pense la même chose de toutes les sciences, sauf de celle des mœurs et de la vie. Quelle que fût la chose sur laquelle on l’interrogeait, il ramenait toujours en premier lieu celui qui l’interrogeait à parler de la façon dont il avait vécu et dont il vivait, et c’est cela qu’il examinait et jugeait, estimant que tout ce qu’on peut apprendre d’autre est secondaire et superflu.
Je fais peu de cas de cette culture qui ne rend pas vertueux ceux qui la possèdent.
[Salluste, Jugurtha, LXXXV, tiré de Juste Lipse, Politiques, I, 10]
211. La plupart des domaines du savoir ont ainsi été dédaignés par les savants eux-mêmes. Mais ils n’ont pas considéré qu’il était hors de propos de distraire leur esprit et de l’appliquer à des choses qui n’offraient aucune solidité profitable. Et les uns ont considéré Platon comme dogmatique, les autres comme sceptique, d’autres encore estiment qu’il a été l’un sur certains sujets et l’autre sur certains autres. Celui qui dirige ses dialogues, Socrate, s’emploie à toujours susciter la discussion et à ne jamais l’arrêter; il n’est jamais satisfait, et dit qu’il n’a pas d’autre science que celle d’opposer des objections.
212. Homère, l’auteur favori des Anciens, a donné leurs fondements à toutes les écoles philosophiques, les mettant toutes sur un même pied et montrant ainsi à quel point il était indifférent à la voie que nous pourrions choisir. On dit que Platon inspira six écoles différentes. C’est pourquoi, à mon avis, jamais enseignement ne fut aussi hésitant et moins dogmatique que le sien. Socrate disait que les sages-femmes, quand elles choisissaient ce métier de faire engendrer les autres, renonçaient du même coup à engendrer elles-mêmes; et que lui-même, ayant reçu des dieux le titre de «sage-homme», s’était aussi dépouillé, physiquement et mentalement, de la faculté d’enfanter. Il disait qu’il se contentait d’aider et d’apporter ses secours à ceux qui engendraient, en préparant leurs organes, en lubrifiant leurs conduits, en facilitant l’issue de l’accouchement, en jugeant de la viabilité de l’enfant, en le nommant, le nourrissant, l’emmaillotant, le circoncisant, et en exerçant et manipulant son esprit aux risques et périls d’autrui.
213. Il en est de Platon comme de la plupart des auteurs de cette troisième sorte25
, comme les Anciens l’ont remarqué dans les écrits d’Anaxagore, Démocrite, Parménide, Xénophane et bien d’autres: ils ont une façon d’écrire dubitative dans son dessein et dans sa forme, qui interroge plus qu’elle n’enseigne — même s’ils incorporent parfois à leurs écrits des traits dogmatiques24
. Ne voit-on pas cela aussi bien chez Sénèque et Plutarque? N’offrent-ils pas tantôt un visage, tantôt un autre à celui qui les examine de près? Et ceux qui tentent d’harmoniser les textes des juristes entre eux devraient26
bien commencer par mettre chacun en accord avec lui-même! Il me semble que si Platon a aimé cette façon de philosopher à travers des dialogues, c’est qu’elle lui permettait d’exposer plus facilement par plusieurs bouches la diversité et les variations de sa pensée.
214. Examiner les problèmes sous plusieurs angles, c’est les exposer aussi bien, et même mieux, que d’un seul point de vue, car c’est le faire plus complètement et plus utilement. Prenons un exemple d’aujourd’hui: les arrêts de justice constituent le degré ultime du discours dogmatique et catégorique. Pourtant, ceux que nos parlements présentent au peuple comme étant les plus exemplaires, les plus à même de susciter chez lui le respect qu’il doit éprouver envers cette dignité du fait des grandes capacités de ceux qui l’exercent, ces arrêts tirent leur beauté, non de leur conclusion, qui est pour ces gens-là banale, et courante pour chaque juge, mais de la discussion et de la confrontation des points de vue, divers et parfois opposés, que tolère la discipline juridique.
215. Et le champ le plus large qui s’ouvre aux critiques des philosophes d’une école à l’encontre des autres vient des contradictions et des variations dans lesquelles chacun d’eux se trouve empêtré, soit volontairement, pour montrer comment l’esprit humain vacille en toute circonstance, soit du fait de leur ignorance, face aux fluctuations et à l’obscurité foncière des choses.
216. Que signifie ce refrain27
«En un lieu glissant et changeant mettons de côté notre croyance», sinon que, comme dit Euripide,
Les œuvres de Dieu en diverses façons
nous laissent comme hébétés28
.
C’est ce qu’écrit souvent Empédocle lui aussi, comme mû par une divine fureur, et contraint de reconnaître la vérité: «Non, non, nous ne sentons rien, nous ne voyons rien, toutes choses nous sont cachées, il n’en est aucune dont nous puissions établir avec certitude ce qu’elle est.» Et ceci rappelle la parole divine: «Les pensées des mortels sont timides, et incertaines nos inventions et nos prévisions29
.» Il n’est pas étonnant si des gens, sans espérer parvenir à quelque chose, ont néanmoins trouvé plaisir à cette chasse: l’étude est en elle-même une occupation agréable. Si agréable même que, parmi les voluptés qu’ils interdisent, les Stoïciens placent aussi celle qui vient de l’exercice de l’esprit, et veulent le brider, trouvant qu’il y a de l’intempérance à trop savoir.
217. Démocrite ayant mangé des figues qui sentaient le miel, se mit à chercher mentalement d’où leur venait cette douceur inattendue, et pour tirer cela au clair, se leva de table et alla voir l’assiette sur laquelle on avait disposé ces figues; sa servante, ayant compris pourquoi il se levait lui dit en riant de ne plus se tourmenter pour cela, car c’était elle qui les avait mises dans vase où il y avait eu du miel. Et Démocrite s’irrita de ce qu’elle lui avait ôté l’occasion d’avoir à chercher, lui enlevant matière à sa curiosité. «Va, lui dit-il, tu m’as contrarié; mais je ne renoncerai pourtant pas à chercher la cause de cela, comme s’il s’agissait d’une cause naturelle.» Et il ne manqua sûrement pas de trouver quelque cause véritable à ce fait imaginaire et faux...