II - Chapitre 12
Apologie de Raymond Sebond (3)
63. J’ai dit tout cela pour souligner la ressemblance qu’il y a entre les choses humaines et les animaux1
, et pour nous ramener et rattacher à l’ensemble des êtres. Nous ne sommes ni au-dessus, ni au-dessous du reste : tout ce qui est sous le ciel, dit le sage2
, suit une loi et un destin semblables.
Ils sont tous entravés par les chaînes de leur destinée.
[Lucrèce, V, v. 876]
Il y a quelques différences, il y a des ordres et des degrés, mais sous l’aspect d’une même nature :
Chaque chose se développe à sa façon, et toutes conservent
Les différences établies par l’ordre immuable de la nature.
[Lucrèce, V, vv. 923-24]
64. Il faut maintenir l’homme dans les limites de l’ordre social. Le malheureux en effet n’a pas le pouvoir d’aller au-delà : il est entravé et empêché, il est assujetti aux mêmes obligations que les autres créature de son rang, il est de condition fort moyenne, sans aucune prérogative particulière, ni de prééminence véritable et essentielle. Celle qu’il se donne, dans sa pensée et son imagination, n’a rien de concret ni de consistant. Et s’il est vrai qu’il est le seul parmi les animaux à disposer de cette liberté d’imagination et de cette absence de limites pour la pensée, lui permettant de se représenter ce qui est ou ce qui n’est pas, ce qu’il désire, le faux aussi bien que le vrai, c’est un avantage qui lui est cher vendu et dont il a bien peu à se glorifier, car c’est là que se trouve la source principale des maux qui l’assaillent : péché, maladie, irrésolution, agitation, désespoir.
65. Je dis donc, pour revenir à mon propos initial, qu’il n’y a guère de chances pour que les animaux fassent par inclination naturelle ou forcée les mêmes choses que celles que nous avons choisi de faire, et que nous faisons grâce à notre habileté. Il nous faut conclure que les mêmes effets relèvent des mêmes facultés, et que des effets plus importants sont dus à des facultés plus grandes3
; et donc admettre que ces dispositions que nous avons et la méthode que nous employons pour réaliser nos ouvrages, sont aussi celles des animaux, et qu’ils en ont même peut-être de meilleures. Pourquoi imaginer chez eux une contrainte naturelle que nous ne ressentons pas nous-mêmes ? Ajoutons à cela qu’il est plus honorable, et plus conforme au divin, d’être amené à agir selon des règles du fait d’une disposition naturelle et inévitable, plutôt que par l’usage d’une liberté téméraire et fortuite. Et il est plus sûr aussi de laisser à la nature plutôt qu’à nous-mêmes le soin de diriger notre conduite. La vanité de notre présomption est telle que nous préférons devoir notre valeur à nos forces plutôt qu’à sa libéralité; nous attribuons aux autres animaux des biens naturels, nous les leur cédons, pour nous enorgueillir des biens que nous avons acquis. C’est une attitude bien simplette, car pour ma part j’attacherais autant de prix à des qualités bien à moi et naturelles qu’à celles que je pourrais aller mendier et obtenir par apprentissage. Nous ne pouvons espérer obtenir une situation plus enviable que celle d’être favorisé par Dieu et par Nature.
66. Voyez par exemple comment font les habitants de Thrace quand ils veulent se risquer sur quelque rivière gelée : ils lâchent un renard devant eux, et quand celui-ci est près du bord, il approche l’oreille de la glace pour savoir si le bruit de l’eau en dessous est proche ou lointain, en déduit que l’épaisseur est plus ou moins grande, et donc avance ou bien recule... Quand on voit cela, ne peut-on penser que lui passent par la tête les mêmes idées que celles que nous aurions nous aussi dans cette situation, et qu’il s’agit là d’un raisonnement et d’une conclusion qui viennent du bon sens naturel, comme : « ce qui fait du bruit est agité; ce qui est agité n’est pas gelé; ce qui n’est pas gelé est liquide, et ce qui est liquide ne peut supporter de poids. » Car attribuer cette attitude uniquement à une finesse d’ouïe particulière, sans faire intervenir le raisonnement ni la déduction, c’est là une chimère, et cela ne peut trouver place en notre esprit. Il faut en juger de même pour de très nombreuses sortes de stratagèmes et d’inventions par lesquelles les animaux se protègent de nos entreprises à leur encontre.
67. Et si nous croyons tirer quelque avantage du fait qu’il nous est possible de les attraper, de nous en servir, d’en user à notre convenance, il ne s’agit là que d’un avantage du même genre que celui que nous avons nous-mêmes les uns sur les autres : nous imposons ces conditions à nos esclaves. Et en Syrie, les Climacides n’étaient-elles pas des femmes, elles qui, à quatre pattes, servaient de marchepied et d’échelle aux dames pour monter en voiture4
? La plupart des gens libres acceptent de remettre, pour de bien faibles avantages, leur vie et leur personne à la discrétion d’autrui. Les femmes et les concubines des Thraces se disputent le droit d’être choisies pour être immolées sur le tombeau de leur mari. Les tyrans ont-ils jamais manqué d’hommes qui leur fussent entièrement dévoués ? Et certains d’entre eux n’ont-ils pas ajouté à cette dévotion l’obligation de les accompagner dans la mort comme dans la vie ?
68. Des armées entières se sont ainsi remises entre les mains de leurs chefs. La formule du serment dans la rude école des gladiateurs comportait ces mots : « Nous jurons de nous laisser enchaîner, brûler, battre, tuer par le glaive, et supporter tout ce que les gladiateurs professionnels supportent de leur maître, en mettant très religieusement et leur corps et leur âme à son service »,
Brûle-moi la tête si tu le veux, perce-moi d’un glaive,
Laboure-moi le dos à coups de fouet.
[Tibulle, I, 9 - d’après Juste Lipse]
C’était un engagement véritable, et pourtant il s’en trouvait dix mille dans l’année pour entrer dans cette corporation, et y périr.
69. Quand les Scythes enterraient leur roi, ils étranglaient sur son corps sa concubine favorite, son échanson, son écuyer, son chambellan, son valet de chambre et son cuisinier. Et à l’anniversaire de sa mort, ils tuaient cinquante chevaux montés par cinquante pages, empalés jusqu’au gosier, et ils les laissaient ainsi, comme à la parade, autour de la tombe5
.
70. Les hommes qui sont à notre service le sont à meilleur marché, et sont moins bien traités que nos oiseaux, nos chevaux et nos chiens, dont le confort nous cause tant de soucis ! Il ne me semble pas que les serviteurs les plus humbles fassent volontiers pour leurs maîtres ce que les princes se font un honneur de faire pour leurs bêtes. Diogène, voyant que ses parents voulaient racheter sa servitude, déclara : « Ils sont fous ! C’est celui qui m’entretient et me nourrit qui est mon esclave ! » Et ceux qui entretiennent des animaux doivent bien se dire qu’ils les servent plutôt que d’être servis par eux !
71. Et d’ailleurs les animaux ont plus de noblesse que nous : on n’a jamais vu un lion asservi à un autre lion, ni un cheval à un autre par manque de courage. De même que nous allons à la chasse aux animaux, les tigres et les lions vont à la chasse aux hommes; et ils font la même chose entre eux: les chiens chassent les lièvres, les brochets les tanches, les hirondelles les cigales, les éperviers les merles et les alouettes.
La cigogne nourrit ses petits de serpents
Et de lézards trouvés dans les coins écartés,
L’aigle de Jupiter chasse dans les forêts
Le lièvre et le chevreuil...
[Juvénal, XIV, 71-74]
72. Nous partageons le produit de notre chasse avec nos chiens et nos oiseaux, comme nous partageons avec eux efforts et habileté. Et au-dessus d’Amphipolis, en Thrace, chasseurs et faucons sauvages se partagent équitablement le butin par moitiés. De même, le long des Marais Méotides6
, si le pêcheur n’abandonne pas honnêtement aux loups une part de la prise égale à la sienne, ils vont aussitôt déchirer ses filets.
73. Et si nous pratiquons des chasses qui demandent plutôt de la subtilité que de la force, comme quand nous posons des collets ou des lignes avec des hameçons, nous voyons la même chose également chez les animaux. Aristote dit7
que la seiche sort de son cou un boyau long comme une ligne, qu’elle étend au loin et ramène à elle quand elle veut. Cachée dans le sable, quand elle aperçoit un petit poisson qui s’approche, elle lui laisse mordiller le bout de ce boyau et petit à petit le ramène, jusqu’à ce que le petit poisson soit si près d’elle que d’un bond elle puisse l’attraper.
74. En ce qui concerne la force, il faut bien dire qu’il n’est pas d’animal au monde qui soit en butte à autant d’attaques que l’homme. Ne parlons pas de baleine, d’éléphant, de crocodile ni d’autres animaux dont un seul peut venir à bout d’un très grand nombre d’hommes : les poux suffirent à rendre vacante la dictature de Sylla8
... Le cœur et la vie d’un grand empereur triomphant, voilà le déjeuner d’un petit ver !
75. Pourquoi prétendre que l’homme dispose d’une connaissance et d’une science édifiées par le raisonnement et le savoir-faire simplement parce qu’il est capable de distinguer les choses utiles pour son existence et pour soigner ses maladies, ou capable de connaître les vertus de la rhubarbe et du polypode9
? Les chèvres de Crête, si elles ont reçu un coup d’une arme de trait, vont choisir, entre un million d’herbes différentes, le dictame10
qui les guérira; la tortue, quand elle a mangé de la vipère, cherche aussitôt de l’origan pour se purger; le dragon11
se frotte les yeux et les rend plus clairs avec du fenouil; les cigognes se donnent à elles-mêmes des lavements avec de l’eau de mer; les éléphants arrachent les flèches et javelots qu’on leur a jetés au combat, non seulement de leur corps et de ceux de leurs compagnons, mais aussi du corps de leurs maîtres (en témoigne celui du roi Porus qu’Alexandre défit), et ils les arrachent si habilement que nous ne saurions le faire en causant aussi peu de douleur. Alors pourquoi ne disons-nous pas, en voyant tout cela, qu’il s’agit de science et de réflexion? Car alléguer, pour déprécier les animaux, qu’ils ne savent cela que par la seule leçon et enseignement de Nature, ce n’est pas leur ôter leurs titres de science et de sagesse: c’est au contraire le leur attribuer à plus forte raison qu’à nous encore, puisqu’ils ont eu une maîtresse d’école aussi sûre!
76. Chrysippe était aussi méprisant que tout autre philosophe en ce qui concerne la condition des animaux. Mais il avait observé à un carrefour de trois chemins les mouvements d’un chien à la recherche de son maître égaré ou poursuivant une proie qui fuyait devant lui. L’ayant vu essayer un chemin après l’autre et, après s’être assuré qu’aucun des deux premiers ne portait la trace de ce qu’il cherchait, s’élancer dans le troisième sans hésiter, il fut contraint de reconnaître qu’en ce chien-là s’était opéré un raisonnement du genre : « J’ai suivi mon maître jusqu’à ce carrefour, il faut nécessairement qu’il ait pris l’un de ces trois chemins; puisque ce n’est pas celui-ci, ni celui-là, il faut donc forcément qu’il soit passé par le troisième. » Fondant sa certitude sur ce raisonnement, le chien n’a plus besoin alors de son flair pour le troisième chemin et n’y fait plus d’enquête, il s’en remet à la raison. Cette attitude proprement dialecticienne, cet usage de propositions divisées puis reconstruites, l’énumération complète des termes suffisant à entraîner la conclusion — ne vaut-il pas mieux dire que le chien tire cela de lui-même plutôt que de Georges de Trébizonde ?
77. Il n’est pas impossible d’éduquer les animaux à notre façon. Nous apprenons à parler aux merles, aux corbeaux, aux pies, aux perroquets, et cette capacité que nous leur reconnaissons de nous offrir une voix et un souffle si souples et si maniables que nous pouvons les amener à prononcer un certain nombre de lettres et de syllabes; et cela témoigne de ce qu’ils ont en eux-mêmes une capacité de raisonnement qui les rend aptes à cet apprentissage et désireux de le faire. On finirait par se lasser, je crois, de voir toutes les singeries que les bateleurs apprennent à leurs chiens : les danses dans lesquelles ils ne manquent pas une seule mesure de ce qu’ils entendent, les divers mouvements et sauts qu’ils leur commandent rien que par la parole. Mais je suis plus étonné par le comportement, pourtant assez courant, des chiens d’aveugles, à la ville comme à la campagne. J’ai observé comment ils s’arrêtent à certaines portes où ils reçoivent habituellement des aumônes, comment ils savent éviter les voitures et les charrettes, alors même qu’en ce qui les concerne ils auraient assez de place pour passer. J’en ai même vu un, le long d’un fossé de la ville, délaisser un sentier pourtant plat et commode et en choisir un bien pire, simplement pour éloigner son maître du fossé. Comment pouvait-on avoir fait comprendre à ce chien que sa charge consistait à veiller sur la sécurité de son maître, et à négliger ses propres commodités pour le servir ? Comment pouvait-il savoir que tel chemin assez large pour lui ne l’était pas pour un aveugle ? Tout cela peut-il se comprendre sans réflexion et raisonnement12
?
78. Il ne faut pas oublier ce que Plutarque dit d’un chien qu’il a vu à Rome au Théâtre de Marcellus, avec l’Empereur Vespasien, le père. Ce chien servait à un bateleur qui jouait une pièce à plusieurs scènes et plusieurs personnages, et il y tenait son rôle. Entre autres choses, il fallait qu’il fasse le mort pendant un certain temps, comme s’il avait avalé du poison. Après avoir avalé le pain qu’on faisait passer pour le poison, il commença bientôt à trembler et s’agiter, comme s’il était étourdi, et finalement, s’étendant de tout son long et se raidissant, comme s’il était mort, il se laissa tirer et traîner d’un endroit à un autre, comme le voulait la pièce; puis quand il sut que le moment était venu, il commença d’abord à remuer doucement, comme s’il sortait d’un profond sommeil, et levant la tête, regarda ici et là, d’une façon qui étonnait les spectateurs.
79. Dans les jardins de Suse, des bœufs étaient employés à arroser et à faire tourner de grande roues qui servaient à tirer de l’eau, et auxquelles des baquets étaient attachés (comme cela se voit souvent en Languedoc). On leur avait ordonné de tirer par jour jusqu’à cent tours chacun, et ils étaient si habitués à ce nombre, qu’il était impossible, même de force, de leur en faire tirer un tour de plus : ayant accompli leur tâche, ils s’arrêtaient tout net. Nous sommes, nous, adolescents avant même de savoir compter jusqu’à cent, et nous venons de découvrir des peuples qui n’ont aucune connaissance des nombres.
80. Il faut plus d’intelligence pour instruire autrui que pour être instruit soi-même. Laissons de côté ce que Démocrite pensait et voulait prouver, à savoir que la plupart des arts nous ont été enseignés par les animaux : l’araignée nous a appris à tisser et à coudre, l’hirondelle à bâtir, le cygne et le rossignol à faire de la musique, et nous avons appris la médecine en imitant ce que font plusieurs autres. Aristote dit que les rossignols enseignent le chant à leurs petits, et y consacrent du temps et du soin, et que c’est la raison pour laquelle le chant de ceux que nous élevons en cage, et qui n’ont pas eu le loisir de suivre les cours de leurs parents, perd beaucoup de son charme. Nous pouvons en déduire que le chant s’améliore par la discipline et par l’étude, et que chez les oiseaux libres eux-mêmes, il n’est pas unique et uniforme : chacun en a pris sa part autant qu’il le pouvait. Et dans le zèle de l’apprentissage, ils rivalisent de telle façon, et se combattent de façon si courageuse que parfois le vaincu en meurt, le souffle lui manquant plutôt que la voix. Les plus jeunes méditent, pensifs, et s’entraînent à imiter certains couplets de la chanson : l’élève écoute la leçon de son précepteur, et la récite avec le plus grand soin. Ils se taisent à tour de rôle, et on les entend corriger leurs fautes, on perçoit certaines critiques du précepteur.
81. « J’ai vu autrefois — dit Arrius13
— un éléphant ayant une cymbale pendue à chaque cuisse, et une autre à la trompe, au son desquelles tous les autres dansaient en rond, se soulevant et s’inclinant selon la cadence de l’instrument qui les guidait; et on trouvait du plaisir à entendre cette harmonie. » Aux spectacles donnés à Rome, on voyait couramment des éléphants dressés à se mouvoir et danser au son de la voix, des danses à nombreuses figures, avec des rythmes brisés et diverses cadences très difficiles à apprendre. On en a vus qui répétaient en privé leur leçon, et s’exerçaient avec soin et application pour ne pas être rabroués et battus par leurs maîtres.
82. Mais l’histoire de la pie, dont Plutarque lui-même se porte garant, est extraordinaire. Cette pie se trouvait dans la boutique d’un barbier, à Rome, et contrefaisait étonnamment tout ce qu’elle entendait. Un jour, il advint que des trompettes s’arrêtèrent et sonnèrent longtemps devant cette boutique; à partir de là, et tout le lendemain, la pie demeura comme pensive, muette et mélancolique. Tout le monde s’en étonnait, et l’on pensait que le son des trompettes l’avait peut-être assourdie et étourdie, et que sa voix s’en était allée avec son ouïe... Mais on s’aperçut bientôt que c’était l’effet d’une profonde concentration et d’une retraite intérieure, par laquelle elle s’exerçait et préparait sa voix à reproduire le son des trompettes: car les sons qu’elle fit entendre à nouveau étaient bien ceux-là, avec l’expression parfaite de leurs pauses, de leurs reprises, et de leurs nuances. Avec ce nouvel apprentissage, elle avait abandonné et dédaignait maintenant tout ce qu’elle savait dire auparavant.
83. Je ne veux pas oublier non plus de mentionner cet autre exemple, celui d’un chien que Plutarque dit encore avoir vu (et je sens bien que je ne respecte pas l’ordre de ces exemples en les présentant, mais je ne respecte d’ordre non plus dans tout ce que j’écris). Plutarque se trouvait donc à bord d’un navire, et le chien essayait en vain de laper l’huile qui se trouvait au fond d’une cruche,à cause de l’étroitesse du col, et sa langue n’étant pas assez grande pour aller jusqu’au fond. Alors il alla chercher des cailloux, et en remplit la cruche jusqu’à ce qu’il eut fait monter le niveau de l’huile suffisamment pour pouvoir l’atteindre. Qu’est-ce donc que cela, si ce n’est la preuve d’un esprit bien subtil ? On dit que les corbeaux de Barbarie font de même, quand le niveau de l’eau qu’ils veulent boire est trop bas.
84. Cette histoire est un peu voisine de celle que raconte, au sujet des éléphants, un roi de leur pays, Juba : quand la ruse de ceux qui les chassent en fait tomber un dans les fosses profondes qu’on a préparées pour cela, et que l’on a recouvertes de broussailles pour les dissimuler, ses compagnons apportent en toute hâte quantité de pierres et de morceaux de bois, afin que cela lui permette de se tirer de là. Mais les facultés de cet animal s’apparentent à celles de l’homme dans tellement d’autres situations que si je voulais rapporter en détails ce que l’expérience a montré, j’aurais aisément de quoi étayer l’idée que je défends d’ordinaire, à savoir qu’il y a plus de différence d’un homme à l’autre que d’un animal à un homme14
.
85. Dans une maison de Syrie, le cornac d’un éléphant détournait à chaque repas la moitié de la ration qu’on avait prescrite pour l’animal. Un jour le maître de maison voulut le nourrir lui-même, et versa dans sa mangeoire la quantité d’orge qui avait été prescrite. Alors l’éléphant, regardant d’un mauvais œil son cornac, partagea la ration en deux moitiés avec sa trompe, montrant par là l’injustice qui lui était faite... Un autre encore, ayant un cornac qui mélangeait des pierres à sa nourriture pour en grossir l’apparence, s’approcha de la marmite où l’homme faisait cuire la viande de son dîner, et la lui remplit de cendres. Ce sont là des cas particuliers; mais ce que tout le monde a pu voir et que tout le monde sait, c’est que dans toutes les armées des pays du Levant, l’une des plus grandes forces était constituée par les éléphants, dont on tirait des effets incomparablement plus grands que nous ne le faisons maintenant avec notre artillerie, qui occupent à peu près la même place qu’eux dans une bataille rangée (ceux qui connaissent l’histoire ancienne peuvent facilement en juger).
Leurs ancêtres avaient servi Hannibal et Carthage,
Nos généraux et Molosse le Roi,
Portant sur leurs dos bataillons et cohortes
Ils allaient eux aussi à la guerre...
[Juvénal, XII, v. 107 sq.]
86. Il fallait bien qu’on eût confiance en ces animaux et leur intelligence en leur confiant ainsi la tête de la bataille; car en cet endroit, il eût suffi pour tout perdre qu’ils fassent le moindre arrêt à cause de la taille et de la pesanteur de leur corps, ou que le moindre effroi leur fasse se tourner contre leurs propres gens. Il y a peu d’exemples que cela se soit produit et qu’ils se soient rejetés sur leurs troupes, alors que nous-mêmes nous nous rejetons les uns sur les autres et nous nous mettons en déroute. On leur confiait, non un mouvement simple, mais plusieurs parties différentes du combat; les espagnols employaient des chiens lors de la récente conquête des Indes: ils leurs payaient une solde, et les faisaient participer au partage du butin. Et ces animaux montraient autant d’adresse et de décision à poursuivre ou arrêter leur victoire, à charger ou reculer selon les circonstances, à distinguer amis et ennemis, qu’ils faisaient preuve d’ardeur et de volonté.
87. Nous admirons et apprécions mieux les choses qui nous sont étrangères que les choses ordinaires: sans cela, je ne me serais pas attardé à dresser cette longue liste; car à mon avis, celui qui examinerait de près ce que l’on peut voir chez les animaux qui vivent parmi nous pourrait trouver chez eux des choses aussi admirables que celles que l’on recueille dans les pays étrangers et à d’autres époques. C’est une même nature qui s’y manifeste. Celui qui en aurait évalué l’état actuel pourrait certainement en tirer la connaissance de son passé comme de son futur. J’ai vu autrefois des hommes amenés par mer de lointains pays, et parce que nous ne comprenions pas leur langage, et que leur comportement, leur attitude, leurs vêtements, étaient très éloignés des nôtres, qui d’entre nous ne les considérait comme des sauvages et des brutes? Qui n’attribuait à la stupidité et à la bêtise le fait qu’ils soient muets, ignorants de la langue française, ignorant nos baisemains et nos révérences contorsionnées, notre port et notre maintien... Comme s’il s’agissait du modèle auquel doit forcément se conformer la nature humaine !
88. Nous condamnons tout ce qui nous semble étrange, et que nous ne comprenons pas. Il en est de même dans le jugement que nous portons sur les animaux: ils ont bien des traits qui s’apparentent aux nôtres et dont nous pouvons tirer, par comparaison, quelque conjecture. Mais de ce qu’ils ont de particulier, que savons-nous? Les chevaux, les chiens, les bœufs, les brebis, les oiseaux et la plupart des animaux domestiques reconnaissent notre voix et lui obéissent; ainsi la murène de Crassus, qui venait à lui quand il l’appelait, comme font les anguilles de la fontaine d’Aréthuse; et j’ai vu dans de nombreux viviers les poissons accourir pour manger, quand ceux qui les nourrissent poussaient certains cris.
Ils ont un nom, et vers le maître
Accourent tous quand il les appelle.
[Martial, IV, 29]
89. Nous pouvons juger de cela. Nous pouvons dire aussi que les éléphants sont capables d’avoir quelque notion de religion, dans la mesure où, après plusieurs ablutions et purifications, on les voit lever leur trompe, comme si c’était leurs bras, et, les yeux levés vers le soleil levant, se tenir longtemps en méditation et contemplation, à certaines heures du jour, de leur propre chef, sans qu’ils aient été éduqués en ce sens. Mais ce n’est pas parce que nous n’observons rien de semblable chez les autres animaux que nous devons considérer qu’ils n’ont pas de religion; nous ne pouvons nous faire une idée de ce qui nous est caché.
90. Nous pouvons cependant voir quelque chose dans ce comportement observé par le philosophe Cléanthe, parce qu’il a quelque chose à voir avec le nôtre. Il raconte qu’il a vu des fourmis quitter leur fourmilière en portant le corps d’une fourmi morte, et que plusieurs autres vinrent à leur rencontre, comme pour parlementer avec elles; après avoir été ensemble quelque temps, ces dernières s’en retournèrent, comme pour consulter leurs concitoyens, et elles firent ainsi deux ou trois fois l’aller-retour, à cause probablement de difficultés rencontrées pour la capitulation. Elles revinrent enfin apportant aux autres un ver depuis leur tanière, comme pour payer la rançon du mort, et les premières le chargèrent sur leur dos pour l’emporter chez elles, abandonnant aux autres le cadavre de la morte. Voilà l’interprétation que Cléanthe donna de la scène, montrant par là que les animaux qui ne parlent pas ne sont pas pour autant privés de communication entre eux. Si nous n’y participons pas, c’est que nous en sommes incapables, et c’est être bien sots que de vouloir donner notre opinion sur la question!...
91. Les animaux agissent encore de bien d’autres façons qui dépassent de loin nos possibilités: nous ne pouvons pas les imiter, car ce sont des choses que nous sommes même incapables d’imaginer. Ainsi certains affirment que lors de la dernière grande bataille navale qu’Antoine perdit contre Auguste, sa galère de commandement fut stoppée au milieu de sa course par ce petit poisson que les latins nomment «remora», à cause de la particularité qu’il a d’arrêter n’importe quel navire auquel il s’attache. Et l’empereur Caligula, croisant avec une grande flotte le long des côtes de la Roumélie, sa galère et elle seule, fut arrêtée net par ce même poisson; il le fit attraper, et fut fort dépité de constater qu’un si petit animal pouvait s’opposer à la mer, aux vents, et à la force de tous ses avirons, alors qu’il était simplement attaché par la tête15
à sa galère (car c’est un poisson à coquille). Et il s’étonna encore plus, non sans raison, de constater que ramené dans le bateau, il avait perdu cette force qu’il manifestait au dehors.
92. Un citoyen de la ville de Cyzique16
acquit jadis une réputation de grand savant17
pour avoir étudié le comportement du hérisson. Celui-ci fait à sa tanière des ouvertures en divers endroits, exposés à divers vents. Et quand il prévoit quel vent il va faire, il bouche le trou de ce côté-là. En observant cela, le citoyen en question apportait en ville des prédictions sur le vent qui allait souffler!
93. Le caméléon prend la couleur du lieu où il se trouve; mais le poulpe, lui, prend la couleur qui lui plaît, selon les circonstances, pour se dissimuler de ce qu’il craint, ou attraper ce qu’il cherche. Chez le caméléon ce changement est passif, mais chez le poulpe, il est actif. Nous connaissons nous-mêmes quelques changements de couleur: la frayeur, la colère, la honte ou d’autres sentiments, altèrent le teint de notre visage. Mais c’est un effet subi, comme dans le cas du caméléon. Si la jaunisse peut nous rendre jaunes, nous ne pouvons pas faire cela volontairement. Ces effets, que nous constatons chez les animaux, et qui sont bien plus grands que pour nous, montrent bien qu’il y a en eux quelque faculté supérieure qui nous est cachée. Et il en est de même, vraisemblablement, de plusieurs autres aspects de leurs capacités dont aucun signe ne parvient jusqu’à nous.
94. Parmi toutes les prédictions faites jadis, les plus anciennes et les plus sûres étaient celles qui se tiraient du vol des oiseaux. Nous n’avons rien de semblable ni d’aussi étonnant. Cette règle, cet ordre dans lequel se fait le battement de leurs ailes, et dont on tire des enseignements sur les choses qui vont advenir, il faut bien que cela soit mené d’excellente façon pour avoir un si noble effet; car c’est parler pour ne rien dire que d’attribuer cet effet remarquable à quelque disposition naturelle, sans évoquer l’intelligence, le consentement et le raisonnement de l’animal qui le produit. Ainsi la torpille est-elle capable, non seulement d’engourdir les membres qui la touchent, mais au travers des filets formant la seine18
, de transmettre cette pesanteur et cet engourdissement aux mains de ceux qui les remuent et les manient. On dit même encore que si on verse de l’eau sur elle, son effet remonte à travers l’eau jusqu’à la main, et vient endormir le sens du toucher. Cette force est étonnante, mais elle n’est pas inutile à la torpille. Elle la ressent et l’utilise : pour attraper la proie qu’elle convoite, elle se cache sous le limon, afin que les autres poissons qui viennent à passer au-dessus soient frappés et paralysés par cette stupeur qui émane d’elle, et tombent en son pouvoir.
95. Les grues, hirondelles et autres oiseaux migrateurs, qui changent de demeure selon les saisons, montrent par là qu’ils ont conscience de leur faculté divinatrice et la mettent en pratique. Les chasseurs nous assurent que si l’on veut choisir parmi de nombreux petits chiens celui qui est le meilleur pour le garder, il suffit de laisser la mère le choisir elle-même : si on les emporte hors de leur gîte, le premier qu’elle y ramènera sera toujours le meilleur; ou encore : si l’on fait semblant de faire du feu tout autour de leur gîte, c’est celui de ses petits auquel elle portera d’abord secours. D’où il ressort que les chiennes ont une façon de faire des prévisions que nous n’avons pas, ou qu’elles ont, pour juger des qualités de leurs petits, un sens autrement plus aigu que le nôtre. [Car en ce qui concerne nos enfants, il est certain que jusqu’à un âge avancé, il n’y a rien qui puisse nous permettre d’en faire le tri, sinon l’apparence physique.]19
96. La manière de naître, d’engendrer, de se nourrir, d’agir, de se mouvoir, de vivre et de mourir qui est celle des animaux est si proche de la nôtre que tout ce que nous ôtons aux causes qui les animent, et que nous ajoutons à notre condition pour la placer au-dessus de la leur ne peut relever d’une vision raisonnée. Comme règle pour notre santé, les médecins nous proposent en exemple la façon de vivre des animaux, car ce mot a été de tout temps dans la bouche du peuple :
Tenez chauds les pieds et la tête;
Au demeurant, vivez en bêtes.
97. La reproduction est la principale des fonctions naturelles. Nous avons quelque arrangement de membres qui sont spécialement appropriés à la chose. Cela n’empêche pas que les médecins nous ordonnent de nous conformer à la position et la façon de faire des animaux, comme étant plus efficace:
C’est à la façon des bêtes à quatre pattes,
Que la femme, semble-t-il, est la plus féconde;
La semence atteint mieux son but, poitrine en bas
Et reins en l’air...
[Lucrèce, IV, 1261-64]
Et ils rejettent comme nuisibles ces mouvements déplacés et choquants, que les femmes y ont ajouté de leur cru, pour les ramener à suivre l’exemple et la méthode des animaux de leur sexe, plus modérés et plus calmes.
Car la femme s’interdit à elle-même de concevoir si,
Ondulant de la croupe, elle stimule le plaisir de l’homme,
Et fait jaillir de ses flancs épuisés le flot,
Rejetant ainsi hors du sillon le soc,
Et faisant dévier de son but la semence.
[Lucrèce, IV, 1269-73]
98. S’il est juste de rendre à chacun son dû, les animaux qui servent, aiment et défendent leurs bienfaiteurs, et qui poursuivent et menacent les étrangers ou ceux qui les maltraitent, ont une attitude qui offre quelque ressemblance avec notre justice. De même en est-il lorsqu’ils observent une parfaite équité dans la répartition de leurs biens entre leurs petits. Quant à l’amitié, elle est sans comparaison plus vive et plus constante chez eux que chez les hommes. Hircanos, le chien du roi Lysimaque, quand son maître fut mort, demeura obstinément sur son lit, sans vouloir boire ni manger. Et le jour où l’on brûla le corps, il s’élança et se jeta sur le feu où il périt brûlé. C’est aussi ce que fit le chien d’un dénommé Pyrrhus: il ne quitta pas le lit de son maître après la mort de celui-ci; et quand on emporta le défunt, il se laissa emmener avec lui pour finalement se lancer dans le bûcher où brûlait le corps de son maître.
99. Il y a certaines inclinations sentimentales qui naissent quelquefois en nous sans que la raison y prenne part, et qui viennent d’une ardeur fortuite que certains appellent «sympathie», et dont les bêtes sont capables tout comme nous. Les chevaux ont ainsi des familiarités les uns avec les autres au point que nous sommes bien en peine de les faire vivre ou voyager séparément: on les voit s’enticher parmi leurs compagnons d’une certaine couleur de poil ou d’une certaine mine20
, et quand ils en rencontrent un comme cela, ils se joignent aussitôt à lui en lui faisant fête avec de grandes démonstrations de bienveillance, et prennent les autres en grippe. Les animaux ont, comme nous, des préférences dans leurs amours, et opèrent quelque sélection parmi leurs femelles. Ils ne sont pas exempts de nos jalousies et de haines extrêmes et irréconciliables.