II - Chapitre 12 (suite)

Apologie de Raymond Sebond (2)


     37. C’est pourtant un grand encouragement pour nous chrétiens que de voir nos facultés mortelles et périssables si parfaitement assorties à notre foi sainte et divine, que lorsqu’on les utilise à propos de choses qui sont par leur nature également mortelles et périssables, ces facultés ne sont pas mieux adaptées à ces objets, ni avec plus de force, ni plus exactement, que ne le serait la foi elle-même. Voyons donc si l’homme dispose d’autres arguments, plus forts que ceux de Sebond, et s’il lui est possible de parvenir à quelque certitude par des démonstrations et des raisonnements.

     38. Saint Augustin, plaidant contre les athées

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, trouve un motif de leur reprocher leur injustice dans le fait qu’ils considèrent comme faux les articles de notre foi que la raison ne peut prouver. Et pour montrer que bien des choses peuvent être et avoir été, alors que notre raisonnement ne peut en donner ni la nature, ni les causes, il met en évidence certaines expériences connues et indubitables, auxquelles l’homme reconnaît ne rien comprendre. Et il le fait, comme toutes les autres choses, par une méticuleuse et attentive recherche. Mais on doit faire mieux encore, et montrer aux hommes que pour mettre en évidence la faiblesse de leur raison, il n’est pas nécessaire de chercher des exemples très rares : elle est si impotente et si aveugle qu’il n’y a pas d’évidence, si claire soit-elle, qui soit assez claire pour elle, que le facile et le difficile sont pour elle une même chose, et que la nature dans son ensemble désavoue sa juridiction et son intervention.

     39. Que nous dit la Vérité quand elle nous conseille de fuir la philosophie profane, quand elle nous inculque si souvent que notre sagesse n’est que folie devant Dieu, que de toutes les vanités la plus vaine c’est l’homme lui-même, que l’homme qui présume de son savoir ne sait pas encore ce que c’est que savoir, et que l’homme, qui n’est rien, s’il pense être quelque chose, s’illusionne sur lui-même et se trompe ? Ces maximes du Saint-Esprit

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expriment si clairement et si fortement ce que je veux soutenir, que je n’aurais pas besoin d’autre preuve contre des gens qui se rendraient à son autorité et s’y soumettraient entièrement. Mais les athées dont je parle ne veulent être fouettés que par leurs propres moyens, et n’admettent pas que l’on combatte leurs raisonnements autrement que par la raison elle-même

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.

     40. Considérons donc pour le moment l’homme seul, sans aide extérieure, armé de ses seules armes, et dépourvu de la grâce et de la connaissance divine qui sont pourtant son honneur, sa force et le fondement de son être. Voyons comment il se comporte en ce bel équipage... Qu’il me fasse comprendre grâce aux efforts de sa raison, sur quelles fondations il a bâti ces grands avantages qu’il pense avoir sur les autres créatures. Qui l’a convaincu que cet admirable mouvement de la voûte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulant si admirablement au-dessus de sa tête, l’impressionnante agitation de cette mer infinie, aient été établis et se poursuivent depuis tant de siècles pour son profit et son service ?

     41. Est-il possible de rien imaginer d’aussi ridicule : cette misérable et chétive créature, qui n’est même pas maîtresse d’elle-même, qui est exposée à toutes les agressions, et qui se dit maîtresse et impératrice de l’univers ? Elle n’a même pas le pouvoir d’en connaître la moindre partie : tant s’en faut qu’elle puisse le commander! Et ce privilège que l’Homme s’attribue, celui d’être le seul dans ce grand édifice qui ait la capacité d’en reconnaître la beauté et l’agencement, le seul qui puisse en rendre grâces à l’architecte, et tenir le livre des pertes et des profits du monde, qui donc le lui a attribué ?
     Qu’il nous montre les lettres patentes de cette belle et grande charge ! Ont-elles été octroyées aux seuls sages ? Alors elles ne concernent que peu de gens. Les fous et les méchants sont-ils dignes d’une faveur aussi extraordinaire ? Et puisqu’ils sont de la pire espèce, comment ont-ils pu être préférés à tous les autres ?

     42. Croirons-nous celui qui dit : « Pour qui donc dirons-nous que le monde a été fait ? Sans doute pour les êtres qui ont l’usage de la raison : les dieux et les hommes, les plus parfaits de tous les êtres ? »[Cicéron, De natura deorum, II, 54] Nous ne combattrons jamais assez cet accouplage des dieux et des hommes

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. Mais ce pauvret, qu’a-t-il donc en lui qui le rende digne d’un tel avantage ? Quand on considère cette vie incorruptible des corps célestes, leur beauté, leur grandeur, leur mouvement si rigoureusement réglé

     Quand nous levons les yeux vers la voûte céleste,
     Et vers les brillantes étoiles fixées dans ses hauteurs,
     Quand nous pensons aux révolutions de la lune et du soleil...

     [Lucrèce, V,1204-1206]

     43. Si l’on considère la domination et la puissance que possèdent ces corps-là, non seulement sur nos vies et notre destinée

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,

     Car il fait dépendre des astres les actions et la vie des hommes [Manilius, III, 68]

     mais même sur nos penchants, nos pensées, nos désirs, qu’ils gouvernent, poussent et agitent selon leurs influences, comme notre raison nous l’apprend et nous le montre :

     Elle voit que ces astres lointains
     Gouvernent notre terre de par leurs lois cachées
     Que l’univers entier suit un rythme réglé
     Et que nos destins dépendent de ces signes.

     [Manilius, I, 55 et IV, 93]

     44. Quand on voit que ce n’est pas seulement un homme, mais aussi un roi, les monarchies, les empires, et tout ce bas monde à la fois qui se trouve entraîné par les moindres mouvements célestes,

     Si grands sont les effets de ses moindres mouvements,
     Si puissant cet empire qui commande aux rois eux-mêmes !

     [Manilius, I, 55 et IV, 93]

     et si notre vertu, nos vices, nos capacités et notre savoir, et même ces spéculations que nous formons sur le cours des astres, cette comparaison que nous en faisons avec nous, si tout cela vient, comme nous le jugeons raisonnablement, sur leur entremise et par leur faveur,

     L’un, fou d’amour,
     A traversé les mers et fait tomber Troie ;
     De l’autre le destin est de légiférer ;
     Des enfants tuent leur père, et des parents leur fils ;
     Et pour finir des frères qui s’entretuent !
     Ce n’est pas notre affaire : ces attentats,
     Le fer qui les punit, les membres déchirés,
     C’est le fait du destin - et d’en parler aussi !

     [Manilius, IV, 79, 89, 118]

     si nous tenons de la distribution faite par le ciel cette part de raison que nous possédons, comment pourrait-elle nous égaler à lui ? Comment pourrions-nous soumettre son essence et ses qualités à notre connaissance ?

     45. Tout ce que nous voyons dans ces corps célestes nous étonne : « Quels sont les instruments, les leviers, les machines, les ouvriers qui édifièrent un aussi grand ouvrage ? » [Cicéron, De natura deorum, I, viii] Pourquoi les privons-nous d’âme, de vie, et de raison ? Y avons-nous trouvé quelque stupidité immobile et insensible, nous qui n’entretenons aucune relation avec eux que celle de l’obéissance ? Dirons-nous que nous n’avons trouvé en aucune autre créature qu’en l’homme cet usage d’un esprit capable de raisonner ? Eh quoi ! Avons-nous vu quelque chose de semblable au soleil ? Cesse-t-il d’exister parce que nous n’avons rien vu de semblable ? Et ses mouvements cessent-ils parce qu’il n’en est pas de pareils? Si ce que nous ne voyons pas n’est pas, notre connaissance s’en trouve terriblement réduite ! Que sont étroites les bornes de notre esprit ![Cicéron, De natura deorum, I, 31]. N’est-ce pas là un rêve dû à la vanité que de faire de la Lune une terre céleste ? D’y imaginer des montagnes, des vallées, comme Anaxagore

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? D’y placer des habitations et des demeures humaines, et y installer des colonies pour notre profit, comme l’ont fait Platon et Plutarque

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? Et de faire de notre terre un astre éclairant et lumineux ?
     « Parmi les infirmités de la nature humaine, il y a cet aveuglement de l’esprit qui non seulement le force à commettre des erreurs, mais lui fait aimer ses erreurs. »
     [Sénèque, De ira, II, ix]
     « Le corps corruptible alourdit l’âme et cette demeure terrestre déprime l’intelligence dans ses multiples pensées. »
     [Livre de la Sagesse, IX, 15 - cité par saint Augustin, Cité de Dieu, XII, xv]

     46. La présomption est notre maladie naturelle et originelle. La plus malheureuse et la plus fragile de toutes les créatures, c’est l’homme, et

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c’est en même temps la plus orgueilleuse. Elle se sent et se voit logée ici-bas au milieu de la boue et de l’ordure du monde, attachée et clouée à la pire, la plus morte et la plus croupie région de l’univers, au dernier étage du logis, le plus éloigné de la voûte céleste, avec les animaux de la pire condition des trois

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, et pourtant elle se situe par la pensée au-dessus du cercle de la lune, et ramène le ciel sous ses pieds. C’est par la vanité de cette pensée que l’homme s’égale à Dieu, qu’il s’attribue des qualités divines, qu’il se considère lui-même comme distinct de la foule des autres créatures, et découpe les parts qui reviennent à ses confrères et compagnons, les animaux, leur attribuant comme bon lui semble telle portion de facultés ou de forces. Comment peut-il connaître, par le moyen de son intelligence, les mouvements intérieurs et secrets des animaux ? Par quelle comparaison entre eux et nous conclut-il à la stupidité qu’il leur attribue ?

     47. Quand je joue avec ma chatte, qui sait si je ne suis pas son passe-temps plutôt qu’elle n’est le mien ? Nous nous taquinons réciproquement. Si j’ai mes heures pour jouer ou refuser de le faire — il en est de même pour elle

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. Platon, en décrivant « l’Âge d’or » sous Saturne

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, met la communication qu’il entretenait avec les animaux au rang des plus importants avantages de l’homme de ce temps. En les interrogeant et en s’informant auprès d’eux, il connaissait leurs véritables qualités et les différences qu’ils présentaient ; et il en tirait une parfaite intelligence, une parfaite sagesse, ce qui lui permettait de mener sa vie bien plus heureusement que nous ne saurions le faire. Nous faut-il une meilleure preuve pour juger de l’impudence humaine à propos des animaux ? Ce grand auteur

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a émis l’opinion que dans la plupart des cas, la nature leur a donné une forme corporelle fondée seulement sur l’usage que l’on pourrait plus tard en tirer dans les oracles, ainsi qu’on le faisait de son temps.

     48. Ce défaut qui empêche la communication entre les animaux et nous, pourquoi ne viendrait-il pas aussi bien de nous que d’eux ? Reste à deviner à qui revient la faute de ne pas pouvoir nous comprendre : car nous ne les comprenons pas plus qu’ils ne nous comprennent. Et c’est pourquoi ils peuvent nous estimer bêtes, comme nous le faisons pour eux. Il n’est pas très étonnant que nous ne les comprenions pas : nous ne comprenons pas non plus ni les Basques

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, ni les Troglodytes

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! Et pourtant, certains se sont vantés de les comprendre : Apollonius de Tyane, Melampsus, Tirésias, Thalès et d’autres. Et puisqu’il paraît, à ce que disent les géographes, qu’il est des peuples qui se choisissent un chien pour roi, il faut bien qu’ils interprètent sa voix et ses mouvements ! On doit d’ailleurs remarquer cette égalité entre nous : nous avons un peu conscience de ce que ressentent les animaux, et eux sont à peu près dans la même situation vis-à-vis de nous. Ils nous flattent, nous menacent et nous réclament : il en est de même pour nous.

     49. Au demeurant, nous voyons bien qu’il existe entre eux une pleine et entière communication, et qu’ils s’entendent entre eux ; non seulement ceux de la même espèce, mais ceux d’espèces différentes également :

     Les animaux privés de la parole et les bêtes sauvages
     Par des cris différents et variés signifient
     La crainte ou la douleur ou le plaisir.

     [Lucrèce, V, 1058-1060]

Le cheval sait que le chien est en colère quand il aboie d'une certaine façon, et d’une autre sorte d'aboiement il ne s’effraie pas. Même les animaux dénués de voix ont entre eux des systèmes d’échange de services qui nous donnent à penser qu’il existe entre eux un autre moyen de communication : leurs mouvements expriment des raisonnements et exposent des idées.

     Ce n’est pas loin de ce que l’on voit chez les enfants,
     qui compensent du geste la déficience de leur langage.

     [Lucrèce, V, 1030]

     50. Et pourquoi pas ? Nous voyons bien des muets discuter, argumenter, se raconter des histoires par signes. J’en ai vus qui étaient si adroits, si bien formés à cela, qu’en vérité, il ne leur manquait rien et se faisaient comprendre à la perfection. Les amoureux se fâchent, se réconcilient, se remercient, se donnent rendez-vous, enfin se disent toutes choses avec les yeux.

     Le silence même sait prier et se faire entendre.
     [Le Tasse, Aminte, acte II]

     51. Et que dire des mains ? Nous demandons, promettons, appelons, congédions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, comptons, confessons, nous repentons, craignons, avons honte, doutons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, témoignons, accusons, condamnons, absolvons, injurions, méprisons, défions, nous fâchons, flattons, applaudissons, bénissons, humilions, nous moquons, nous réconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, réjouissons, nous plaignons, nous attristons, nous décourageons, nous désespérons, nous étonnons, écrions, nous taisons... Que ne faisons-nous pas avec une variété aussi infinie que celle de la langue ! Avec la tête nous convions, renvoyons, avouons, désavouons, démentons, souhaitons la bienvenue, honorons, vénérons, dédaignons, demandons, éconduisons, égayons, nous lamentons, caressons, réprimandons, soumettons, bravons, exhortons, menaçons, rassurons, interrogeons... Et que dire des sourcils ? des épaules ? Il n’est pas de mouvement qui ne parle, c’est un langage intelligible sans qu’il soit enseigné, et c’est pourtant un langage public, ce qui fait que, quand on voit la variété des autres et l’usage spécifique qui en est fait, on est plutôt porté à penser que celui-ci est bien le propre de la nature humaine. Je laisse à part ce que la nécessité apprend à ceux qui en ont soudainement besoin : les alphabets de doigts, la grammaire des gestes, et les sciences qui ne s’exercent et ne s’expriment que par ces moyens-là. De même pour les peuples dont Pline

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nous dit qu’ils n’ont pas d’autre langue.

     52. Un ambassadeur de la ville d’Abdère, après avoir longuement parlé au roi Agis de Sparte, lui demanda : « Eh bien, sire, quelle réponse veux-tu que je rapporte à mes concitoyens ? » — « Que je t’ai laissé dire tout ce que tu as voulu, et tant que tu as voulu, sans jamais dire un mot. » N’est-ce pas là un silence éloquent et bien intelligible ?

     53. Au reste, existe-t-il une sorte de savoir-faire humain que nous ne retrouvons pas dans les actions des animaux ? Est-il une société réglée avec plus d’ordre, avec une plus grande diversité de charges et d’offices, et maintenue avec plus de constance, que celle des abeilles ? Et pouvons-nous imaginer qu’une telle organisation des fonctions et des actions puisse se faire sans l’usage de la raison et de la sagesse

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?

     De ces signes et de ces exemples, certains ont dit
     Que les abeilles avaient reçu une part de l’âme divine
     Et des émanations célestes.

     [Virgile, Géorgiques, IV, 219]

     54. Les hirondelles que nous voyons, au retour du printemps, fureter dans tous les coins de nos maisons, cherchent-elles sans jugement, et choisissent-elles sans discernement, entre mille endroits, celui qui est le plus commode pour s’y installer ? Et dans le bel et admirable agencement de leurs édifices, comment les oiseaux pourraient-ils utiliser une forme carrée plutôt qu’une ronde, un angle obtus plutôt qu’un angle droit, sans en connaître les qualités et les conséquences ? Prennent-ils tantôt de l’eau, tantôt de l’argile, sans savoir que ce qui est dur s’amollit quand on l’humecte ? Mettent-ils de la mousse ou du duvet sur le plancher de leur palais sans avoir prévu que les membres fragiles de leurs petits y seront plus au doux et plus à l’aise ? Se protègent-ils du vent pluvieux et disposent-ils leur nid à l’est sans connaître les caractéristiques différentes de ces vents et sans tenir compte du fait que l’un est pour eux meilleur que l’autre ? Pourquoi l’araignée tisse-t-elle sa toile plus serrée en un endroit et plus lâche à l’autre, utilise ici tel nœud et tel autre ailleurs, si elle n’est pas capable de réfléchir, de raisonner et de conclure ?

     55. Nous voyons bien dans la plupart de leurs ouvrages à quel point les animaux sont supérieurs à nous, et combien notre artisanat

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peine à les imiter. Nous pouvons toutefois observer dans nos travaux, même les plus grossiers, les facultés que nous y employons, et comment notre âme s’y implique de toutes ses forces. Pourquoi en serait-il autrement chez eux ? Pourquoi attribuer à je ne sais quelle disposition naturelle et servile les ouvrages qui surpassent tout ce que nous parvenons à faire, que ce soit naturellement ou par le moyen de l’art? En cela d’ailleurs, nous leur reconnaissons un très grand avantage sur nous, puisque la nature, avec une douceur maternelle, les accompagne et les guide, comme si elle les prenait par la main, dans toutes les actions et les agréments de leur vie, alors qu’elle nous abandonne, nous, au hasard et au destin, contraints que nous sommes alors d’inventer les choses nécessaires à notre conservation ; et qu’elle nous refuse parfois les moyens de parvenir par quelque organisation et effort de l’esprit que ce soit, à l’habileté naturelle qui est celle des animaux : leur stupidité de bêtes surpasse très facilement pour toutes les choses utiles, tout ce dont est capable notre divine intelligence.

     56. Vraiment, à ce compte-là, nous aurions bien raison d’appeler la Nature une très injuste marâtre. Mais il n’en est rien : notre organisme

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n’est pas si difforme et si anormal. Nature a choyé toutes ses créatures, il n’en est aucune qu’elle n’ait bien dotée de tous les moyens nécessaires pour se protéger elle-même. J’entends couramment les hommes — que la versatilité de leurs sentiments porte tantôt aux nues, tantôt les ravale aux antipodes — se plaindre de ce que nous sommes le seul animal abandonné, nu sur la terre, entravé et n’ayant pour s’armer et se couvrir que les dépouilles des autres, alors que toutes les autres créatures ont été pourvues par la nature de coquilles, de gousses, d’écorce, de poil, de laine, de pointes, de cuir, de bourre, de plume, d’écailles, de toison ou de soie selon leur besoin ; alors qu’elle les a armées de griffes, de dents, de cornes, pour attaquer et se défendre ; qu’elle leur a même enseigné ce qui leur convient à chacune : nager, courir, voler, chanter, alors que l’homme ne sait ni marcher, ni parler, ni manger, et seulement pleurer sans apprentissage...

     L’enfant gît, semblable au matelot que les flots déchaînés
     ont jeté au rivage, tout nu, à terre, incapable de parler,
     démuni de tout ce qui est nécessaire pour vivre,
     à l’instant même où la nature l’arrache du ventre de sa mère
     et le projette vers la lumière ; il remplit de ses vagissements plaintifs
     le lieu où il est né, et il a quelque raison de le faire puisqu’il lui reste
     tant de maux à supporter au cours de sa vie !
     Au contraire, les animaux domestiques de toute espèce, gros et petits,
     croissent sans peine. Ils n’ont pas besoin de hochets bruyants,
     ni du babillage d’une nourrice caressante ; ils n’ont pas besoin
     de vêtements variés selon les saisons, non plus que d’armes
     ou de hautes murailles pour défendre leur bien :
     la terre et la nature inventive leur fournissent tout à foison.

     [Lucrèce, v. 223 sq]

     Eh bien ! Des plaintes comme celle-là n’ont pas de raison d’être : il y a dans l’organisation du monde une égalité et un rapport plus uniforme qu’il n’y paraît entre les animaux et nous-mêmes.

     57. Notre peau résiste autant que la leur aux injures du temps : en témoignent ces peuples qui n’ont pas encore fait usage de vêtements. Nos ancêtres Gaulois n’étaient guère vêtus, pas plus que nos voisins les Irlandais, sous un ciel pourtant bien froid. Mais nous en jugeons bien par nous-mêmes : car tous les endroits de notre corps que nous aimons offrir au vent et à l’air sont ceux qui sont faits pour le supporter

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. S’il est une partie de nous-mêmes qui semble devoir craindre le froid, ce devrait être l’estomac, où se fait la digestion : nos pères le laissaient découvert, et nos dames, aussi tendres et délicates soient-elles, sont bien souvent décolletées jusqu’au nombril. Les bandes et emmaillotements des enfants ne sont pas non plus nécessaires : les mères lacédémoniennes élevaient les leurs en laissant toute liberté à leurs membres, sans les attacher ni les envelopper. Notre façon de pleurer est commune à la plupart des animaux, et il n’en est guère qui ne se plaigne et gémisse longtemps encore après leur naissance, car c’est un comportement bien naturel dans la faiblesse où ils se trouvent. Quant à l’usage de se nourrir, il est naturel chez nous comme chez eux, et ne nécessite pas d’apprentissage.

     Tout être, en effet, ressent l’usage qu’il peut faire de ses qualités.
     [Lucrèce, V, 1033]

     58. Qui douterait qu’un enfant ayant acquis la force de se nourrir, ne sache chercher sa nourriture ? La terre en produit et lui en offre suffisamment pour ses besoins, sans culture ni autre intervention. Et si ce n’est en toute saison, elle ne le fait pas davantage pour les animaux : en témoignent les provisions que nous voyons faire par les fourmis et autres espèces, pour les saisons stériles de l’année. Les peuplades que nous venons de découvrir, si abondamment pourvues de provisions et de boissons naturelles, obtenues sans soin ni travail particuliers, viennent de nous apprendre que le pain n’est pas notre seule nourriture, et que sans même labourer, notre mère Nature nous avait fourni en suffisance tout ce qu’il nous fallait, et peut-être même plus pleinement et richement qu’elle ne le fait à présent que nous y avons ajouté notre industrie.

     Et la terre produisit d’elle-même, au début, de blondes moissons,
     et des vignes riantes ; elle donna aux mortels les fruits savoureux
     et les gras pâturages, et tout cela maintenant peine à pousser
     et malgré nos efforts, nos bœufs s’y épuisent,
     et la force de nos laboureurs.

     [Lucrèce, II, 1157]

     Le dérèglement et l’exagération de nos appétits dépassent toutes les inventions par lesquelles nous essayons de les assouvir.

     59. Quant aux armes, nous en avons de plus naturelles que n’en ont la plupart des animaux : les mouvements de nos membres sont plus variés, et nous en tirons naturellement parti, sans l’avoir appris. Ceux des hommes qui sont formés à combattre nus se jettent dans les dangers de la même façon que les autres. Si quelques bêtes sauvages nous surpassent en agilité, nous en surpassons aussi bien d’autres. Et c’est par une sorte d’instinct naturel que nous avons développé l’art de fortifier notre corps et de le protéger par des éléments ajoutés. La preuve qu’il en est ainsi, c’est que l’éléphant aiguise et affûte les dents dont il se sert à la guerre (car il en a de particulières

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pour cet usage, qu’il ménage et n’emploie pas pour d’autres choses). Quand les taureaux vont au combat, ils répandent et projettent de la poussière autour d’eux ; les sangliers affinent leurs défenses ; et l’ichneumon

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, quand il doit affronter un crocodile, enduit son corps de limon bien pétri et bien pressé, qui lui fait comme une croûte et une cuirasse. Pourquoi ne dirions-nous pas qu’il est tout aussi naturel de nous armer de bois et de fer ?

     60. Quant au langage, il est certain que s’il n’est pas naturel il n’est pas nécessaire. Je crois pourtant qu’un enfant qu’on aurait élevé dans une complète solitude, éloigné de tout contact humain (ce qui serait difficile à faire), aurait pourtant quelque espèce de langage pour exprimer ce qu’il pense ; car il n’est pas croyable que Nature nous ait refusé ce qu’elle a donné à bien d’autres animaux. Car est-ce autre chose que parler, cette faculté que nous leur voyons de se plaindre, de se réjouir, de s’appeler au secours et à l’amour, comme ils le font par l’usage de leur voix ? Pourquoi les animaux ne se parleraient-ils pas entre eux, puisqu’ils nous parlent, et que nous leur parlons ? De combien de façons parlons-nous à nos chiens ! Et ils nous répondent !... Nous conversons avec eux en usant d’un autre langage et d’autres mots que nous ne le faisons pour les oiseaux, les pourceaux, les bœufs, les chevaux : nous changeons d’idiome selon les espèces auxquelles nous nous adressons.

     Ainsi, au milieu de leur noir bataillon
     Les fourmis s’abordent-elles
     S’enquérant peut-être de leur route et de leur butin.

     [Dante, Purgatoire, XXVI]

     61. Il me semble que Lactance attribue aux animaux non seulement la parole, mais le rire. Et la différence de langage que l’on constate entre les hommes de différentes contrées se retrouve chez les animaux d’une même espèce. Aristote cite à ce propos le chant des perdrix, différent suivant les endroits où on l’observe :


     Les divers oiseaux ont des chants différents
     Selon le temps et certains font varier leur chant rauque
     en fonction de l’atmosphère...

     [Lucrèce, V, vv. 1078, 1081 et 1083-84]

     62. Reste à savoir quel langage parlerait cet enfant élevé dans une complète solitude. Et ce que l’on en dit par pure conjecture n’a pas beaucoup de valeur. Si on oppose à ce que j’ai dit plus haut que les sourds de naissance ne parlent pas du tout, je réponds que ce n’est pas seulement parce qu’ils n’ont pu être formés à la parole par les oreilles, mais plutôt parce que le sens de l’ouïe dont ils sont privés est associé à celui de la parole, et qu’ils sont étroitement unis naturellement ; de sorte que, quand nous parlons, nous devons nous parler à nous-mêmes d’abord, et que nous fassions résonner dans nos oreilles

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ce que nous allons envoyer aux oreilles des autres.