II - Chapitre 12 - suite.

Apologie de Raymond Sebond (5)


142. Mais pour en revenir à mon propos, je dirai que nous avons pour notre part l’inconstance, l’irrésolution, l’incertitude, le chagrin, la superstition, l’inquiétude des choses à venir, et même après notre vie, l’ambition, la cupidité, la jalousie, la haine, les désirs débridés, insensés et indomptables, la guerre, le mensonge, la déloyauté, le dénigrement et la curiosité. Certes, nous l’avons payée très cher, cette belle raison dont nous nous glorifions, cette capacité de juger et de connaître, si nous l’avons achetée au prix de ce nombre infini de passions avec lesquelles nous sommes sans cesse aux prises. A moins de faire valoir, comme le faisait Socrate

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, ce notable avantage que nous avons sur les animaux, à savoir que là où la nature leur a prescrit certaines saisons et certaines limites pour la volupté amoureuse, elle nous a au contraire laissés libres de nous y livrer à toute heure et en toute occasion. Le vin est rarement bon pour les malades, et il leur nuit le plus souvent; aussi mieux vaudrait-il ne pas leur en donner du tout, plutôt que leur faire courir un danger manifeste dans l’espoir d’une guérison douteuse. De même, cette vivacité de pensée, cette perspicacité, cette ingéniosité que nous nommons «raison», puisqu’elle est nuisible à beaucoup et utile à si peu, peut-être serait-il préférable pour le genre humain qu’elle ne lui eût pas été accordée plutôt que de l’avoir reçue si libéralement et si largement

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.

     143. De quelle utilité pouvons-nous estimer qu’elle ait pu être pour Varron et Aristote, cette capacité à comprendre tant de choses? Les a-t-elle dispensés des difficultés humaines? On-ils été déchargés pour cela des maux qui accablent un portefaix? Ont-ils tiré de la Logique quelque consolation à la goutte? Pour avoir su qu’il s’agissait d’une inflammation des jointures, l’ont-ils moins ressentie? Ont-ils pu s’arranger avec la mort, d’avoir su que certains peuples s’en réjouissent, et d’avoir été trompés parce qu’ils savent qu’en certains pays les femmes sont publiques? Et à l’inverse, bien qu’ils aient tenu le premier rang pour le savoir, l’un chez les Romains, l’autre chez les Grecs, et à l’époque où la science y était la plus florissante, nous n’avons pourtant pas appris qu’ils aient eu une vie particulièrement remarquable. On sait même que le Grec a eu quelque difficulté à effacer certaines taches de la sienne...

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     144. Sait-on si la volupté et la santé sont plus délectables pour celui qui connaît l’astronomie et la grammaire?

     Aurait-on le membre moins raide parce qu’on est illettré?
     [Horace, Épodes, VIII, v. 17]

     Et la honte et la pauvreté lui sont-elles moins importunes?

     Certes, tu éviteras ainsi maladies et décrépitude,
     Chagrins et soucis; et ta vie sera longue
     Et ton destin meilleur.

     [Juvénal, XIV, 156-158]

     145. J’ai vu en mon temps cent artisans et cent laboureurs plus sages et plus heureux que des recteurs de l’université, et c’est à eux que je préférerais ressembler. La science fait peut-être partie des choses nécessaires à la vie

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, comme la gloire, la noblesse, la dignité ou, tout au plus comme la richesse, et autres qualités vraiment utiles —  mais de loin, il me semble, et un peu plus en imagination que par nature.

     146. Notre communauté humaine n’a guère besoin de plus de fonctions, de règlements et de lois que les grues ou les fourmis dans la leur. Et néanmoins, on voit qu’elles s’y conduisent très normalement, même sans avoir d’instruction. Si l’homme était sage, il donnerait aux choses leur juste prix, selon leur utilité et leur commodité pour son existence.

     147. Si on nous répartit selon nos actions et notre conduite, on trouvera un plus grand nombre d’hommes remarquables chez les ignorants que chez les savants — et ceci pour toute sorte de vertu. La Rome primitive me semble avoir fourni bien plus d’hommes de grande valeur, pour la paix comme pour la guerre, que la Rome savante qui causa elle-même sa ruine. Et quand bien même tout le reste serait semblable, l’honnêteté et la pureté demeureraient au crédit de l’ancienne, car elle est synonyme de simplicité.

     148. Mais je laisse cette question de côté, car elle m’entraînerait au-delà de mon propos. Je dirai seulement encore ceci: seules, l’humilité et l’obéissance peuvent former un homme de bien. Il ne faut pas laisser à l’appréciation de chacun le soin de savoir où est son devoir: il faut le lui prescrire, et non le lui laisser choisir à sa guise. Car sinon, en fonction de la faiblesse et de la variété infinie de nos raisons et de nos opinions, nous nous forgerions en fin de compte des devoirs qui nous conduiraient à nous dévorer les uns les autres, comme le disait Épicure

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     149. La première loi que Dieu a jamais donnée à l’homme, ce fut celle de la pure obéissance; ce fut un commandement, nu et simple, à propos duquel l’homme n’eut rien à savoir ni à dire, d’autant que l’obéissance est le devoir normal d’une âme raisonnable, qui reconnaît l’existence d’un bienfaiteur céleste et supérieur. De l’obéissance et de la soumission naît toute vertu, comme tout péché naît de l’orgueil

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. Et à l’inverse: la première tentation qui vint à l’humaine nature, son premier poison, c’est le diable qui l’insinua en nous en nous promettant la science et la connaissance. «Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal

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». De même les Sirènes, dans le poème d'Homère, pour tromper Ulysse et l’attirer dans leur pièges dangereux et funestes, lui promettent le savoir. La peste, pour l’homme, c’est de penser qu’il détient la connaissance. Voilà pourquoi l’ignorance nous est tant recommandée par notre religion, comme étant un élément favorable à la croyance et à l’obéissance. «Prenez garde qu’on ne fasse de vous une proie au moyen de la philosophie et par de vaines séductions tirées des choses du monde

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     150. Il y a un consensus général entre tous les philosophes de toutes les sectes sur ce point: le souverain bien réside dans la tranquillité de l’âme et du corps. Mais où trouver cette tranquillité?

     Au total, le sage ne voit que Jupiter au-dessus de lui,
     Libre, honoré, riche, beau, roi des rois, florissant
     De santé, sauf quand il vomit sa bile.

     [Horace, Épîtres, I, i, 106-108]

     Il semble, en vérité, que Nature, pour nous consoler de notre état misérable et chétif, ne nous ait donné en partage que la présomption. C’est ce que dit Épictète: «L’homme n’a rien qui lui appartienne en propre, sinon l’usage de ses pensées.» Nous n’avons reçu en partage que du vent et de la fumée. «Les dieux ont la santé dans la réalité, dit la philosophie, et ne sont malades qu’en imagination; l’homme, au contraire, ne possède les choses qu’en imagination, et ses maux, eux, sont bien réels.» Nous avons bien eu raison de vanter la force de notre imagination, car tous nos biens sont imaginaires. Entendez faire le fier ce pauvre et pitoyable animal!

     151. «Il n’y a rien, dit Cicéron

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, qui soit aussi doux que de se consacrer aux lettres; de ces lettres par lesquelles l’infinité des choses, l’immense grandeur de la nature, les cieux sur ce monde lui-même, les terres et les mers nous sont révélés; ce sont elles qui nous ont appris la religion, la modération, la noblesse de cœur, et qui ont arraché notre âme aux ténèbres pour lui faire voir toutes ces choses élevées, basses, premières, dernières et intermédiaires; ce sont elles qui nous donnent de quoi vivre bien et dans le bonheur, et nous guident pour que notre existence s’écoule sans déplaisir et sans souffrance.» Cet homme-là ne semble-t-il pas parler de la condition de Dieu éternel et tout-puissant? Et dans la réalité des faits, mille pauvres femmes ont vécu au village une vie plus égale et plus douce, plus stable que ne fut la sienne.

     Ce fut un dieu, oui un dieu, grand Memmius,
     Qui le premier trouva ce mode de vie
     Qu’on appelle aujourd’hui sagesse, et qui par sa science
     Arracha la vie à de telles tempêtes et profondes ténèbres,
     Pour l’établir dans un tel calme, et une si claire lumière.

     [Lucrèce, V, 8]

     152. Voilà de bien pompeuses et belles paroles; mais un léger accident mit l’intelligence de leur auteur dans un état pire que celui du moindre berger, malgré ce dieu-précepteur

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et cette sagesse divine. D’une semblable impudence est cette promesse que l’on trouve dans le livre de Démocrite: «Je vais tout dire», le sot titre qu’Aristote nous décerne comme «dieux mortels», et le jugement de Chrysippe disant que Dion était aussi vertueux que Dieu lui-même. Et mon cher Sénèque reconnaît, dit-il, que dieu lui a fourni de quoi vivre, mais que c’est de lui-même qu’il tire le bien-vivre, conformément à ce que dit cet autre auteur

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: «Nous avons raison de glorifier notre vertu; nous ne pourrions le faire si nous la tenions d’un dieu et non de nous-mêmes.»

     153. Et ceci, encore de Sénèque: «Le sage a un courage semblable à celui de Dieu, mais sur fond d’humaine faiblesse, et par là il lui est supérieur.» Rien d’aussi banal que des traits d’une telle sottise

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. Il n’en est pas un parmi nous qui s’offense autant de se voir comparé à Dieu que de se voir ravalé au rang des autres animaux: c’est que nous sommes plus soucieux de notre intérêt que de celui de notre créateur.

     154. Mais il faut fouler aux pied cette sotte vanité et secouer vivement et courageusement les fondements ridicules sur lesquelles s’édifient ces idées fausses. Tant qu’il sera persuadé de disposer de quelque moyen et de quelque force par lui-même, jamais l’homme ne reconnaîtra ce qu’il doit à son maître: il fera toujours de ses œufs des poules, comme on dit; il faudrait aller jusqu’à le mettre tout nu en chemise.
Voyons donc quelque exemple notable de sa philosophie.

     155. Possidonios

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, tourmenté par une si douloureuse maladie qu’elle lui faisait se tordre les bras et grincer des dents, pensait bien faire la nique à la douleur en s’exclamant: «Tu as beau faire, je ne dirai pas que tu es un mal.» Il ressent les mêmes souffrances que mon laquais, mais il se fait fort de tenir au moins sa langue selon les lois de sa secte

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     Inutile de faire le fier en paroles et succomber en fait.
     [Cicéron, Tusculanes, II, 13]

     156. Archésilas

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souffrait de la goutte. Carnéade étant venu le voir et s’en retournant tout chagrin, il le rappela pour lui montrer ses pieds et sa poitrine: «Il n’est rien venu depuis le bas jusque là-haut», lui dit-il. Cette homme-là a une attitude un peu meilleure: il sent son mal et voudrait en être débarrassé. Mais son courage n’en est pas abattu ni affaibli. Le précédent, lui, se cramponne à sa raideur, plus verbale, je le crains, que réelle. Quant à Denys d’Héraclée

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, souffrant de brûlures cuisantes aux yeux, il fut contraint d’abandonner ces stoïques résolutions.

     157. Mais à supposer que la science fasse en effet ce qu’on prétend: émousser et atténuer la dureté des infortunes qui nous poursuivent, que fait-elle, sinon ce que fait beaucoup plus radicalement et plus évidemment l’ignorance? Le philosophe Pyrrhon, exposé sur les mers aux dangers d’une forte tempête, ne trouva pas de meilleur exemple à donner à ceux qui étaient avec lui que d’imiter le sang-froid d’un porc qui voyageait avec eux, et ne manifestait aucun effroi

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. Au-delà de ses préceptes, la philosophie nous renvoie aux exemples de l’athlète et du muletier, chez qui on observe généralement beaucoup moins de sensibilité à la mort, à la douleur et autres maux, et bien plus de fermeté que la science n’en fournit jamais à celui qui n’est pas né avec ces qualités ou ne s’y est pas préparé lui-même spontanément.

     158. Qu’est-ce donc qui fait que l’on incise et entaille plus facilement que les nôtres les membres délicats d’un enfant — ou ceux d’un cheval — si ce n’est qu’ils ne s’y attendent pas? Combien en est-il que la seule force de l’imagination a rendus malades? Nous voyons couramment des gens se faire saigner, purger, et prendre des médicaments pour guérir des maux imaginaires. Quand les vraies maladies nous font défaut, la science nous prête les siennes: ce mauvais teint est signe de quelque fluxion catarrheuse; la saison chaude vous menace de ses fièvres; cette coupure dans la ligne de vie de votre main gauche vos avertit de quelque importante et imminente indisposition. Et pour finir, l’imagination s’adresse ouvertement à la santé elle-même: l’allégresse et la vigueur de la jeunesse ne peuvent demeurer en l’état: il faut leur enlever du sang et de la force, de peur qu’elles ne se tournent contre vous-même. Comparez la vie d’un homme soumis à de telles imaginations à celle d’un laboureur se laissant conduire par ses tendances naturelles, mesurant les choses seulement en fonction du présent, sans science et sans se faire de souci à l’avance, qui n’a du mal que lorsqu’il en ressent vraiment, alors que l’autre a souvent une pierre dans l’âme avant de l’avoir dans les reins! Comme s’il n’était pas bien assez temps de supporter le mal quand il est là, il l’anticipe en esprit, et court au devant de lui.

     159. Ce que je dis à propos de la médecine n’est qu’un exemple, et peut s’appliquer à n’importe quelle science. C’est de là que vient cette conception des anciens philosophes, pour qui la reconnaissance de la faiblesse de notre jugement constituait le souverain bien. Mon ignorance m’offre autant d’occasions d’espérance que de crainte, et comme je n’ai d’autre règle pour ma santé que celles que je tire des exemples pris chez les autres, et de ce que je vois se produire dans les mêmes conditions, je vois qu’il en est de toutes sortes, et je fais miens les rapprochements qui me sont les plus favorables. J’accueille à bras ouverts une santé que je veux libre, pleine et entière, et j’aiguise mon appétit pour mieux en jouir, d’autant plus qu’elle m’est désormais moins ordinaire et plus rare. Je me garde bien de troubler son repos et sa douceur en adoptant volontairement un nouveau mode de vie: les animaux nous montrent suffisamment combien l’agitation de l’esprit nous apporte de maladies.

     160. Quand on nous dit que les gens du Brésil ne mouraient que de vieillesse du fait de la tranquillité et de la douceur de leur climat, je crois plutôt que ce qui est en cause c’est la tranquillité et la sérénité de leur âme, exempte de toute émotion, pensée ou occupation contraignante ou déplaisante: ce sont des gens qui passaient leur vie dans une admirable simplicité et ignorance, sans culture, sans lois, sans roi, sans quelque religion que ce soit.

     161. Et d’où vient ce que l’expérience nous montre, que les hommes les plus grossiers et les plus lourdauds sont les meilleurs et les plus recherchés en matière d’exploits amoureux? Et que l’amour d’un muletier est souvent mieux accepté que celui d’un galant homme, sinon que chez ce dernier l’agitation de l’âme trouble sa force physique, la brise, l’épuise, comme elle se trouble et s’épuise ordinairement elle-même? Qu’est-ce qui la dérange, qui la pousse le plus souvent à la folie, sinon sa promptitude, son acuité, son agilité, sa force propre, pour tout dire? De quoi est faite la plus subtile folie sinon de la plus subtile sagesse? De même que des grandes amitiés naissent les grandes inimitiés et des santés vigoureuses les maladies mortelles, ainsi des mouvements particulièrement vifs de notre esprit naissent les plus extraordinaires folies, et les plus excentriques: il n’y a qu’un demi-tour de clé à donner pour passer de l’une à l’autre.

     162. Le comportement des fous nous montre bien comment la folie opère à partir des plus vigoureuses opérations de l’esprit. Qui ne sait combien est ténu l’écart entre la folie et les audacieux échafaudages d’un esprit libre, ou avec les effets d’une vertu suprême et extraordinaire? Platon dit que les gens atteints de mélancolie sont les plus faciles à instruire et les meilleurs; et il n’en est pas qui soient autant qu’eux sujets à la folie. Quantité d’esprits ont été ruinés par leur propre vivacité et leur propre souplesse. Quelle plongée vient de faire

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, à force d’excitation et d’agitation d’esprit l’un des poètes italiens les plus imaginatifs, les plus ingénieux, les mieux formés à la poésie antique et pure qu’on ait vu de longtemps! N’a-t-il pas là de quoi savoir gré à cette vivacité d’esprit qui a tué son esprit? À cette clarté qui l’a aveuglé? À cette exigence, cette tension de la raison qui lui ont ôté la raison? À la méticuleuse et laborieuse quête de la connaissance qui l’a conduit à la stupidité? À cette rare aptitude aux exercices de l’esprit qui l’empêche désormais de s’y livrer et va jusqu’à le priver d’esprit? J’ai ressenti encore plus de déception que de compassion en le voyant

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, à Ferrare, en si piteux état, se survivant à lui-même, ne se connaissant plus, ni même ses propres ouvrages que, sous ses yeux, mais sans qu’il le sache, on a fait connaître tels qu’ils étaient, sans les avoir corrigés ni mis en forme.

     163. Voulez-vous un homme sain, bien équilibré, avec un comportement solide et stable? Répandez sur lui les ténèbres, l’oisiveté et la lourdeur d’esprit. Nous devons nous abêtir pour nous assagir, et nous aveugler pour nous guider. On dit que l’avantage d’avoir peu de désirs et d’être peu sensible aux douleurs et aux maux provoque justement l’inconvénient de nous rendre aussi moins sensibles et moins attirés par la jouissance des biens et des plaisirs. Cela est vrai, mais la misère de notre condition fait que nous avons moins de choses dont jouir qu’à fuir, et que nous sommes moins sujets à l’extrême volupté qu’à une petite douleur. «Les hommes sont moins sensibles au plaisir qu’à la douleur.» [Tite-Live, XXX, 21] Nous ne ressentons pas la bonne santé comme nous ressentons la moindre maladie.

     Une simple égratignure nous tourmente,
     Alors que la santé ne nous est guère sensible.
     Je me réjouis de ne souffrir ni de la poitrine ni du pied,
     Mais je n’ai pas le sentiment d’être bien portant.

     [La Boétie]

     164. Ce que nous appelons «bien-être» n’est que l’absence du «mal-être». Voilà pourquoi l’école

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philosophique qui a le plus vanté la volupté, ne l’a cependant définie que comme l’absence de souffrance. Ne pas avoir de mal, c’est le plus grand bien que l’homme puisse espérer, comme disait Ennius.

     C’est trop de bonheur que de n’avoir point de malheur
     [Cité par Cicéron, De finibus, II, 13]

     Car cette excitation, cette démangeaison que l’on éprouve dans certains plaisirs, et qui semble nous emporter au-delà de la simple bonne santé et de l’absence de douleur, cette volupté active, changeante et je ne sais trop comment dire, cuisante et mordante, ne vise en fait qu’à un seul but: éviter la douleur. L’ardeur qui nous porte vers les femmes ne fait que chercher à chasser la souffrance que nous cause le désir ardent et furieux, ne demande qu’à l’assouvir et le mettre au repos, à dissiper cette fièvre. Et de même pour les autres désirs.
Je dis donc que si la simplicité nous achemine vers l’absence de mal, elle nous achemine en fait vers un état très heureux pour notre condition.

     165. Il ne faut donc pas l’imaginer obtuse au point de n’avoir aucun goût. Crantor

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avait bien raison de combattre l’insensibilité au mal prônée par Épicure, si elle se faisait telle que la venue du mal et sa naissance même en soient absentes. Je ne suis pas pour cette absence totale de douleur, qui n’est ni possible ni souhaitable. Je suis content de ne pas être malade; mais si je le suis, je veux savoir que je le suis, et si on me cautérise ou incise, je veux le sentir. Car en fait, si on déracinait la connaissance que nous avons du mal, on extirperait en même temps celle de la volupté, et au bout du compte, on anéantirait ce qui fait l’homme. «Cette insensibilité à la douleur se paie cher: l’abrutissement de l’esprit et l’engourdissement du corps.» [Cicéron, Tusculanes, II, 15 - De finibus, II, 30, 32]
     Le mal a sa place chez l’homme; il ne doit pas toujours fuir la douleur, ni toujours suivre la volupté.

     166. Quand la science elle-même ne parvient pas à nous donner la force de résister à nos maux, elle nous rejette dans les bras de l’ignorance, et c’est tout à l’honneur de cette dernière. Contrainte d’en arriver à cet arrangement, la science nous lâche la bride, et nous permet de nous réfugier dans le giron de l’ignorance, de nous mettre ainsi à l’abri des coups du sort. En effet, que veut-elle dire d’autre, quand elle nous dit de ne plus penser aux maux qui nous étreignent, mais aux voluptés disparues, de nous servir du souvenir des biens passés pour nous consoler des maux présents, et d’appeler à notre secours un plaisir évanoui, pour l’opposer à ce qui nous tracasse? «Pour soulager les chagrins, il [Épicure] propose de nous détourner des pensées désagréables pour évoquer des plaisirs». Si la force lui manque, la connaissance s’efforce d’utiliser la ruse; si la vigueur du corps et des bras lui font défaut, elle esquisse alors un pas de côté, tout en souplesse... Peut-on demander en effet, non seulement à un philosophe, mais simplement à un homme de bon sens, de se contenter du souvenir d’un vin grec quand il ressent les brûlures d’une forte fièvre? N’est-ce pas le payer en fausse monnaie? Et aggraver son état?
C’est redoubler sa peine que rappeler de bons souvenirs

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.

     167. Voici un autre conseil du même ordre, et c’est la philosophie qui le fournit: ne garder en mémoire que le bonheur passé, et oublier tous les ennuis que nous avons dû supporter. Comme s’il était en notre pouvoir d’oublier ceci ou cela! Voilà donc encore un médiocre conseil.

     Qu’il est doux le souvenir des bonheurs enfuis.
     [Cicéron, De finibus, I, 17]

     168. Comment donc la philosophie, qui devrait me fournir des armes pour combattre l’infortune, me donner le courage de fouler aux pieds toutes les adversités humaines, en arrive-t-elle à cette faiblesse qui consiste à me faire courir en zigzag comme un lapin, avec des détours craintifs et ridicules? La mémoire nous représente, non pas ce que nous voudrions, mais ce qui lui plaît. Il n’est même rien qui grave aussi vivement quelque chose dans notre souvenir que le désir de l’oublier: c’est une bonne méthode, pour garder quelque chose à l’esprit et l’y graver, que lui demander de le faire disparaître. Ce qui suit est faux: «Il nous est possible d’enterrer nos malheurs dans un oubli perpétuel, et de nous souvenir avec plaisir de nos agréables moments.»

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Mais ceci est vrai: «Je me souviens même de ce que je ne voudrais pas; je ne peux oublier ce que je voudrais.»

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Et de qui est cette réflexion? De celui «qui seul a osé se proclamer sage»

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     Lui dont le génie domina le genre humain,
     Éclipsant tout, comme le soleil éteint,
     À son lever toutes les étoiles.

     [Lucrèce, III, 1043-44]

Vider et nettoyer la mémoire, n’est-ce pas la voie qui mène à l’ignorance?

     L’ignorance est un faible remède pour nos maux.
     [Sénèque, Œdipe, III, 117]

     169. On connaît plusieurs préceptes du même genre, qui nous invitent à emprunter au peuple des opinions sans consistance quand la raison vive et forte ne parvient pas à s’imposer, pourvu qu’elles nous apportent bien-être et soulagement. Quand on ne peut guérir la plaie, il vaut mieux l’endormir et l’atténuer

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. Je crois qu’on ne me dira pas le contraire: si l’on pouvait maintenir un moment de vie plaisant et calme en le rendant stable et réglé, au prix d’une certaine faiblesse et déficience de jugement, on le ferait sans doute.

     Je vais me mettre à boire et répandre des fleurs,
     Quitte à passer pour un fou.

     [Horace, Épîtres, I, 5, vv 14-15]

     170. Plus d’un philosophe serait de l’avis de Lycas

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. Ayant au demeurant des mœurs bien réglées, vivant tranquillement et paisiblement parmi les siens, ne manquant à aucun de ses devoirs ni envers ses proches ni envers les étrangers, se tenant à l’écart des choses nuisibles, il s’était mis cette idée dans la tête, à la suite d’un dérangement d’esprit, qu’il se trouvait perpétuellement au théâtre en train d’y voir des distractions, des spectacles, et les plus belles comédies au monde. Guéri par les médecins de cette déplorable disposition, il les mit aussitôt en procès, pour qu’ils le rétablissent dans la douceur de ses rêveries.

     Hélas, mes amis! vous m’avez tué au lieu de me guérir!
     Vous m’avez dérobé mon bonheur,
     Avec cette illusion qui faisait ma joie!

     [Horace, Épîtres, II, 2, vv. 138-140]

     171. Sa folie ressemblait à celle de Trasylaos, fils de Pythodoros, qui était persuadé que les navires qui abordaient et relâchaient au Pirée étaient tous à son service exclusivement. Et il se réjouissait de sa bonne fortune, les accueillant avec joie. Son frère Criton l’ayant fait soigner pour qu’il retrouve ses esprits, il regrettait cet état dans lequel il avait vécu dans la liesse, et exempt de tout souci. C’est ce que dit ce vers grec ancien

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, qu’il y a bien des avantages à ne pas être très malin,
grec-II-12-171 picture

L’Ecclésiaste le dit aussi: «Beaucoup de sagesse, beaucoup de chagrin; qui acquiert du savoir acquiert aussi peine et tourment.»

     172. Les philosophes admettent en général

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, comme dernière solution à toute sorte de difficultés, de mettre fin à une vie que nous ne pouvons supporter. «Ça te plaît? Résigne-toi. Ça ne te plaît pas? Sors de là comme tu voudras.»

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«La douleur te pique? Ou même elle te torture? Si tu es sans défense, tends la gorge; mais si tu es revêtu des armes de Vulcain, c'est-à-dire de courage, résiste.»

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Voici encore ce mot des banquets grecs, qu’ils appliquent à ce cas: «Qu’il boive ou qu’il parte.», qui sonne mieux dans la langue d’un Gascon, qui change volontiers les «b» en «v», que dans celle de Cicéron

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.

     Si tu ne sais bien vivre, cède ta place à ceux qui savent.
     Assez joué, assez mangé, assez bu! Il est temps de partir.
     Pour ne pas boire plus qu’il ne faut,
     Et que la jeunesse en goguette ne se moque et ne te chasse.

     [Horace, Épîtres, II, 2, vv. 213-216]

     Mais pour la philosophie, n’est-ce pas ici l’aveu de son impuissance? Est-ce autre chose qu’un simple renvoi à l’ignorance, pour qu’on y soit à couvert, mais donc à la stupidité elle-même, à l’insensibilité, au non-être?

     Averti par son grand âge du déclin de sa mémoire
     Et de ses facultés, Démocrite, de lui-même,
     Alla offrir sa tête à son destin.

     [Lucrèce, III, 1052 sq.]

     173. C’est bien là ce que disait Antisthène: «Il faut faire provision de bon sens pour comprendre, ou de corde pour se pendre.» Et Chrysippe de renchérir en citant ce propos du poète Tyrtée: «De la vertu, ou de la mort, s’approcher»

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.
Et Cratès, quant à lui, disait que l’amour se guérissait par la faim, sinon par le temps. Et pour celui à qui ces deux moyens ne plairaient: la corde pour se pendre!

     174. Sextius, dont Sénèque et Plutarque parlent si favorablement, s’étant jeté, toutes affaires cessantes, dans l’étude de la philosophie, décida de se jeter dans la mer parce qu’il trouvait trop longues ses études et ses progrès trop lents. À défaut de pouvoir atteindre la science, il courut vers la mort. Voici ce que dit la Loi

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à ce propos: «S’il arrive quelque grave inconvénient auquel on ne puisse remédier, le port est proche: on peut se sauver à la nage hors de son corps, comme on le ferait d’un esquif qui prend l’eau; car c’est la crainte de mourir, et non le désir de vivre, qui tient le sot attaché à son corps.»

     175. La simplicité rend la vie plus agréable, et la rend aussi plus candide et meilleure, comme j’ai déjà commencé à le dire plus haut. Les simples et les ignorants, dit saint Paul

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, s’élèvent vers le ciel et l’atteignent; nous autres, avec tout notre savoir, nous plongeons dans les abîmes infernaux.
Je ne m’attarderai pas sur Valentian

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, ni sur Licinius, tous deux empereurs romains, ennemis déclarés de la science et des lettres qu'ils appelaient le venin et la peste de tout état politique. Non plus qu’à Mahomet qui, comme je l’ai entendu dire, interdit la science à ses fidèles. Mais l’exemple de ce grand Lycurgue, avec son prestige, doit certes peser dans la balance, de même que l’admiration que l’on peut éprouver pour cette cité de Lacédémone, si grande, si admirable, et si longtemps florissante dans la vertu et le bonheur, sans que les lettres y soient enseignées ni pratiquées.

     176. Ceux qui reviennent de ce monde nouveau, découvert du temps de nos pères par les Espagnols, peuvent témoigner que ces peuples sans magistrats ni lois vivent de façon mieux réglée et plus honnêtement que les nôtres, où il y a plus d’officiers de justice et de lois qu’il n’y a d’hommes ordinaires et d’actions en justice.

     D’assignations et de requêtes,
     D’informations et de procurations,
     Ils ont les mains et poches pleines,
     Et des liasses de gloses, de consultations et procédures.
     Avec eux, les pauvres gens ne sont jamais tranquilles,
     Cernés de partout par les notaires,
     Les procureurs et les avocats.

     [Arioste, Roland furieux, XIV, 84]

     177. Un sénateur romain des derniers siècles disait que l’haleine de leurs prédécesseurs puait l’ail, que leur estomac était parfumé de bonne conscience, et qu’à l’inverse, ceux de son temps ne sentaient que le parfum au dehors, et qu’ils puaient au-dedans de toute sorte de vices. C’est-à-dire, il me semble qu’ils étaient très savants et avaient bien du talent, mais manquaient cruellement de vertu. La rusticité, l’ignorance, la sottise, la rudesse, s’accompagnent volontiers de l’innocence; la curiosité, la subtilité, le savoir, traînent après eux la méchanceté; l’humilité, la crainte, l’obéissance, la bienveillance (qui sont les qualités principales pour la pérennité de la société humaine), demandent qu’on ait une âme vierge, docile et peu présomptueuse.

     178. Les chrétiens savent particulièrement bien à quel point la curiosité est un mal naturel et originel chez l’homme. C’est avec le souci de devenir plus savant et plus sage que commença le déclin du genre humain; c’est par là qu’il s’est voué à la damnation éternelle. L’orgueil est la cause de sa perte et de sa corruption. C’est l’orgueil qui jette l’homme hors des chemins ordinaires, qui lui fait aimer la nouveauté, et préférer être le chef d’une troupe errante et dévoyée sur le sentier de la perdition, préférer être maître et professeur d’erreur et de mensonge, plutôt que d’être un disciple de l’école de la vérité, se laissant conduire par d’autres mains sur les sentiers fréquentés, sur la bonne voie. C’est peut-être là qu’il faut voir le sens de ce mot grec ancien disant que «la superstition suit l’orgueil, et lui obéit comme à son père»: Grec-II-12-178 picture

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     179. Ô orgueil, comme tu nous entraves! Quand Socrate apprit que le dieu de la sagesse lui avait attribué le nom de Sage, il en fut saisi d’étonnement, et il avait beau s’examiner et se secouer, il ne trouvait aucun fondement à ce décret divin. Il savait qu’il y en avait d’autres qui étaient justes, modérés, courageux et savants tout comme lui, et de plus éloquents, plus beaux, et plus utiles à son pays. Il conclut finalement qu’il ne se distinguait des autres et n’était sage que parce qu’il ne se considérait pas comme tel; que pour son dieu c’était une bêtise propre à l’homme que de se croire savant et sage, que la meilleure doctrine était celle de l’ignorance, et la simplicité la meilleure façon d’être sage.

     180. La Parole Sainte déclare misérables ceux d’entre nous qui ont une haute opinion d’eux-mêmes: «Bourbe et cendre, leur dit-elle, comment peux-tu te glorifier?». Et ailleurs: «Dieu a fait l’homme semblable à l’ombre; et qui la jugera quand, la lumière s’étant éloignée, elle se sera évanouie?» Nous ne sommes rien; nos forces sont bien incapables de concevoir l’élévation divine, et des œuvres de notre créateur, ceux qui portent le mieux sa marque, ceux qui sont le plus évidemment les siens, sont ceux que nous comprenons le moins. C’est pour les chrétiens un motif de croire que de rencontrer une chose incroyable: elle est d’autant plus rationnelle qu’elle est contraire à la raison humaine, car si elle relevait de la raison, ce ne serait plus un miracle; et s’il y en avait déjà un exemple, ce ne serait plus une chose extraordinaire. «Dieu est mieux connu si l’on est ignorant.» dit saint Augustin. Et Tacite: «Il est plus saint et plus respectueux de croire aux actions des dieux que de les connaître eux-mêmes.»
Et Platon estime qu’il y a quelque impiété vicieuse à trop s’interroger sur Dieu et sur le monde, et sur les causes premières des choses.
«En vérité il est difficile de connaître le père de cet univers, et si on y parvient, il est impie de le révéler au vulgaire.» dit Cicéron

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     181. Certes, nous employons les mots puissance, vérité, justice: ce sont des mots qui évoquent quelque chose de grand; mais ce «quelque chose», nous ne le voyons nullement, et nous ne pouvons le concevoir. Nous disons que Dieu craint, que Dieu s’irrite, que Dieu aime,

     Mettant des mots de mortel sur des choses immortelles.
     [Lucrèce, V, v. 122]

Ce sont là des sensations et des émotions que nous ne pouvons placer en Dieu avec la forme qu’elles ont pour nous, et nous ne pouvons pas non plus les imaginer avec la forme qu’elles ont pour lui. C’est à Dieu seul qu’il appartient de se connaître et d’interpréter ses œuvres. Et c’est imparfaitement qu’il le fait dans notre langage, pour s’abaisser et descendre jusqu’à nous qui demeurons attachés à la terre

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     182. Comment la sagesse pourrait-elle lui convenir, elle qui est un choix entre le bien et le mal, puisqu’aucun mal ne peut l’atteindre? Et que dire de la raison ou de l’intelligence, dont nous nous servons pour rendre visibles les choses obscures, puisque rien n’est obscur pour Dieu? Et la justice, qui attribue à chacun ce qui lui appartient, et que l’on a instituée pour les besoins de la société humaine, quelle forme a-t-elle en Dieu? Et la tempérance, qui n’est que la modération de plaisirs charnels qui n’ont pas leur place en lui? Le courage pour supporter la douleur, l’effort, les dangers, tout cela lui appartient aussi peu: ces trois choses ne peuvent parvenir jusqu’à lui. C’est pourquoi Aristote

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considère qu’il est également exempt de vertu et de vice. «La bienveillance et la colère lui sont étrangers, ces passions ne concernent que les âmes faibles.»

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     183. La connaissance que nous avons de la vérité, quelle qu’elle soit, ce n’est pas avec nos propres forces que nous l’avons acquise. C’est Dieu qui nous l’a apprise, entièrement, par l’intermédiaire de ceux qu’il a choisis comme témoins dans le peuple, simples et ignorants, pour nous communiquer ses admirables secrets: notre foi n’est pas quelque chose que nous avons acquis par nous-mêmes, c’est un pur présent dû à la libéralité d’autrui. Ce n’est pas par notre raisonnement ou notre intelligence que nous avons reçu notre religion, mais par une autorité et une injonction extérieure. La faiblesse de notre jugement y contribue mieux que sa force, et notre aveuglement plus que la clairvoyance. C’est par notre ignorance, plus que par notre science que nous sommes savants du divin savoir. Ce n’est pas étonnant si nos capacités naturelles et terrestres ne peuvent concevoir cette connaissance surnaturelle et céleste. Contentons-nous d’y apporter notre obéissance et notre sujétion, car, comme il est écrit dans l’Évangile: «Je détruirai la sagesse des sages, et j’abattrai l’intelligence des intelligents. Où est le sage? Où est l’homme cultivé? Où est le raisonneur de ce temps? Dieu n’a-t-il pas abêti la sagesse de ce monde? Puisque le monde n’a pas connu Dieu par la sagesse, c’est par la simple prédication qu’il lui a plu de sauver les croyants