II - Chapitre 12

Apologie de Raymond Sebond (1ère partie)


     1. C'est en vérité un domaine très grand et très utile que la connaissance

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et ceux qui la méprisent montrent bien par là quelle est leur sottise. Mais je ne lui accorde pourtant pas une valeur aussi extrême que certains le font, comme Hérillos le philosophe, qui plaçait en elle le souverain bien, et considérait que c'était à elle que revenait le soin de nous rendre heureux et sages. Je ne crois pas cela, non plus que ce que d'autres ont dit comme par exemple que la connaissance est mère de toute vertu, et que tout vice est produit par l'ignorance. Ou si c'est vrai, cela mérite une longue discussion.

     2. Notre maison a depuis longtemps été ouverte aux gens de savoir, et elle est bien connue d'eux. Mon père, qui l'a dirigée pendant cinquante ans et plus, plein de cette ardeur nouvelle avec laquelle le roi François premier s'adonna aux lettres et les mit à l'honneur, rechercha soigneusement et à grands frais la compagnie des gens savants; il les reçut chez lui comme des saints ou des personnes ayant reçu quelque inspiration de sagesse divine, recueillant leurs sentences et leurs réflexions comme des oracles, et avec d'autant plus de révérence et de respect religieux qu'il avait moins de quoi en juger, car il n'avait aucune connaissance des lettres, non plus que ses parents et ancêtres. Quant à moi, si je les apprécie, je ne leur voue pas cette adoration..!

     3. Il y avait entre autres "Pierre Bunel", très réputé pour son savoir à l'époque, qui s'était arrêté à Montaigne où il avait été accueilli par mon père pendant quelques jours avec d'autres personnes de son genre, et qui lui avait laissé en partant un livre intitulé « Théologie naturelle, ou le livre des créatures, de Maître Raymond Sebond ». Et comme les langues espagnole et italienne étaient familières à mon père, et que ce livre est écrit dans une sorte d'espagnol farci de terminaisons latines, Bunel espérait que sans avoir besoin de beaucoup d'aide mon père pourrait en faire son profit; il le lui recommanda comme un livre très utile dans les circonstances d'alors: c'est qu'en effet les nouveautés de Luther commençaient à se répandre, et à ébranler en bien des endroits notre foi traditionnelle. Et en cela il se montrait bien avisé, son raisonnement l'amenant à penser que ce commencement de maladie allait facilement dégénérer en un exécrable athéisme.

     4. En effet les gens du peuple n'ont pas la capacité de juger les choses par elles-mêmes et se laissent entraîner par le hasard et les apparences. Aussi, dès qu'on leur donne la hardiesse de mépriser et critiquer les opinions qu'ils avaient considérées jusque-là avec la plus grande déférence, comme celles où il est question de leur salut, dès que l'on met en doute et en question

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certains articles de leur foi, les voilà qui se mettent à considérer avec la même suspicion tous les autres, car ils n'avaient pas pour eux d'autre autorité ni de fondement que ce que l'on vient justement d'ébranler. Les voilà donc qui secouent comme un joug tyrannique tout ce qui leur venait de l'autorité des lois ou du respect de la tradition,

     Car on foule aux pieds avec passion ce qu'on avait tant redouté autrefois
     [Lucrèce, V, 1140]

     et ils commencent alors à ne plus rien admettre qu'ils n'aient auparavant examiné et explicitement accepté.

     5. Or il se trouve que quelques jours avant sa mort, mon père ayant par hasard retrouvé ce livre sous un tas d'autres papiers abandonnés, me demanda de le lui traduire en français. Il est facile de traduire des auteurs comme celui-là, où il n'y a guère que le contenu à rendre. Mais quand il s'agit de ceux qui ont attaché beaucoup d'importance à la qualité et à l'élégance de leur langage, les faire passer dans un idiome plus faible présente bien plus de dangers. C'était là une occupation nouvelle et singulière pour moi. Mais comme par chance je me trouvais être disponible à ce moment-là, et que je ne pouvais rien refuser à ce que me demandait le meilleur père qu'on eut jamais, je m'acquittai de cette tâche comme je pus. Il en tira un plaisir extrême, et ordonna qu'on fasse imprimer cela, ce qui fut fait après sa mort [avec la négligence qu'on peut y voir, d'après le très grand nombre de fautes que l'imprimeur y laissa, ayant eu seul la responsabilité de ce travail].

     6. Je trouvais belles les idées de cet auteur, l'organisation de son ouvrage bien faite, et son dessein plein de piété. Du fait que beaucoup de gens prennent plaisir à le lire, et notamment les dames à qui nous devons assistance, je me suis souvent trouvé à même de les secourir en disculpant ce livre des deux principaux reproches qu'on lui fait. Son objectif est hardi et courageux car il entreprend, avec des arguments humains et naturels, d'établir et de démontrer contre les athées tous les articles de la religion chrétienne. Et je dois dire qu'il le fait de façon si ferme et avec tant de bonheur que je ne pense pas qu'il soit possible de faire mieux en ce domaine, ni même que quiconque l'ait jamais égalé. Cet ouvrage me semblait trop riche et trop beau pour un auteur dont le nom était si peu connu, et dont la seule chose que nous savons est qu'il était espagnol et médecin à Toulouse il y a environ deux cents ans. Je m'enquis donc un jour auprès d'Adrien Turnèbe, qui savait tout, pour connaître ce qu'il en était au juste de ce livre. Il me répondit qu'à son avis il s'agissait d'une sorte de quintessence tirée de saint Thomas d'Aquin, car seul un esprit comme le sien, plein d'une immense érudition et d'une admirable subtilité, était capable d'avoir de telles idées.
     De toutes façons, quel qu'en soit l'auteur et l'inventeur (et ce ne serait pas juste d'enlever ce titre à Sebond sans autres motifs), il s'agissait là d'un homme de très grand talent, ayant de nombreuses qualités.

     7. La première critique que l'on fait à son ouvrage, c'est que la religion des chrétiens ne repose que sur la foi et une inspiration particulière de la grâce divine, et qu'ils se font du tort à vouloir l'étayer par des arguments d'ordre humain. Et comme cette objection semble relever d'un zèle pieux, il nous la faut accueillir avec d'autant plus de douceur et de respect envers ceux qui la mettent en avant. Ce rôle conviendrait mieux à un homme versé dans la théologie qu'à moi, qui n'y connais rien. Mais voilà pourtant ce que j'en pense: cette vérité sur laquelle la bonté de Dieu a bien voulu nous éclairer, est une chose si divine et si élevée, et dépasse tellement l'intelligence humaine, qu'il faut bien qu'il nous prête encore son secours par une faveur extraordinaire et privilégiée, pour que nous puissions la concevoir et l'accueillir en nous; et je ne crois pas que les moyens purement humains en soient capables d'aucune façon.

     8. S'ils l'étaient, nombre de ces esprits singuliers et excellents, et si bien dotés de qualités naturelles que l'on a connus dans les siècles passés n'eussent pas manqué, par leurs réflexions, de parvenir à cette connaissance. La foi seule peut nous permettre d'embrasser vraiment et fortement les profonds mystères de notre religion. Mais cela ne veut pas dire que ce ne soit pas une très belle et très louable entreprise que celle qui consiste à utiliser pour le service de notre foi les facultés naturelles et humaines que Dieu nous a données. Il ne fait d'ailleurs pas de doute que c'est l'usage le plus honorable que nous puissions en faire, et qu'il n'est pas d'occupation ni de dessein plus digne d'un chrétien que de chercher par toutes ses études et ses réflexions à embellir, étendre et amplifier la vérité de sa croyance. Nous ne nous contentons pas de servir Dieu avec notre esprit et notre âme; nous lui devons encore, et lui rendons, une vénération corporelle: nous employons nos membres eux-mêmes, nos mouvements, et les choses externes, à l'honorer. Il faut faire la même chose avec la raison, et utiliser celle qui est en nous pour accompagner notre foi, mais toujours avec cette réserve: il ne faut pas penser qu'elle dépende de nous, ni que nos efforts et nos arguments puissent jamais atteindre une connaissance aussi surnaturelle et divine.

     9. Si elle n'entre pas en nous par une imprégnation extraordinaire, si elle y entre non seulement par des raisonnements mais aussi par des moyens simplement humains, elle ne peut y être dans toute sa dignité et toute sa splendeur. Et pourtant je crains fort que nous ne puissions en jouir que par cette voie-là. Si nous tenions à Dieu par l'intermédiaire d'une foi vive, si nous tenions à Dieu par lui, et non par nous, si nous avions une base

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et un fondement divins, les vicissitudes humaines n'auraient pas le pouvoir de nous ébranler comme elles le font: notre fort ne serait pas prêt à se rendre devant une aussi faible canonnade. L'amour de la nouveauté, la contrainte due aux princes, les succès d'un parti, un changement téméraire et fortuit dans nos opinions, rien de cela n'aurait la force de secouer et altérer notre croyance. Nous ne la laisserions pas troubler par le premier argument venu, ni la persuasion, fût-elle le fruit de toute la rhétorique qu'il y eut jamais: nous soutiendrions ces flots avec une fermeté inflexible et impassible:

     Comme un rocher énorme refoule les flots qui le heurtent,
     et par sa masse disperse les ondes rugissant autour de lui

     [Anonyme, imitant Virgile (Énéide, VII, 587), à la louange de Ronsard]

     10. Si le rayon de la divinité nous touchait un peu, cela se verrait partout: non seulement nos paroles, mais nos actes eux-mêmes, en porteraient la lueur et l'éclat

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. Tout ce qui viendrait de nous serait illuminé par cette noble clarté. Nous devrions avoir honte de voir que dans les sectes humaines, il n'y eut jamais un seul adepte qui, quelque difficile et étrange que fût sa doctrine, n'y ait conformé sa conduite et sa vie, alors que dans une institution aussi divine et céleste que la leur, les chrétiens ne sont marqués que par des paroles.

     11. Voulez-vous voir cela? Comparez nos mœurs à celles d'un musulman ou d'un païen, elles demeurent toujours inférieures, alors que, au regard de la supériorité de notre religion, nous devrions briller par l'excellence, à une distance extrême et incomparable... Et l'on devrait donc dire: « Sont-ils si justes, si charitables, si bons? Alors ils sont chrétiens! » Les apparences extérieures sont communes à toutes les religions: espérance, confiance, événements, cérémonies, pénitence, martyres. La marque particulière de notre vérité devrait être notre vertu, en même temps qu'elle est la marque la plus céleste et la plus difficile, et la plus noble démonstration de la vérité. Il eut bien raison, notre bon saint Louis, quand ce roi tartare qui s'était fait chrétien voulut venir à Lyon baiser les pieds du Pape, et voir de ses yeux la sainteté qu'il pensait trouver en nos mœurs, il eut bien raison de l'en dissuader instamment, de peur que la vue de notre façon de vivre dissolue ne le détournât au contraire d'une si sainte croyance! Mais il est vrai que par la suite il en fut tout autrement pour cet autre qui, étant allé à Rome pour les mêmes raisons, et y voyant la vie dissolue des prélats et du peuple de ce temps-là, s'affermit au contraire d'autant plus dans notre religion, considérant quelle devait être sa force et sa sainteté, pour maintenir sa dignité et sa splendeur au milieu de tant de corruption et dans des mains aussi vicieuses.

     12. Si nous avions une seule goutte de foi, nous déplacerions les montagnes, dit la sainte Bible

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. Nos actions, si elles étaient guidées et accompagnées par la divinité, ne seraient pas simplement humaines, elles auraient quelque chose de miraculeux, comme notre croyance elle-même.
     Croire est un moyen rapide de former sa vie à la vertu et au bonheur.
     [Quintilien, XII, 2]
     Les uns font croire à tout le monde qu'ils croient ce qu'ils ne croient pas. Les autres, plus nombreux, se le font croire à eux-mêmes, incapables qu'ils sont de savoir vraiment ce que c'est que croire.

     13. Nous trouvons étrange que dans les guerres qui accablent en ce moment notre pays, nous voyons les événements fluctuer et évoluer d'une manière commune et ordinaire: c'est que nous n'y apportons rien que du nôtre. La justice, qui est en l'un des deux partis, n'y est que comme un ornement et une couverture; elle y est bien alléguée, mais n'y est ni reçue ni logée, ni épousée; elle y est comme en la bouche de l'avocat et non dans le cœur et les sentiments du plaideur. Dieu doit son secours extraordinaire à la foi et à la religion, et non à nos passions. Les hommes y sont les meneurs de jeu et se servent de la religion, alors que ce devrait être tout le contraire.

     14. Le sentez-vous? C'est de nos propres mains que nous dirigeons la religion, tirant comme d'une cire tant de formes différentes à partir d'une règle si droite et si ferme... Quand cela s'est-il mieux vu qu'en France en ce moment? Ceux qui l'ont prise par la gauche, ceux qui l'ont prise par la droite, ceux qui la voient en noir, ceux qui la voient en blanc — tous l'utilisent de la même façon pour leurs entreprises ambitieuses et brutales, et s'y conduisent tellement de la même façon en matière d'exactions et d'injustices qu'ils font assurément douter de la diversité des opinions qu'ils prétendent avoir sur cette chose dont dépend la conduite et les règles de notre vie. Est-il possible de voir sortir de la même école et du même enseignement des mœurs plus semblables, des conduites plus identiques?

     15. Voyez avec quelle horrible impudence nous jouons avec les raisons divines, et comment nous les avons rejetées et reprises sans aucun scrupule religieux, selon que le destin nous a fait changer de côté dans les orages qui ont tout bouleversé!

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Prenez cette question si importante: est-il permis au sujet de se rebeller et de s'armer contre son prince pour défendre la religion? Souvenez-vous qui répondait à cela par l'affirmative, l'an passé, et de quel parti cette affirmation constituait le credo... Souvenez-vous alors de quel autre parti l'affirmation contraire constituait aussi le credo... Et maintenant: entendez-vous de quel côté proviennent les voix qui proclament l'une et l'autre? Et si les armes font moins de bruit pour cette cause-ci que pour celle-là? Et nous mettons sur le bûcher les gens qui disent qu'il faut faire supporter à la vérité le joug de notre besoin. Mais la France ne fait-elle pas bien pis que seulement le dire?

     16. Acceptons de reconnaître la vérité: celui qui trierait, même dans l'armée régulière, ceux qui y marchent par le seul zèle de la foi religieuse, et ceux qui ne se soucient que de la protection des lois de leur pays ou du service de leur prince, celui-là ne trouverait même pas de quoi constituer une compagnie d'hommes d'armes complète. D'où vient qu'il s'en trouve si peu qui aient conservé la même volonté et la même démarche dans nos troubles civils, et que nous les voyons, au contraire, aller tantôt au pas, tantôt à bride abattue? D'où vient que nous voyons les mêmes hommes tantôt nuire à nos affaires par leur violence et leur intransigeance, tantôt par leur indifférence, leur mollesse, leur inertie? N'est-ce pas parce qu'ils y sont poussés par des considérations personnelles et occasionnelles, et qu'ils agissent en fonction de leur diversité?

     17. Il me semble évident que nous n'accordons volontiers à la dévotion que ce qui flatte nos passions. Il n'est pas d'hostilité aussi extrême que celle des chrétiens. Notre zèle fait merveille quand il va dans le même sens que notre penchant naturel pour la haine, la cruauté, l'ambition, la cupidité, la dénonciation, la rébellion. Mais à l'inverse, du côté de la bonté, de la bienveillance, de la modération, si par miracle quelque tempérament exceptionnel ne l'y pousse, il ne s'y rend ni à pied ni en courant.
     Notre religion a pour but d'extirper les vices, et elle les dissimule, les nourrit, les excite.

     18. Il ne faut pas rouler Dieu dans la farine

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- comme on dit. Si nous croyions en lui, je ne dis même pas par foi, mais par croyance ordinaire; et si même (je le dis à notre grande confusion) nous le croyions et connaissions sous un autre jour, comme l'un de nos compagnons, nous l'aimerions par-dessus toute chose, pour l'infinie bonté et l'infinie beauté qui brillent en lui. Et du moins marcherait-il alors, dans notre affection, au même pas que nos richesses, nos plaisirs, notre gloire et nos amis.

     19. Même le meilleur d'entre nous ne craint pas de l'outrager, alors qu'il craint d'outrager son voisin, son parent, son maître. Avec d'un côté l'objet de l'un de nos vicieux plaisirs, et de l'autre la connaissance et la conviction d'une gloire immortelle, est-il quelqu'un d'intelligence assez simplette pour vouloir mettre l'un et l'autre en balance? Et pourtant nous renonçons bien souvent à la seconde, par pur dédain; car qu'est-ce qui peut bien nous pousser à blasphémer, sinon le goût lui-même pour l'offense?

     20. Comme on l'initiait aux mystères orphiques, et que le prêtre lui disait que ceux qui se vouaient à cette religion connaîtraient après leur mort un bonheur éternel et parfait, le philosophe Antisthène lui dit: « Si tu le crois, pourquoi ne meurs-tu pas toi-même? »

     21. Selon sa manière brusque, et plus loin de notre propos, Diogène déclara au prêtre qui cherchait aussi à le convaincre de rejoindre son ordre, pour accéder aux biens de l'autre monde: « Tu ne voudrais tout de même pas me faire croire qu'Agésilas et Épaminondas, qui ont été de si grands hommes, seront misérables, alors que toi qui n'est qu'un veau, et ne fais rien qui vaille, tu seras bienheureux parce que tu es prêtre? »

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     22. Si nous recevions ces grandes promesses de la béatitude éternelle en leur accordant la même autorité qu'à un raisonnement philosophique, nous n'éprouverions pas envers la mort une horreur aussi grande que celle que nous éprouvons.

     Loin de se plaindre de sa dissolution, le mourant se réjouirait
      de partir et laisser sa dépouille, comme le serpent sa peau,
     et le cerf devenu trop vieux, ses cornes trop longues.

     [Lucrèce, III, 612]

     23. Je veux être dissous, dirions-nous, et être avec Jésus-Christ. La force du discours de Platon sur l'immortalité de l'âme ne poussa-t-elle pas certains de ses disciples à la mort, pour jouir plus promptement des espérances qu'il leur donnait?

     24. Tout cela est le signe évident que nous ne faisons de cette religion la nôtre qu'à notre façon, et par nos propres moyens, et que les autres ne sont pas reçues différemment. Nous nous sommes trouvés dans un pays où elle était en usage, nous tenons compte de son antiquité ou du prestige de ceux qui l'ont soutenue, nous craignons les menaces qu'elle profère à l'encontre des mécréants, et nous courons après ce qu'elle nous promet. Ces considérations-là doivent servir notre croyance, mais ne sont que subsidiaires, car elles sont d'ordre humain. En un autre pays, d'autres exemples, de semblables promesses et menaces pourraient tout aussi bien nous amener à une croyance contraire... Nous sommes chrétiens de la même façon que nous sommes Périgourdins ou Allemands.

     25. Platon dit qu'il est peu d'hommes suffisamment fermes dans leur athéisme

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pour qu'un danger pressant ne les ramène pas à reconnaître la puissance divine. Mais cela ne concerne pas un vrai chrétien: c'est l'affaire des religions mortelles et humaines que d'être reçues par des voies humaines. Et quelle peut bien être la foi que la lâcheté et la faiblesse instillent et établissent en nous? Plaisante foi, qui ne croit ce qu'elle croit que faute d'avoir le courage de ne pas le croire! Une émotion mauvaise, comme le manque de fermeté ou la peur, peut-elle produire en notre âme quelque chose de raisonnable?

     26. Ces hommes-là établissent, dit-il

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par la raison et le jugement que ce que l'on raconte sur les enfers et les souffrances futures est imaginaire, mais quand l'occasion s'offre d'en faire l'expérience, quand la vieillesse et les maladies les rapprochent de la mort, alors la terreur qu'ils en éprouvent les remplit d'une croyance nouvelle, tant est grande l'horreur de ce qui les attend. Et parce que de telles idées rendent les cœurs craintifs, il défend dans ses Lois toute mention de semblables menaces, tout ce qui pourrait faire naître l'idée que les Dieux puissent causer à l'homme un mal quelconque, à moins que ce ne soit, comme dans le cas d'un médicament, pour son bien. On dit que Bion avait été contaminé par l'athéisme de Théodore, et qu'il s'était longtemps moqué des hommes religieux; mais quand la mort le surprit, il se laissa aller aux plus stupides superstitions: comme si les Dieux pouvaient disparaître et apparaître en fonction de l'état de Bion!

     27. Platon et ces exemples mènent à la conclusion que nous sommes ramenés à la croyance en Dieu par le raisonnement ou par la contrainte. L'athéisme est une proposition en quelque sorte dénaturée et monstrueuse, malaisée à faire admettre à l'esprit humain, si insolent et déréglé qu'il puisse être. Mais on a vu nombre d'hommes, par vanité et par fierté de concevoir des opinions originales et prétendant réformer le monde adopter cette posture; ils ne sont ni assez fous ni assez forts pour avoir véritablement en conscience adopté cette opinion, et si vous leur donnez un bon coup d'épée dans la poitrine, vous les verrez joindre les mains vers le ciel. Et quand la crainte ou la maladie aura fait retomber cette ferveur provocatrice et quelque peu instable, ils ne manqueront pas de se reprendre et de se laisser discrètement conduire par les croyances et les exemples ordinaires. Un dogme véritablement assimilé est une chose; ces positions superficielles en sont une autre; nées de la divagation d'un esprit détraqué, elles flottent inconsidérément et sans certitude dans l'imagination. Hommes bien malheureux et écervelés, qui s'efforcent d'être encore pires qu'ils ne le peuvent!

     28. L'erreur du paganisme, et l'ignorance de notre sainte vérité ont conduit l'âme de Platon, certes grande, mais de grandeur humaine seulement, à adopter cette fausse idée que ce sont les enfants et les vieillards qui sont les mieux disposés envers la religion, comme si elle naissait et tirait sa force de notre débilité!

     29. Le nœud qui devrait lier notre jugement et notre volonté, qui devrait étreindre notre âme et l'unir à notre Créateur, ce devrait être un nœud tirant sa force et ses entrelacs non pas de nos considérations, de nos raisonnements et de nos émotions, mais d'une étreinte divine et surnaturelle, n'ayant qu'une forme, qu'un visage, qu'un aspect: l'autorité de Dieu et sa grâce. Or notre cœur et notre âme étant régis et commandés par la foi, il est légitime que celle-ci utilise au service de son dessein toutes nos autres facultés, selon leurs capacités. Aussi ne peut-on croire qu'il n'y ait, dans toute cette machinerie du monde quelques marques et empreintes de la main de ce grand architecte, et qu'il n'y ait pas, parmi toutes les choses qu'il y a dans le monde, quelque image qui rappelle un peu l'ouvrier qui les a formées et bâties. Il a laissé paraître en ces ouvrages sublimes le caractère de sa divinité, et si nous ne pouvons le découvrir, cela ne tient qu'à notre faiblesse. C'est ce qu'il nous dit lui-même: ses œuvres invisibles, il nous les manifeste par des œuvres visibles.

     30. Sebond s'est attelé à cette noble tâche qui consiste à nous montrer comment il n'est rien dans le monde qui vienne démentir son auteur. Ce serait faire tort à la bonté divine si l'univers ne correspondait pas à ce que nous croyons. Le ciel, la terre, les éléments, notre corps et notre âme, toutes choses y conspirent: il suffit de trouver le moyen de les utiliser, et elles nous instruisent si nous sommes capables de comprendre. Car ce monde est un temple sacré dans lequel l'homme a été introduit pour y contempler des statues qui n'ont pas été faites de main humaine, mais que la divine pensée a rendues sensibles: le soleil, les étoiles, les eaux, la terre, pour nous donner une représentation de ce qui n'est pas intelligible. Les choses invisibles dues à Dieu, dit saint Paul, se manifestent par la création du monde, si nous considérons sa sagesse éternelle et sa divinité à travers ses œuvres.

     Dieu ne refuse pas à la terre la vue du ciel:
     C'est son propre visage et son corps qu'il nous révèle
     En le faisant rouler sans cesse au-dessus de nos têtes.
     Il se donne à nous, il s'imprime en nous
     Pour que nous puissions bien le connaître,
     contempler sa marche et obéir à ses lois.

     [Manilius, IV, 907]

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     31. Nos explications et nos raisonnements humains sont une sorte de matière brute et stérile: c'est la grâce de Dieu qui leur donne forme, c'est elle qui la façonne et en fait la valeur. De même que les actions vertueuses de Socrate et de Caton d'Utique demeurent vaines et inutiles pour n'avoir pas eu leur véritable finalité, pour avoir ignoré d'aimer et d'obéir au vrai créateur de toutes choses, pour avoir ignoré Dieu — ainsi en est-il de nos idées et de nos raisonnements: ils ont bien un corps, mais c'est une masse informe, sans contours, sans éclat, si la foi et la grâce de Dieu n'y sont pas associées. Et la foi qui vient teindre et illustrer les arguments de Sebond les rend fermes et solides: ils peuvent nous servir à nous diriger, ils sont un premier guide à un novice, pour le mettre sur le chemin de la connaissance; ils le façonnent en quelque sorte, et permettent à la grâce de Dieu de parachever et parfaire ensuite notre croyance.

     32. Je connais un personnage important, fort cultivé, qui m'a confessé avoir échappé aux erreurs de la mécréance grâce aux arguments de Sebond. Et même si on leur ôtait ce vernis, si on leur enlevait le secours et la confirmation de la foi, et qu'on les tienne pour de pures invention humaines, ils se montreraient encore, dans le combat contre ceux qui sont tombés dans les épouvantables et horribles ténèbres de l'irréligion, aussi solides et fermes que tous ceux du même genre qu'on pourrait leur opposer. Aussi pouvons-nous dire à nos adversaires:

     Si vous avez de meilleurs arguments, produisez-les; sinon soumettez-vous.
     [Horace, Épîtres,I, 5]

     Qu'ils subissent la force de nos preuves, ou qu'ils nous en montrent d'autres, et sur quelque autre sujet, de mieux tissées et étoffées.

     33. Mais je me suis, sans même y penser, déjà engagé à demi dans la seconde objection, à laquelle je m'étais proposé de répondre pour Sebond: certains disent que ses arguments sont faibles et incapables de démontrer ce qu'il veut, et ils se font forts de les faire aisément s'effondrer. Il faut s'attaquer à ces adversaires-là un peu plus rudement, car ils sont plus dangereux et plus perfides que les premiers.

     34. On interprète volontiers ce que disent les autres en fonction de nos propres opinions a priori

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, et pour un athée, tous les écrits ont quelque chose à voir avec l'athéisme, car il infecte la matière innocente de son propre venin. Ces gens-là ont donc une opinion toute faite qui leur fait trouver fades les arguments de Sebond. Au demeurant, il semble qu'on leur donne beau jeu et toute liberté de combattre notre religion par des armes purement humaines, alors qu'ils n'oseraient pas l'attaquer dans sa pleine majesté d'autorité et de souveraineté.

     35. Le moyen que j'utilise pour combattre cette frénésie, celui qui me semble le plus propre à cela, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil et la fierté humaine. Il faut faire sentir à ces gens-là l'inanité, la vanité, et le néant de l'homme, leur arracher des mains les faibles armes de la raison, leur faire courber la tête et mordre la poussière sous le poids de l'autorité et du respect de la majesté divine. Car c'est à elle, et à elle seule qu'appartient la connaissance et la sagesse: elle seule peut estimer quelque chose d'elle-même, et l'estime que nous avons de nous, nous la lui dérobons.

     Car Dieu ne permet pas qu'un autre que lui s'enorgueillisse.
     [Hérodote, VII, x]

     36. Mettons à bas cette présomption, premier fondement de la tyrannie de l'esprit malin:

     Dieu résiste aux orgueilleux et accorde sa grâce aux humbles.
     [Saint Pierre, Épîtres, I, V, 5]

     L'intelligence est dans tous les dieux, dit Platon

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, et point ou peu chez les hommes.