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 - Mars -
Rencontres
Téa à l'école
Un réfugié français
Un renard rôde
Nina forestière
Sur la piste des rennes
Du riffifi à Eden
Pimpling party
Une journée tranquille
Un mantra suédois
Le retour du renard
 
 
 
 
Les tribulations des Capelson en Suède - Mars 2004

Téa à l'école du Grand Nord Suédois

Téa a débuté l'école le mardi 02 mars où après une semaine de prise de contact progressif en compagnie de sa maman, elle va très rapidement "étudier" chaque jour de 9 heures à 16 heures. Son école compte une multitude de petites pièces qui sont autant d'ateliers où les enfants vont et viennent de façon assez autonome. Ici aucun tableau noir mais des ateliers d'apprentis bricoleurs, artistes peintres en herbe, alpinistes débutants, coin-lecture pour les plus intellos, et bien sûr une salle de repos. Deux sorties matin et après midi donnent également l'occasion aux enfants de s'essayer au ski, à la luge et autres sports de plein air du grand nord. Téa échappe ainsi de justesse au retour de l'Autorité Française (ici la fessée est punie par la loi) pour goûter aux joies de l'épanouissement à la Suédoise. 

Grâce au développement de son autonomie, dans moins de six mois, Téa lâchée seule dans la forêt sera capable de retrouver le chemin de la maison, faire son dîner, une bise à son papa puis grimpera dans sa chambre, et se racontera une histoire toute seule, avant de s'endormir. Pour le moment elle s'écroule sur le canapé juste un peu après "Boulimpoupa" l'émission ludoéducative de la chaîne publique devant laquelle tout bon Suédois de moins de dix ans se colle à dix-huit heures précises, chaque soir sauf le dimanche.



Un réfugié français en Suède
De mon côté, je suis allé suivre mon premier cours de suédois lundi 1er mars pendant que Nina , toujours aussi bienveillante avec moi, continuait de régler les différentes démarches administratives nécessaires à l'introduction d'un immigré français dans ce bon royaume de Suède.

Tout droit sur 80kms, et à droite
Partis d'Eden avec dans le ventre deux excellentes saucisses suédoises en guise de déjeuner, j'ai rejoint la ville de Solleftea après quatre-vingts kilomètres de route enneigée au volant de la vaillante petite Volvo rouge pour assister à mon premier cours de suédois. Généreuse et efficace, la Suède accorde à ses immigrants des cours de suédois totalement gratuits pour faciliter leur intégration. Pour le bien de tous. Arrivé avec quelques minutes de retard je me suis assis bien sagement au deuxième rang, d'où j'ai pu contempler immédiatement la grande variété des origines culturelles présentes dans la salle de classe. 

"L'axe du mal" de G.W.Bouche  est en Suède
La pause me permit de cartographier en partie les nationalités représentées dans ce concert d'apprentis suédois. En dehors de la jeune femme voilée très studieuse assise devant moi dont la nationalité me reste encore inconnue, à l'évidence propriétaire du plus gros dictionnaire de la classe, la jeune femme tout sourire derrière moi arrivait tout juste du Vietnam, un peu plus loin sur le côté-fenêtre deux hommes ont quitté l'Afghanistan il y a quelques mois, l'un d'entre eux avec de curieux cheveux teints en roux. Se trouvaient également dispersés dans la salle plusieurs élèves originaires du Soudan, et enfin deux turcs très souriants. 

La Suède, terre d'accueil
Ma classe se constitue d'une majorité de réfugiés arrivés pour la plupart très récemment en Suède. Abdel Nasser de nationalité afghane est l'un d'entre eux. Après avoir d'abord cherché à rejoindre sa mère, sa sœur et la chaleur de l'Australie, les conditions exigées par ce pays, qui l'empêchaient par exemple de quitter le territoire avant plusieurs années, lui ont fait finalement préférer la Suède, où selon ses propres termes "réfugié politique" ne signifie pas "prisonnier politique". 

 

Réfugié ne semble au demeurant pas faire partie des statuts les plus enviables sur cette planète, mais tous ont le sourire. Smain en particulier, réfugié arrivé depuis seulement un mois du Soudan, fait preuve  de beaucoup d'élégance portant cravate et costume sous un parka un peu trop grand. Au contraire d'Abdel Kader on ne sent chez lui aucune colère, ni amertume, seulement évidemment un peu de tristesse. La jeune femme vietnamienne discute avec tout le monde dans un savoureux mélange de suédois et d'anglais. 

Paris, Paris, Paris ! 
Les hommes sont en général étonnés, ou scandalisés, de voir un Français installé ici dans le grand nord Suédois, de sa propre volonté. Pour les rassurer sur mon équilibre psychologique j'explique ce choix comme un acte d'amour pour une suédoise de la région. Certains semblent ainsi mieux comprendre, d'autres continuent de penser qu'il faut être fou pour préférer le froid et la nature aux paillettes de Paris. Je ne peux pas tout à fait leur donner tort, et si j'étais réfugié soudanais, je choisirais probablement aussi la rassurante multitude parisienne à la solitude du grand nord. Mais je ne suis pas réfugié soudanais.

Des enseignantes patientes
Les manuels mis à notre disposition se révèlent d'un usage agréable, les prénoms des personnages mis en scène comme Hassan, Kader ou Marie-Louise, sont bien adaptés au public, et nos deux enseignantes font preuve d'une patience toute suédoise face aux accents aussi variés que prononcés de notre classe. Mes collègues s'expriment entre eux dans une langue que je suppose l'arabe, concurrent direct de l'anglais dans la catégorie des langues internationales. A trois heures et demie quand sonne la fin du cours, je suis tout de même fatigué et heureux de retrouver l'air frais et vivifiant de l'extérieur (Tout cela doit rappeler quelques souvenirs à notre très cher Arnaud) 

Les chaussettes de l'archiduchesse sont elles sèches archisèches ?
Parti avec un handicap, puisque ce groupe a démarré depuis plusieurs semaines, je découvre avec bonheur que la grammaire abordée dans ces premières leçons ne pose pas de grosses difficultés, au contraire de la prononciation qui requiert une grande attention au rythme, au mouvement de ses lèvres, et un travail de grande précision de la langue. Le Suédois se chante beaucoup plus qu'il ne se parle en comparaison du français. Voyelles longues et voyelles courtes rythment le phrasé en même temps qu'elles modifient la signification des mots. 


Un renard rôde autour du poulailler

"Le renard, le renard, vite mettez vos chaussures et suivez-moi", hurlais-je mercredi 4 mars en entrant comme un fou furieux dans la maison, à l'heure de "Boulimpoupa", l'émission ludo-éducative pour jeune tête blonde suédoise tous les soirs sauf le dimanche à 18 heures pécises en Suède.

Nous savions au regard des traces dans la neige autour du poulailler qu'un renard rôdait, et rôde depuis longtemps aux dires de la maman de Nina, mais c'est la première fois que je voyais l'animal. C'est en allant chercher l'œuf du soir, que j'ai d'abord entendu un cognement, comme le bruit d'un objet qui tombe. Au moment exact où je fermais la petite trappe qui donne sur l'arrière de l'étable, j'ai vu un animal de la taille d'un petit chien avec une épaisse queue, faire des bonds et creuser de ses pattes avant la neige, à la recherche d'une souris ou d'un mulot. Le renard. Bien qu'il m'aperçût lui aussi, me devinant peut-être trop gras pour passer par l'ouverture, il ne jugea pas utile de prendre tout de suite la fuite.
 
 



Nina chef d'exploitation forestière
La famille de Nina, c'est-à-dire elle et sa maman, possède comme d'autres familles suédoises de tradition agricole un peu de forêt. Beaucoup de paysans ont vendu autrefois à vil prix la majorité de leur forêt sans intérêt à leurs yeux, à des entreprises forestières qui exploitent aujourd'hui plus de la moitié de la forêt dans le nord. La famille de Nina n'a pas commis la même erreur. 
C'est ainsi que seulement une semaine après notre arrivé, le représentant très souriant d'une entreprise de transformation de bois est venu se présenter, avec gâteaux et café dans sa besace. Nous sentant peut-être un peu sur nos gardes, il nous a  proposé de nous montrer la façon dont son entreprise travaille. Deux énormes machines et trois personnes suffisent pour abattre plusieurs dizaines d'hectares en une semaine, laissant derrière elles une saignée dans la forêt, hérissée de jeunes arbres trop jeunes pour être utilisés. Après deux ans de repos, la terre est ensuite replantée avec de jeunes pousses qui deviendront des pins robustes et droits cent ans plus tard.
 

Au bout de la ballade pour apprenti exploitant forestier nous attendait le spectacle inattendu de rennes en liberté, attirés par la végétation mise à nue lors de l'arrachage et la découpe des arbres. 
Dérangés peut-être par les machines, nous avons pu les voir juste un peu avant qu'ils ne  s'enfoncent dans les bois.
 
 
 

Tout savoir sur la forêt suédoise
 


Sur la piste des rennes
Quelques jours plus tard dimanche 07 mars, je me suis rendu à nouveau dans la forêt avec l'espoir ténu d'apercevoir encore une bête sauvage en excluant de préférence les ours, de plus en plus fréquents dans les environs quand les beaux jours reviennent. Je me promenais seul ce dimanche matin suivant les traces d'un skidoo ou d'un chemin forestier enneigé, sans d'autre but que de ne pas me perdre. Tel le Petit Poucet je prenais la précaution de laisser quelques marques après chacun des nombreux croisements empruntés. 

Après une semaine d'un soleil éclatant, le ciel s'était couvert ce dimanche de toutes une nuance de gris, et une brise légère sifflait dans les pins et les sapins. Au bout d'une demi-heure de marche je me suis rendu compte que je me dirigeais vers la parcelle de forêt en chantier où quelques jours plus tôt nous avions aperçu nos premiers rennes. La pente devenait maintenant assez raide, et je du m'arrêter à plusieurs reprises pour souffler un peu et contempler au passage la forêt qui s'étendait à perte de vue. 

C'est juste en arrivant au sommet de la petite colline que j'ai surpris à moins de dix mètres de moi, un petit troupeau de rennes en train de brouter tranquillement sur le plateau dégagé qui s'étendait sous mes yeux. Eux comme moi nous sommes immobilisés de surprise. Pour ne pas les effrayer je me suis assis sans faire de gestes brusques, et je suis resté là simplement à observer les trois mâles et les onze femelles. 
 

Un des trois mâles avec de hautes cornes toutes biscornues et une grosse barbichette blanche s'est lui aussi tranquillement allongé en se laissant tomber sur ses deux pattes avant. Deux jeunes femelles se sont approchées de moi un peu plus près que les autres sans me perdre une seconde du regard, puis le troupeau reprit son déjeuner après quelques minutes d'observation du drôle d'animal parisien perdu au beau milieu de la forêt suédoise un dimanche matin. 

J'ai regretté de ne pas avoir emporté ma petite camera ce matin-là, ce sera pour une autre fois j'espère. De retour à la maison j'appris un peu plus tard d'une femme du village que ce troupeau appartient à un lapon installé pour l'hiver dans les environs d'Eden. 

Si les rennes vivent en totale liberté dans la forêt suédoise  ils sont néanmoins sous la surveillance des Samis, les lapons, qui font migrer leurs animaux un peu plus au sud pendant l'hiver pour leur permettre de s'alimenter. L'un des mâles aperçu portait autour du cou un collier blanc qui permet, je suppose à son propriétaire de l'identifier.



Du rififi à Eden
De nombreux lecteurs se sont inquiétés légitimement de la santé morale et physique de ma très chère Nina. Je dois leur dire la vérité toute nue, sans détours : si elle ne dort pas encore dans l'ancienne écurie, elle et sa fille en prennent le chemin.

Je ne me suis pas inquiété tout de suite quand elles se sont couchées toutes les deux, bien plus tôt qu'à l'accoutumée, mais une accumulation de détails troublants a très vite attirée mon attention. D'abord ce sourire béat dans leur sommeil sur une frimousse rougie par le froid et le soleil, marque incontestable des rêves fiévreux et passionnés, puis cette couette remontée jusqu'au cou dans leurs chambres pourtant très bien chauffées, subterfuge féminin pour masquer le parfum de leur nouvel amant. 

Matin, midi et soir je les entendais depuis plusieurs jours quitter fébrilement la maison, un énorme biberon de lait à la main, chuchotant le prénom de leur amant Sacha, pour filer tout droit jusqu'à l'ancienne écurie où dormait bien tranquillement jusqu'ici le petit couple de gallinacés. Chacun sait bien sur à quel point le mâle suédois apprécie le lait, comme d'autres boissons plus alcoolisées. 
 

J'ai découvert depuis peu en allant chercher mon œuf le pot aux roses. Depuis quelques jours, elles se disputaient l'attention d'un vrai, d'un dur, un tatoué, le poil gris et les oreilles toutes blanches, au parfum d'essence de laine et de fromage de chèvre. Un bouc de la plus belle espèce. Je m'interroge encore sur le choix de ce prénom Sacha qui est aussi celui d'un petit ami parisien de Téa. Ce petit garçon si séduisant a-t-il un peu trop fait tourner en bourrique ma petite fille chérie? 
 

C'est avec beaucoup d'impatience que mes deux femmes attendent maintenant l'arrivée de leur amie Magali, diplômée en langage caprin pour bèler (mais est-ce qu'une chêvre bèle?) des mots tendres à ce curieux petit bouc. Génées par tant de promiscuité les poules ont préférées  partir couver ailleurs, dans une ancienne étable, avant de devenir complètement chèvre. Je m'interroge-moi aussi, car le bouc passe maintenant ses après-midis dans la cuisine.
 



Pimpling Party
Samedi 13 mars, nous avions rendez-vous chez une petite camarade de classe de téa et ses parents pour la première partie de Pimpling de l'année des Capelson. Pour ceux et celles qui ignoreraient la signification de ce joli mot suédois exceptionnellement facile à prononcer, il s'agit de pêche nordique d'hiver en eaux troubles et gelée. À cette époque de l'année la surface des lacs est encore recouverte d'une épaisse couche de neige et gelée sur plus de cinquante centimètres. 

Avant de jeter votre hameçon et vos espoirs à l'eau il vous faudra donc forer au préalable la glace, pour obtenir un petit trou d'une dizaine de centimètres de diamètre, dans lequel vous introduirez un petit ver pas trop frileux frétillant pour quelques minutes encore sur la pointe de votre hameçon. La suite dépendra de votre patience et de votre chance qui vous permettront peut-être de remonter à la surface une Perche qui par votre faute ne verra pas d'autres printemps illuminer les eaux dans lesquelles elle surnage depuis l'hiver. Rien de tel ne s'est produit ce samedi 13 mars, nous n'avons pas gagné la super cagnotte, pas remonté de trésor enfoui sous la surface du lac, ni remonté de poisson Perche pour notre déjeuner, mais nous sommes repartis avec une belle expérience dans nos filets.
 

Tous les pêcheurs détiennent bien sur un lieu connu d'eux seuls où ils furent témoins de pêches miraculeuses. Il en va ainsi chez les pêcheurs. Nous partîmes non pas en barque à la recherche du filon, mais en scooter des neiges beaucoup plus approprié sur terrain gelé. Téa, Nina et sa copine Olivia se sont assises à l'intérieur d'un petit chariot rouge traîné par le scooter, et moi derrière le pilote. Il existe tout un réseau routier réservé au scooter des neiges dessiné et entretenu à travers la forêt avec ses propres panneaux de signalisations et ses relais d'étapes, qui vous permet de traverser tout le nord de la Suède pour vous rendre, si le cœur vous en dit jusqu'au Danemark. Bien sûr, le petit lac vers lequel nous sommes allés n'est relié par aucun chemin officiel, et c'est par des sentiers plus libres que nous avons navigué. La conduite de l'engin qu'il m'a été permis d'essayer s'apparente à celle d'une moto pour la vitesse et les sensations, et d'un bateau léger pour la tenue du cap et de l'équilibre. 
 

La profession du pilote et papa de la petite amie de Téa, garde forestier, lui a permis de développer un sens de l'orientation à travers les pins et les sapins suédois, suffisant pour trouver après 20 kilomètres de moto-navigation le lac recherché.

A peine nos pieds posés sur la glace, muni d'une foreuse à main le papa-pilote-pêcheur a percé un trou pour tout le monde, c'est-à-dire deux pour Téa et sa copine, deux pour Nina et moi, et un pour lui. Chacun bien assis sur sa petite chaise les fesses protégées d'un contact un peu frais avec le sol gelé, nous avons laissé filer nos lignes dans leur petit trou sous un soleil éclatant et une brise légère, puis attendu la perche...
 
 


Un peu de bois, quelques allumettes, des saucisses et un bon morceau d'Elan fumé nous ont permis de dissiper notre impatience laissant les cinq petits vers solidement enfilés sur leurs hameçons à leur travail ingrat. Finalement, une fois le repas terminé, le café goulûment avalé, le tour du lac en scooter pour les enfants rondement mené,  nous sommes repartis bredouille mais pas déçus du voyage et encore pleins d'espoirs. La saison du Pimpling ne fait que commencer.


 


Une journée tranquille à Eden


Je me suis assis tranquillement ce matin sur le rocking-chair de notre chambre au premier étage face à une large fenêtre ensoleillée par un soleil printanier avec pour seule ambition de regarder la nature. Une trentaine de minutes et de trop nombreuses pensées ont filé en secret, avant que je me lève apaisé par ce voyage immobile. À ce moment même, j'entendis le bruit de la neige qui craque et d'un moteur de voiture qui annonçaient le retour de Nina partit en ville déposer Téa et régler différentes démarches administratives. Injustement mais légitimement, elle était fatiguée et tendue. Elle avait encore milles petites choses importantes et moins importantes à régler, mais nous avons tout de même décidé de partir dans la forêt en emportant avec nous un déjeuner léger.
 

Nous avons tourné à gauche après l'étable en quittant la ferme, pour longer la propriété d'un original voisin chirurgien-agriculteur avant de pénétrer dans la forêt quelques centaines de mètres plus loin. J'avais dans l'idée d'emprunter un chemin fréquenté par le troupeau de rennes dont j'avais suivi les traces dans une neige toute fraîche lors de notre dernière rencontre. Nous marchions silencieusement dans la forêt foulant une neige un peu humide depuis moins d'une demi-heure, quand soudain je les vis à nouveau. Nina du les voir aussi car elle s'arrêta exactement au même moment. Deux jeunes femelles se tenaient immobiles à une cinquantaine de mètres devant nous. Le hasard de notre rencontre nous plaçait Nina et moi entre ces jeunes femelles retardataires et le reste du troupeau un peu plus loin devant. Pendant plusieurs minutes elles hésitèrent sur la marche à suivre. Rester là séparées de leur tribu, ou rejoindre le troupeau en courrant le risque de se rapprocher encore davantage des deux humains immobiles qui chuchotaient d'une voix très faible. Je ne sais pas comment elles prirent leur décision, mais elles s'engagèrent sur les traces des rennes de tête, nous ouvrant la voie vers le reste du troupeau. 
 

Au bout d'une courte course-poursuite derrière les deux rennes, nous rejoignîmes une dizaine d'animaux qui broutaient des lichens et de la mousse bien humide sous le soleil printanier d'une clairière d'arbre fraîchement coupés. 
 
 
 
 
 


Après s'être laissé observé de trop 
courts instants les paisibles rennes
coururent rejoindre un coin de forêt 
plus secret.
 
 
 
 
 
 


Nous déjeunâmes nous aussi, assis sur un tronc de sapin couché, préféré à de la mousse trop humide avant de rejoindre Eden. Il était près de quatorze heures, l'heure du déjeuner de Sacha le bouc qui avala goulûment ses vingt centilitres de lait maternel, avant de faire des bonds joyeux dans la cuisine pour le plus grand plaisir de sa maîtresse aussi joyeuse que lui et beaucoup plus détendue que ce matin. Laissant les amoureux à leur intimité, je suis monté au premier étage où nous avons aménagé un petit bureau pour faire mes vocalises de suédois, puis j'ai pris la voiture une heure plus tard pour chercher Téa toujours à l'école. Il était environ quinze heure trente, et la lumière était déjà un peu plus jaune, l'air du soir se chargeait des odeurs humides de terre et de forêt. La voiture glissa plusieurs fois quand elle s'engouffrait dans les immenses flaques d'eau de neige fondue sur les bords de la route. Arrivé à l'entrée de Junsele la petite ville de mille cinq cent habitants où se trouve commerce, administration, et école, la voiture s'est avancée très lentement dans la rue principale presque déserte de Junsele, flanquée de maisons de bois sur chaque côté comme dans un western américain, puis j'ai tourné dans la petite rue où se trouve l'école de Téa. Avec amusement, j'ai reconnu les voisins chez qui nous avions dîné vendredi, et la vielle Volvo grise du voisin agriculteur/chirgurgien. Téa m'attendait à l'intérieur du bâtiment. Elle ouvrit la porte d'un étonnant "four à chaussure" dans lequel se trouvaient ses bottes toutes chaudes, les enfila et fila vers la voiture. Arrivé à la maison, je garais la Volvo rouge derrière la voiture d'une voisine venue rendre visite à Nina. Je la saluai rapidement avant de filer égoïstement vers la tranquillité solitaire de l'étable où il y a encore beaucoup d'énergie physique à dépenser pour rendre l'endroit utilisable.



Un mantra suédois

Ce matin du 19 mars 2004, le ciel nous a fait cadeau d'un de ses plus jolis bleus, accompagné d'un soleil immense pour réchauffer l'atmosphère jusqu'à dix-huit degrés. Une brise légère et fraîche soufflait comme un air marin surs les prairies toujours enneigées d'Eden. Un tel cadeau ne pouvait se refuser. Je me suis installé sur la petite passerelle d'accès à la maison faite de planches de bois grises délavées par le soleil et l'eau, comme sur le pont d'un vieux voilier, pour faire mes gammes de suédois. Sacha le bouc aussi malin qu'un singe m'a aussitôt piqué mon coussin. Je n'ai pas eut le cœur de le déloger. 

Depuis deux jours, j'emploie les grands moyens pour tenter de progresser dans l'acquisition du Suédois en apprenant méthodiquement par cœur le dictionnaire. Avec un peu de liberté vis-à-vis de l'éditeur de ce gros dictionnaire, je ne mémorise pour chaque lettre de l'alphabet que les mots qui me plaisent. Depuis deux jours, je navigue ainsi dans la lettre A. Cela donne un curieux voyage qui raconte presque l'histoire du moment. 

Cela parle, 
 
d'absence,  avec abandonné (övergiven) etabsent (frånvarande)
de changement, avec accepter (motta), acclimater (acklimatisera), accélération (acceleration), achever (fullborda) 
de présence, actuellement (nu), attentif (uppmärksam), arrèter (stanna) 
mais aussi d'inquiétudes, avec anpe (arbetsförmedlingen), affaire (affär), angoisse (ångest) et assassin (mördare),
et bien sûr de Nina et Téa. avec affectueuse (tillgiven), et adorable (förtjusande)



 

J'ai récité ainsi comme un long mantra ces mots qui sonnent encore de façon étrange, en marquant chaque syllabe d'un pas sur la passerelle de bois. J'ai ainsi par la même occasion beaucoup marché ce matin en partageant avec Sacha le bouc un peu de chocolat comme récompense de ces efforts d'apprentissage.



Le renard rôde - Le retour

Notre chat Jay-Jay occupe dorénavant ses journées dehors à chasser sur ses nouvelles terres, on ne sait pas très bien quoi. Bref rappel pour ceux qui ont déjà vu les deux bestiaux et qui ont encore du mal à faire la différence. Jay-Jay c’est le petit chat, mignon, agile, espiègle et intelligent. Le chat de ma fille Téa. L’autre, avec un ventre affaissé, très pratique pour épousseter ces grands parquets de bois suédois, un peu lent à la comprenette, mais si lourdement affectueux, c’est Ouarzazate, mon chat. Rien n’a changé dans la vie du bon Ouarzazate. Il se lève, il mange, il dort, il se lève, il mange, il dort etc. Jay-Jay évidemment plus audacieux, a pris lentement de l’assurance et intelligent qu’il est, s’échappe maintenant tout seul à l’extérieur, ouvrant lui-même la porte d’entrée d’un bond altier et aérien. Pourtant, depuis quelques jours, sa majesté rentrait parfois penaud, la queue entre les jambes, le poil hérissé par la peur …..ou peut-être la jalousie. Un animal tout aussi princier et malin que lui foulait en tout impunité son territoire. Le renard d’Eden.




 
 

L'aventure continue !