II - Chapitre 12 - suite.

Apologie de Raymond Sebond (4)

     100. Les désirs sont ou naturels et nécessaires, comme le boire et le manger, ou naturels et non nécessaires, comme l’accouplement avec les femelles, ou encore ni naturels ni nécessaires: ceux des hommes sont presque tous de cette dernière sorte, ils sont superflus et artificiels. Car il est étonnant de voir à quel point la nature se contente de peu, et combien peu elle nous a laissé à désirer: ce que l’on prépare dans nos cuisines ne relève pas de son autorité et les Stoïciens disent qu’un homme pourrait se nourrir d’une olive par jour. Elle ne nous dicte pas la qualité de nos vins, ni ce que nous ajoutons de surcroît à nos appétits amoureux:

     Point n’est besoin du c... de la fille d’un grand consul

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     [Horace, Satires, II, 1, 70]

     101. Ces désirs étrangers, que l’ignorance du bien et des idées fausses ont insinués en nous sont si nombreux, qu’ils chassent presque tous ceux qui sont naturels: ni plus ni moins que si, dans une cité, il y avait un si grand nombre d’étrangers qu’ils viennent à en chasser les habitants naturels ou à affaiblir leur autorité et leur pouvoir ancien, s’en emparant entièrement pour l’usurper. Les animaux se conduisent de façon beaucoup mieux réglée que nous, et se maintiennent avec plus de modération dans les limites que la Nature nous a prescrites; mais pas au point cependant de n’avoir aucune ressemblance avec nos dérèglements. Et de même qu’il est arrivé que des désirs frénétiques ont poussé les hommes à l’amour avec des animaux, les animaux se trouvent parfois aussi épris d’amour pour nous, et se prêtent à des passions contre nature d’une espèce à l’autre. Ainsi de l’éléphant rival d’Aristophane le Grammairien dans l’amour pour une jeune marchande de fleurs dans la ville d’Alexandrie; il ne lui cédait en rien dans le comportement d’un soupirant passionné: se promenant sur le marché où l’on vendait des fruits, il en prenait avec sa trompe, et les lui apportait. Il ne la quittait pas des yeux, ou le moins qu’il lui était possible, et passait quelquefois sa trompe par dessous son col jusque dans son giron, pour lui tâter les seins. On raconte aussi l’histoire d’un dragon amoureux d’une fille, celle d’une oie éprise d’un enfant, dans la ville d’Asope, et d’un bélier faisant sa cour à la musicienne Glaucia. Et l’on voit couramment des singes furieusement épris d’amour pour des femmes, et l’on voit aussi certains animaux mâles s’adonner à l’amour de leurs congénères du même sexe.

     102. Oppien et d’autres racontent quelques exemples qui montrent le respect que les animaux attachent à la parenté lors de leurs mariages, mais l’expérience nous montre bien souvent le contraire.

     La génisse n’a pas honte de se livrer à son père,
     Et la pouliche au cheval dont elle est née;
     Le bouc s’unit aux chèvres qu’il a engendrées,
     Et l’oiselle à l’oiseau qui lui donna le jour.

     [Ovide, Métamorphoses, X, v. 325]

     103. Pour ce qui est de l’astuce malicieuse, en est-il un meilleur exemple que celui du mulet du philosophe Thalès? comme il traversait une rivière alors qu’il était chargé de sel, il y trébucha malencontreusement, et mouilla les sacs qu’il portait. S’étant rendu compte que le sel dissous avait allégé sa charge, il ne manquait jamais ensuite, dès qu’il rencontrait un ruisseau, de s’y plonger avec ses sacs, jusqu’à ce que son maître, ayant découvert son stratagème, le fasse charger de laine. Se trouvant déjoué, il abandonna sa ruse! Il y a des animaux qui nous renvoient naturellement l’image de notre cupidité, car ils cherchent obstinément à s’emparer de tout ce qu’ils peuvent et le dissimulent soigneusement, même s’ils n’en ont pas l’usage.

     104. Au chapitre des soins du ménage, elles nous surpassent non seulement dans cette prévoyance qui leur fait amasser et épargner pour les jours à venir, mais elles manifestent aussi une bonne connaissance de ce qu’il faut savoir en ce domaine. Les fourmis étendent hors de leur fourmilière leurs graines et leurs semences pour les éventer, les rafraîchir et les faire sécher quand elles voient qu’elles commencent à moisir et à sentir le rance, pour éviter qu’elles ne se corrompent et pourrissent. Mais les précautions et les soins qu'elles apportent à ronger les grains de blé dépasse tout ce que l'on peut imaginer. Le blé ne demeure pas toujours sec ni sain, mais se ramollit, se détrempe et se liquéfie, devenant comme du lait en commençant à germer; alors, de peur qu’il ne devienne semence et ne perde sa nature et ses propriétés de conservation nécessaires à leur nourriture, ils rongent l’extrémité par où le germe sort habituellement.

     105. Quant à la guerre, qui est la plus grande et la plus magnifique des actions humaines, j’aimerais bien savoir si l’on peut en tirer argument pour notre supériorité, ou bien au contraire une preuve de notre faiblesse et imperfection. Car elle est vraiment la science de nous déchirer et entre-tuer, de provoquer la ruine et la perte de notre propre espèce, et il me semble qu’elle n’offre pas grand-chose qui puisse être désiré par les animaux qui ne la connaissent pas.

     Quand donc un lion plus vaillant
     A-t-il ôté la vie à un autre?
     Dans quelle forêt un sanglier est-il mort sous la dent
     D’un plus fort que lui?

     [Juvénal, XV, v. 160]

106. Mais les bêtes n’en sont pas toutes exemptes, pourtant. En témoignent les furieux combats des «reines» d’abeilles, comparables aux campagnes guerrières de deux princes ennemis:

     Souvent entre deux «reines

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» éclate une discorde
     Provoquant une émeute; on peut alors imaginer
     L’acharnement et la fureur guerrière
     qui s’emparent du peuple.

     [Virgile, Géorgiques, IV, v. 67]

     Je ne lis jamais cette admirable description sans y voir représentées la sottise et la vanité humaines. Car ces mouvements guerriers qui nous saisissent d’épouvante et d’horreur, cette tempête de sons et de cris,

     L’éclair des armes s’élève jusqu’au ciel,
     Et la terre alentour reluit de l’éclat de l’airain;
     Le sol sous le pas cadencé des soldats retentit,
     Et les monts que frappent leurs clameurs
     En renvoient jusqu’aux astres l’écho.

     [Lucrèce, II, vv. 325-328]

     il est plaisant de voir que cet effrayant déploiement de tant de milliers d’hommes armés, de tant de fureur, d’ardeur et de courage est si souvent mis en branle pour de vaines raisons, et qu’il s’arrête si souvent pour des raisons anodines.

     Les amours de Pâris, dit-on, plongèrent la Grèce
     Dans une guerre funeste contre les Barbares.

     [Horace, Épîtres, I, 2]

     107. Ainsi toute l’Asie courut à sa perte et s’épuisa en guerres à cause de l’adultère de Pâris! Le désir d’un seul homme, un dépit, un plaisir, une jalousie intime, toutes choses qui ne devraient même pas conduire deux harengères à s’égratigner, voilà bien le motif d’une telle tempête! Et si nous voulons en croire ceux-là mêmes qui en ont été les principaux responsables et acteurs, écoutons le plus grand, le chef victorieux entre tous et le plus puissant qui fut jamais: le voici

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qui se moque et tourne en dérision de façon comique et spirituelle, plusieurs batailles hasardeuses livrées sur terre et sur mer, le sang et la vie de cinq cent mille hommes qui le suivirent et subirent son sort, les forces et les richesses des deux parties du monde épuisées pour le service de ses entreprises...

     Parce qu’Antoine a fait l’amour à Glaphyre,
     Fulvie m’impose de lui en faire autant!
     Moi, besogner Fulvie?
     Et pourquoi pas Manius, s’il me le demande?
     Non, soyons raisonnable...
     Faire l’amour ou la guerre, dit-elle.
     Ah! Plutôt perdre la vie que mon vit!
     Sonnez, trompettes!

     [Martial, Épigrammes, XI, 21]

     (J’use ici en toute liberté de mon latin, avec la permission que vous m’en avez donnée, Madame

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).

     108. Et maintenant, ce grand corps avec tant d’aspects et de mouvements, qui semblent menacer le ciel et la terre...

     Ils sont aussi nombreux que les vagues sur la mer de Libye,
     Quand le sauvage Orion, l’hiver venu, s’y plonge.
     Ils sont aussi drus que les épis brûlés du soleil à nouveau,
     L’été dans les plaines de l’Hermos ou les champs de Lycie...
     Les boucliers résonnent, et la terre ébranlée frémit sous leurs pas.

     [Virgile, Énéide, VII, vv. 718 sq.]

     ...ce monstre furieux, avec tant de bras et tant de têtes, c’est toujours l’Homme, faible, malheureux et misérable. Ce n’est qu’une fourmilière mise en émoi et excitée dont...

     Le noir bataillon s’avance dans la plaine.
     [Virgile, Énéide, IV, v. 404]

     109. Un souffle de vent contraire, le croassement d’un vol de corbeaux, le faux pas d’un cheval, le passage fortuit d’un aigle, un songe, une parole, un signe, une brume matinale, suffisent à le renverser et le jeter à terre. Frappez-le seulement d’un rayon de soleil au visage, et le voilà disparu, anéanti. Qu’on lui souffle seulement un peu de poussière dans les yeux, comme aux abeilles de notre poète

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, et voilà toutes ses enseignes, ses légions, rompues fracassées, et le grand Pompée lui-même à leur tête. Car ce fut lui, me semble-t-il, que Sertorius

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battit en Espagne avec toutes ces belles armes, qui ont aussi servi à d’autres: à Eumène contre Antigonos, à Suréna contre Crassus.

     Ces grandes colères, ces terribles combats,
     Une poignée de poussière les calmera.

     [Virgile, Géorgiques, IV, 86]

     110. Que l’on lance des abeilles à la poursuite de ce monstre armé, elles auront tôt fait de le mettre en déroute. Il n’y a pas si longtemps, les Portugais faisant le siège de Talmy, dans le territoire de Xiatime

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, les habitants de cette ville apportèrent sur la muraille un grand nombre de ruches dont ils disposent en quantité, et en chassèrent les abeilles avec du feu vers leurs ennemis si bien que ceux-ci abandonnèrent leur entreprise, ne pouvant supporter leurs attaques et leurs piqûres. Ainsi la victoire et la liberté de leur ville fut obtenue par ce secours d’un genre nouveau, et avec tant de succès qu’au retour du combat, pas une seule abeille ne manquait!

     111. Les âmes des empereurs et celles des savetiers sont faites sur le même moule. Quand nous considérons l’importance des actions des princes et leur poids, nous nous persuadons qu’elles sont produites par des causes tout aussi importantes et pesantes. Mais nous nous trompons: ils sont mus et retenus dans leurs mouvements par les mêmes ressorts que nous dans les nôtres. C’est la même raison qui nous fait nous quereller avec un voisin et qui jette les princes dans la guerre. Celle qui nous fait fouetter un laquais, quand il s’agit d’un roi, lui fait ruiner une province. Il ont des désirs aussi futiles que les nôtres, mais ils ont plus de pouvoir

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. De semblables désirs agitent un ciron et un éléphant.

     112. En ce qui concerne la fidélité, on peut dire qu’il n’est aucun animal au monde qui soit aussi traître que l’homme. Les livres d’histoire racontent comment certains chiens ont cherché à venger la mort de leur maître. Le roi Pyrrhus ayant rencontré un chien qui montait la garde près d’un homme mort, et ayant entendu dire que cela faisait trois jours qu’il était là, donna l’ordre d’enterrer le corps et emmena ce chien avec lui

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. Mais un jour qu’il assistait aux présentations d’ensemble de son armée, le chien aperçut les meurtriers de son maître, courut vers eux avec force aboiements et en grande colère, fournissant ainsi le premier indice qui mit en route la justice, et lui permit de tirer vengeance de ce meurtre peu de temps après. Le chien du sage Hésiode en fit autant, quand il confondit les enfants de Ganistor de Naupacte, meurtriers de son maître. Un autre chien, gardien d’un temple d’Athènes, ayant aperçu un voleur sacrilège qui emportait les plus beaux joyaux, se mit à aboyer contre lui tant qu’il pouvait. Mais les gardiens ne s’étant pas réveillés pour autant, il se mit à le suivre, et, le jour s’étant levé, se tint alors un peu plus loin de lui, mais sans jamais le perdre de vue. Si l’homme lui offrait à manger, il n’en voulait pas, mais faisait fête de la queue aux passants qu’il rencontrait, et acceptait de leurs mains ce qu’ils lui donnaient. Si son voleur s’arrêtait pour dormir, il s’arrêtait aussi au même endroit. L’histoire de ce chien étant parvenue aux gardiens du temple, ils le suivirent à la trace, questionnant les gens sur son poil, et le retrouvèrent enfin dans la ville de Cromyon

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, avec le voleur qu’ils ramenèrent à Athènes, où il fut puni. Et les juges, en reconnaissance de sa bonne conduite, attribuèrent sur le Trésor Public une mesure de blé pour la nourriture du chien, et prescrivirent aux prêtres d’avoir soin de lui. Plutarque raconte cette anecdote comme une chose très connue et qui serait arrivée à son époque.

     113. Quant à la gratitude (car il me semble que nous avons bien besoin de remettre ce mot en honneur), ce seul exemple y suffira

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. Appion raconte cette histoire en disant qu’il en a été lui-même le spectateur. «Un jour, dit-il, comme on offrait au peuple de Rome le plaisir de voir combattre de nombreuses bêtes sauvages venues de pays lointains, et principalement des lions d’une taille extraordinaire, l’un d’entre eux, par son comportement furieux, la grosseur et la force de ses pattes, ses rugissements altiers et effrayants, avait attiré sur lui l’attention de toute l’assistance. Parmi les esclaves qui furent offerts au peuple dans ce combat de fauves, il y avait un certain Androclus de Dace, qui appartenait à un noble romain de rang consulaire

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. Le lion l’ayant aperçu de loin, s’arrêta d’abord tout net, comme frappé d’étonnement, puis s’approcha tout doucement, calmement et paisiblement, comme s’il cherchait à le reconnaître. Cela fait, et convaincu de ne pas se tromper, il commença à agiter la queue comme font les chiens qui font fête à leur maître, à lécher les mains et les cuisses de ce pauvre malheureux glacé d’effroi et prêt à défaillir. Mais devant l’attitude bienveillante du lion, Androclès reprit ses esprits; il osa le regarder et, l’ayant examiné, le reconnut: c’était un spectacle singulier et plaisant de voir les caresses qu’ils échangeaient! Et le peuple ayant poussé des cris de joie, l’empereur fit appeler cet esclave pour en apprendre les raisons d’une aventure aussi étonnante. Il lui raconta alors cette histoire, inouïe et extraordinaire:

     114. «Mon maître, dit-il, étant proconsul en Afrique, je fus contraint de m’enfuir, à cause de la cruauté avec laquelle il me traitait, étant battu tous les jours. Et pour me cacher à la vue d’un personnage ayant une si grande autorité sur la province, j’ai trouvé que le mieux était de m’en aller seul dans les contrées sablonneuses et inhabitables de ce pays-là, résolu à me tuer moi-même si je n’y trouvais pas de quoi me nourrir. Le soleil étant extrêmement brûlant à midi, et la chaleur insupportable, je découvris une grotte bien cachée et inaccessible, et m’y engouffrai. Mais peu après arriva ce lion, avec une patte sanglante et blessée, tout plaintif et gémissant à cause des douleurs qu’elle lui causait. À son arrivée, je fus terriblement effrayé, mais quand il me vit réfugié dans un coin de son gîte, il s’approcha tout doucement de moi en me présentant sa patte abîmée, me la tendant comme pour me demander secours. Je lui ôtai alors un grand éclat de bois qui s’y trouvait, et m’étant un peu familiarisé avec lui, je pus presser sa plaie et en faire sortir tout le pus qui s’y était amassé, l’essuyai et la nettoyai le mieux possible. Comme il se sentait soulagé, et qu’il souffrait moins, il se reposa et s’endormit en me laissant sa patte entre les mains. À partir de là, nous vécûmes ensemble, lui et moi, trois années durant, dans cette grotte. Nous partagions la même nourriture: il m’apportait les meilleurs morceaux des bêtes qu’il tuait à la chasse, je les faisais cuire au soleil faute de pouvoir faire du feu, et je les mangeais.
     A la longue, je me lassais de cette vie de bête sauvage, et un jour que le lion était parti chasser comme de coutume, je partis. Le troisième jour, je fus pris par des soldats qui me ramenèrent d’Afrique ici chez mon maître, lequel me condamna à mort, et à être livré aux bêtes sauvages. Je vois que le lion a été pris lui aussi peu de temps après, et qu’il a voulu maintenant me récompenser de mes soins et de la guérison obtenue grâce à moi.
     Voilà l’histoire qu’Androclès raconta à l’empereur, et qui se répandit du coup de bouche en bouche. Si bien qu’à la demande de tous, il fut remis en liberté et amnistié de sa condamnation, et pour contenter le peuple, on lui fit même don de ce lion. Et depuis, dit Appion, on peut voir Androclès promenant ce lion en laisse à Rome, de taverne en taverne, recevant l’argent qu’on lui donne. Le lion se laisse couvrir des fleurs qu’on lui jette, et chacun de dire en les rencontrant: «Voilà le lion hospitalier, voilà l’homme qui l’a soigné!»

     115. Nous pleurons souvent la perte des animaux que nous aimons; elles en font autant pour nous.

     Après s’avance, sans ornements, le cheval de Pallas, Æthon;
     Il pleure, et sa tête est baignée de larmes.

     [Virgile, Énéide, XI, 89]

     116. Chez certains peuples, les femmes sont en commun; chez d’autres, chacun a la sienne. N’est-ce pas la même chose chez les animaux? Et n’y voit-on pas de mariages mieux respectés que les nôtres?

     117. Les animaux se donnent une société et une organisation, ils constituent entre eux des ligues pour se porter secours. Quand des bœufs, des porcs et autres animaux entendent les cris de celui qu’on maltraite, tout le troupeau accourt à son aide, se rallie pour le défendre. Quand un scare

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avale l’hameçon d’un pêcheur, ses congénères s’assemblent en foule autour de lui, et rongent la ligne. Si d’aventure il y en a un qui se trouve pris dans une nasse, les autres lui tendent leur queue de l’extérieur, il la serre tant qu’il peut dans ses dents, et ils le tirent et le traînent ainsi au dehors. Quand l’un des leurs est attrapé, les barbeaux dressent une épine dentelée qu’ils ont sur le dos, et la frottent contre la ligne qu’ils parviennent à scier de cette façon.

     118. Quant aux services que nous nous rendons les uns aux autres, pour les besoins de l’existence, on en trouve bien des exemples chez les animaux également. On prétend que la baleine ne se déplace jamais sans qu’elle ait devant elle un petit poisson semblable au goujon de mer, qu’on appelle pour cette raison le «pilote». La baleine le suit, se laisse mener et manœuvrer aussi facilement que le gouvernail fait virer de bord un navire. Et en guise de récompense, alors que toute autre chose, bête ou vaisseau, qui entre dans la bouche de ce monstre y est immédiatement perdue et engloutie, ce petit poisson, lui, s’y réfugie en toute sécurité pour y dormir. Pendant son sommeil, la baleine reste immobile, mais aussitôt qu’il sort, elle se remet à le suivre sans cesse: si par malheur elle s’en écarte, elle va errer ça et là, et souvent se heurte aux rochers, comme un vaisseau qui n’aurait plus de gouvernail: c’est ce que Plutarque atteste avoir vu

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dans l’île d’Anticyre

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.

     119. Il y a une société du même genre entre le petit oiseau qu’on appelle «roitelet» et le crocodile: le roitelet sert de sentinelle à ce grand animal. Et si l’ichneumon son ennemi s’approche pour le combattre, ce petit oiseau, de peur qu’il ne le surprenne endormi, l’éveille par son chant et à coups de bec pour l’avertir du danger. Il vit des restes de ce monstre, qui le reçoit familièrement dans sa bouche, et lui permet de becqueter dans ses mâchoires entre ses dents, pour y prendre les morceaux de viande qui y sont restés. Et si le crocodile veut fermer la bouche, il avertit d’abord le roitelet d’avoir à en sortir, en la refermant peu à peu sans le serrer ni le blesser.

     120. Le coquillage qu’on nomme la nacre vit aussi avec le pinnothère, qui est un petit animal du même genre que le crabe, qui lui sert d’huissier et de portier: il se tient à l’ouverture de ce coquillage, qu’il tient constamment entrebaillé et ouvert, jusqu’à ce qu’il y voie entrer un petit poisson qui est une proie qui leur convient: alors il entre dans la nacre, la pince dans sa chair vive, et la contraint ainsi de se refermer. Alors tous deux ensemble mangent la proie qu’ils ont enfermée dans leur place forte.

     121. Dans la façon de vivre des thons, on remarque une singulière connaissance des trois parties de la mathématique: ils enseignent à l’homme l’astronomie car ils s’arrêtent là où le solstice d’hiver les surprend, et n’en bougent plus jusqu’à l’équinoxe qui suit. Voilà pourquoi Aristote lui-même leur concède volontiers ce savoir. Quant à la géométrie et à l’arithmétique, on peut voir qu’ils forment toujours leur banc selon un cube, carré sur toutes les faces, avec un corps de bataillon solide, fermé et disposé sur six faces égales, puis nagent dans cette formation carrée, aussi large derrière que devant, de sorte que si l’on en voit et compte un rang, on peut aisément en déduire l’effectif de toutes la troupe, puisque leur nombre en profondeur est égal à celui de la largeur, et la largeur, à la longueur.

     122. En ce qui concerne la fierté

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, il est difficile d’en donner un exemple plus frappant que celui du grand chien qui fut envoyé des Indes au roi Alexandre

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. On lui présenta d’abord un cerf à combattre, puis un sanglier, puis un ours: il n’y prêta pas attention, et ne daigna même pas bouger. Mais quand il vit un lion, il se dressa aussitôt sur ses pattes, montrant par là manifestement qu’il considérait celui-là comme seul digne de ses battre avec lui.

     123. À propos du repentir et la reconnaissance de ses fautes, on raconte l’histoire d’un éléphant qui, ayant tué son cornac dans un violent accès de colère, en eut un chagrin tel qu’il ne voulut plus jamais manger et se laissa mourir. Quant à la clémence, on cite le cas d’un tigre, pourtant l’animal le plus inhumain de tous: comme on lui avait donné à manger un chevreau, il souffrit de la faim pendant deux jours sans vouloir s’y attaquer, et le troisième, il brisa la cage où il était enfermé pour aller chercher une autre proie, ne voulant pas s’en prendre au chevreau qui était devenu son compagnon et son hôte.

     124. Quant aux bonnes relations qui se tissent par la vie en société, on sait que nous habituons couramment à vivre ensemble des chats, des chiens et des lièvres. Mais ce que l’expérience apprend sur les alcyons

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à ceux qui voyagent sur les mers, et notamment sur la mer de Sicile, dépasse tout ce que l’on peut imaginer. Y a-t-il une seule espèce d’animaux pour laquelle la nature ait autant honoré les couches, l’enfantement, la naissance? Les poètes nous apprennent en effet que l’île de Délos, et elle seule, qui auparavant allait à la dérive, fut fixée pour permettre à Latone d’enfanter. Mais Dieu a voulu aussi que toute la mer fût calmée, rendue ferme et aplanie, sans vagues, sans vent ni pluie, pendant que l’alcyon fait ses petits, période qui est justement proche du solstice, le jour le plus court de l’année; et du fait de ce privilège, nous avons sept jours et sept nuits, en plein cœur de l’hiver, où nous pouvons naviguer sans danger. Les femelles des alcyons ne reconnaissent pas d’autre mâle que celui qui est le leur, et elles l’assistent toute leur vie sans jamais l’abandonner. S’il devient débile et impotent, elles le chargent sur leurs épaules, et le portent partout, le servant jusqu’à sa mort. Mais personne n’a encore pu trouver comment ni avec quoi l’alcyon fait le nid de ses petits.

     125. Plutarque, qui en a vu et manipulé plusieurs, pense qu’il s’agit d’arêtes de poissons jointes et liées ensemble, entrelacées en long et en travers, avec des courbes et des arrondis ajoutés pour obtenir finalement une forme de vaisseau rond et prêt à naviguer. Et quand la construction est parfaitement achevée, l’alcyon le porte à la vague, là où la mer, en le battant doucement, lui montre ce qui n’est pas bien ajusté et doit être radoubé, les endroits où la structure se défait et qui doivent être renforcés pour affronter les paquets de mer. Et à l’inverse, le battement de la mer resserre ce qui est bien joint, de telle sorte qu’il ne peut plus se rompre ni défaire, ni être endommagé à coups de pierre ou de barre de fer, si ce n’est à grand peine. Et ce qui est le plus admirable, ce sont les proportions et la concavité, car elle est conçue et proportionnée de telle façon qu’elle ne peut recevoir ni admettre autre chose que l’oiseau qui l’a construite. Elle est impénétrable, close et fermée à toute autre chose, tellement d’ailleurs, que l’eau de la mer elle-même n’y peut pénétrer. Voilà une description bien claire, et prise à bonne source

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, de ce bâtiment. Et pourtant il me semble qu’elle ne nous renseigne pas encore suffisamment sur la complexité de cette architecture. Et de quelle vanité faut-il donc que nous fassions preuve pour placer en dessous de nous et dédaigner des choses que nous ne parvenons pas à comprendre?

     126. Voici ce que l’on peut ajouter pour prolonger un peu encore ce propos concernant l’égalité qui existe entre nous et les animaux: ce privilège dont notre âme se glorifie, et qui consiste à ramener à sa propre nature tout ce qu’elle conçoit, à dépouiller de qualités mortelles et corporelles tout ce qui vient à elle, à contraindre les choses qu’elle estime dignes d’elle à se dévêtir et à se dépouiller de leurs propriétés corruptibles, et à laisser de côté, comme des vêtements superflus et vils, l’épaisseur, la longueur, la profondeur, le poids, la couleur, l’odeur, la rugosité, le poli, la dureté, la mollesse, et tout ce qui est sensible, pour les ramener à sa nature immortelle et spirituelle, de façon à ce que, par exemple, Rome ou Paris que j’ai dans l'esprit, Paris que j’imagine, je l’imagine et le comprends sans qu’il ait de grandeur ni de lieu, sans pierre, sans plâtre et sans bois, — eh bien! ce privilège-là, il semble bien appartenir aux animaux eux aussi. Car un cheval habitué aux trompettes, aux coups d’arquebuse et au combat, que nous voyons se trémousser et frémir en dormant, étendu sur sa litière, comme s’il se trouvait au milieu des combats, il est bien évident qu’il conçoit en esprit le son du tambour sans qu’il y ait de bruit, et une armée sans qu’elle ait d’armes ni de corps.

     Tu verras en effet des chevaux vigoureux, couchés et endormis,
     inondés de sueur dans leurs rêves, souffler sans relâche,
     et bander leurs forces pour remporter la palme à la course!

     [Lucrèce, IV, 987-989]

     127. Le lièvre qu’un lévrier imagine en songe, et après lequel nous le voyons haleter en dormant, allonger la queue, remuer les jarrets, mimant parfaitement les mouvements de la course, c’est un lièvre sans poil et sans os.

     Alanguis en leur repos les chiens de chasse,
     Agitent soudain leurs pattes, et jappent,
     Reniflent l’air à petits coups, comme sur la piste
     D’une bête sauvage enfin trouvée. Et souvent, réveillés,
     Ils poursuivent encore le cerf illusoire, le voient fuir,
     Jusqu’à ce que, l’image évanouie, ils reviennent à eux.

     [Lucrèce, IV, 991 sq.]

     128. Nous voyons souvent les chiens de garde gronder en rêvant, puis aboyer vraiment et se réveiller en sursaut, comme s’ils apercevaient un étranger qui arrive. Cet étranger que voit leur esprit, c’est un homme immatériel, sans dimension, sans couleur, et sans existence réelle.

     Les petits chiens de compagnie, espèce caressante,
     Souvent sursautent, et se lèvent, inquiets,
     Croyant avoir vu un visage inconnu, un étranger.

     [Lucrèce, IV, 999 sq.]

     129. Quant à la beauté du corps, il faudrait d’abord savoir, avant d’aller plus avant, si nous sommes d’accord sur sa définition... Il est vraisemblable que nous ne savons guère ce qu’est la beauté en soi en général, puisque nous donnons tant d’aspects divers à notre beauté humaine; s’il en existait quelque forme prédéterminée, nous la reconnaîtrions tous d’un commun accord, comme nous le faisons pour la chaleur du feu. Or nous en imaginons les formes à notre guise:

     Un teint belge est vilain au visage romain

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     [Properce, op. cit. [1], II, xviiib, 26]

     130. Aux Indes

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, on décrit ainsi la beauté: noire et basanée, avec de grosses lèvres gonflées, le nez plat et large, et le cartilage du nez chargé de gros anneaux d’or, pour le faire pendre jusqu’à la bouche; la lèvre inférieure est chargée aussi de gros cercles enrichis de pierreries pour la faire tomber sur le menton; et il est considéré comme élégant de montrer les dents jusqu’au-dessous des racines. Au Pérou, les plus grandes oreilles sont les plus belles, et on les étire autant que l’on peut artificiellement. Un de nos contemporains

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raconte qu’il a vu chez un peuple d’orient, ce souci de les agrandir être prisé au point de les charger de pesants bijoux, si bien qu’il pouvait sans peine passer son bras même vêtu par un trou de leurs oreilles.

     131. Ailleurs, on trouve des peuples qui se noircissent les dents avec soin, et méprisent ceux qui les ont blanches. Ailleurs encore, on les teint en rouge. Il n’y a pas que chez les Basques que les femmes se trouvent plus belles avec la tête rasée, mais dans bien d’autres pays, et qui plus est, même dans certaines contrées glaciales, comme le rapporte Pline. Les mexicaines considèrent comme un signe de beauté la petitesse du front, et si elles s’épilent par tout le corps, c’est sur ce front qu’elles entretiennent et font croître leurs cheveux avec art. Elles considèrent comme si importante la taille de leurs seins, qu’elles prétendent pouvoir donner le sein à leurs enfants par-dessus leur épaule. Pour nous, ce serait le signe même de la laideur...

     132. Chez les Italiens, la beauté est grosse et massive; chez les Espagnols, sèche et maigre. Chez nous, elle est blanche pour l’un et brune pour l’autre. Pour celui-ci elle est molle et délicate, et pour cet autre, forte et vigoureuse. Tel y demande mignardise et douceur, tel autre fierté et majesté. De même que pour Platon la sphère est la plus belle figure, pour les Épicuriens, c’est plutôt la pyramide ou le carré: ils ne peuvent ravaler un dieu à la forme d’une boule.

     133. Mais quoi qu’il en soit, Nature ne nous a pas privilégiés en cela plus que sur autre chose dans ses lois communes. Et si nous y regardons de près nous verrons que s’il y a quelques animaux moins favorisés que nous sur le chapitre de la beauté, il y en a un grand nombre d’autres qui le sont plus. «En beauté, nous sommes dépassés par beaucoup d’animaux

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.» Et même par des animaux terrestres — nos compatriotes. car pour ce qui est des animaux marins, si on laisse de côté la forme du corps, qui ne peut se comparer, tellement elle est différente, nous leur cédons beaucoup pour la couleur, l’éclat, le poli, la souplesse. Et nous ne le cédons pas moins aux animaux des airs. Quant à cette prérogative que constitue notre stature droite, regardant vers le ciel son origine, et que font valoir les poètes,

     Alors que les animaux, face baissée, regardent vers la terre,
     Dieu a relevé le front de l’homme, et lui ordonne
     De contempler le ciel et d’élever son regard vers les astres.

     [Ovide, Métamorphoses, I, 84]

... elle est vraiment trop poétique, car il y a plusieurs bestioles qui ont le regard tout à fait dirigé vers le ciel; et le cou des chameaux et des autruches, je le trouve encore plus relevé et plus droit que le nôtre!

     134. Quels sont les animaux qui n’ont pas la face tournée vers le haut, dirigée vers l’avant, qui ne regardent pas en face d’eux, comme nous, et qui ne découvrent pas, dans leur posture ordinaire, une aussi grande partie du ciel et de la terre que l’homme? Et quelles sont les qualités de notre constitution corporelle évoquées par Platon ou Cicéron qui ne peuvent être aussi attribuées à mille sortes d’animaux?

     135. Ceux qui nous ressemblent le plus, ce sont les plus laids et les plus méprisables de tous: car en ce qui concerne l’apparence du visage, ce sont les singes, les magots:

     Combien nous ressemble le singe, le plus laid de tous les animaux!
     [Ennius, cité par Cicéron, in De la nature des dieux, I, 35]

     Pour ce qui est de l’intérieur et des parties vitales, c’est le porc [si l’on en croit les médecins

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]. Certes, quand j’imagine l’homme tout nu (et même s’il s’agit du sexe qui semble le mieux doté sur le plan de la beauté), ses tares, ses servitudes naturelles et ses imperfections, je trouve que nous avons eu plus de raisons de nous couvrir qu’aucun autre animal. Nous avons des excuses pour avoir fait des emprunts à ceux que la nature avait mieux favorisé que nous, et de nous être parés de ce qui faisait leur beauté

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, de nous être cachés sous leurs dépouilles de laine, de plume ou de soie.

     136. Remarquons d’ailleurs que nous sommes le seul animal dont la nudité

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offense ses semblables, et le seul qui doit se cacher de ceux de son espèce pour satisfaire ses besoins naturels. C’est aussi un aspect digne de considération que ceux qui sont les maîtres en la matière prescrivent comme remède aux passions amoureuses la vue entière et libre du corps convoité, et prétendent que pour refroidir l’affection, il n’est besoin que de voir librement ce que l’on aime.

     Qui découvre au grand jour les secrètes parties
     Du corps de l’être aimé, sent sa passion s’éteindre
     Au milieu des transports...

     [Ovide, Remèdes à l’amour, v. 429 ]

     137. Et encore que cette recette puisse après tout s’expliquer par une humeur un peu délicate et dégoûtée, voilà un signe étonnant de notre imperfection: l’habitude et la connaissance nous détournent les uns des autres. Ce n’est pas tant la pudeur que l’habileté et la sagesse qui rendent nos dames tellement portées à nous refuser l’entrée de leurs cabinets de toilette avant d’être parées et maquillées pour se montrer en public:

     Nos Vénus le savent bien et cachent avec soin
     Les coulisses de leur vie aux hommes
     Qu’elles veulent retenir et enchaîner.

     [Lucrèce, IV, vv. 1185-1187]

     alors que chez beaucoup d’animaux, il n’est rien que nous n’aimions, et qui ne plaise à nos sens: de leurs excrétions et sécrétions elles-mêmes, nous tirons non seulement des mets délicats pour nos repas, mais nos plus riches ornements et nos meilleurs parfums.

     138. Ce que j’ai dit là ne concerne que notre façon d’être ordinaire, et n’est pas sacrilège au point de vouloir y inclure jusqu’à ces divines, surnaturelles et extraordinaires beautés qu’on voit parfois briller parmi nous, comme des astres sous un voile corporel et terrestres.

     139. Au demeurant, et de notre propre aveu, la part que nous accordons aux animaux dans les faveurs de la nature est bien avantageuse pour eux. Nous nous attribuons des biens imaginaires et chimériques, des biens futurs mais absents, dont l’esprit humain ne peut être certain; ou encore, des biens que nous nous attribuons faussement, par défaut de jugement, comme: la raison, la science et l’honneur. Et nous leur laissons en partage des biens essentiels, maniables et palpables: la paix, le repos, la sécurité, l’innocence, la santé... La santé! Le plus beau et le plus riche présent que la nature puisse nous faire. Au point que chez les philosophes, même stoïciens, on va jusqu’à dire qu’Héraclite et Phérécyde, s’ils avaient pu échanger leur sagesse contre la santé, et se délivrer par ce marché, l’un de l’hydropisie, l’autre de la maladie de peau qui les tourmentaient, ils l’auraient fait volontiers.

     140. Et par là ils donnent encore plus de valeur à la sagesse, en la mettant en balance avec la santé, qu’ils ne le font dans cette autre opinion qui leur est prêtée, à savoir que si Circé avait présenté à Ulysse deux breuvages, l’un pour faire d’un sage un fou, et l’autre un fou d’un sage, Ulysse aurait plutôt dû accepter celui qui l’eût fait devenir fou que de consentir que Circé puisse changer son apparence humaine en celle d’un animal. Ils disent que la sagesse elle-même aurait parlé à Ulysse de cette façon: «Quitte-moi, abandonne-moi là plutôt que de me loger sous les traits et le corps d’un âne.» Quoi! cette grande et divine science, les philosophes la quittent donc pour ce voile corporel et terrestre? Ce n’est donc plus par la raison, par le jugement et par l’âme que nous l’emportons sur les animaux: c’est par notre beauté, notre joli teint, la belle disposition de nos membres; et pour cette beauté-là, il nous faut renoncer à notre intelligence, à notre sagesse, et à tout le reste...

     141. Soit. J’accepte cet aveu franc et naïf. Ils ont certes reconnu que ces facultés dont nous faisons tellement de cas ne sont que vaine imagination. Quand bien même les animaux auraient toute la vertu, la science, la sagesse et les capacités des Stoïciens, ce ne seraient toujours que des animaux

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, et ils ne seraient pas comparables à un homme misérable, méchant, insensé. Car enfin: tout ce qui n’est pas comme nous n’est rien qui vaille; et Dieu lui-même, pour qu’on le reconnaisse, doit nous ressembler, comme il sera dit plus loin.
     On voit par là que ce n’est pas par un raisonnement fondé, mais par une sotte fierté et par opiniâtreté que nous nous préférons aux autres animaux et que nous nous isolons de leur condition et de leur compagnie.