| Les tribulations des Capelson en Suède - Mars
2004
Téa
à l'école du Grand Nord Suédois
Téa a
débuté l'école le mardi 02 mars où
après une semaine de prise de contact progressif en compagnie de
sa maman, elle va très rapidement "étudier" chaque jour de
9 heures à 16 heures. Son école compte une multitude de
petites pièces qui sont autant d'ateliers où les enfants
vont et viennent de façon assez autonome. Ici aucun tableau noir
mais des ateliers d'apprentis bricoleurs, artistes peintres en herbe,
alpinistes débutants, coin-lecture pour les plus intellos, et
bien sûr une salle de repos. Deux sorties matin et après
midi donnent également l'occasion aux enfants de s'essayer au
ski, à la luge et autres sports de plein air du grand nord.
Téa échappe ainsi de justesse au retour de
l'Autorité Française (ici la fessée est punie par
la loi) pour goûter aux joies de l'épanouissement à
la Suédoise.
Grâce
au développement de son autonomie, dans moins de six mois,
Téa lâchée seule dans la forêt sera capable de
retrouver le chemin de la maison, faire son dîner, une bise
à son papa puis grimpera dans sa chambre, et se racontera une
histoire toute seule, avant de s'endormir. Pour le moment elle
s'écroule sur le canapé juste un peu après
"Boulimpoupa" l'émission ludoéducative de la chaîne
publique devant laquelle tout bon Suédois de moins de dix ans se
colle à dix-huit heures précises, chaque soir sauf le
dimanche.
Un
réfugié français en Suède
De mon côté, je suis allé suivre mon
premier cours de suédois lundi 1er mars pendant que Nina ,
toujours aussi bienveillante avec moi, continuait de régler les
différentes démarches administratives nécessaires
à l'introduction d'un immigré français dans ce bon
royaume de Suède.
Tout
droit sur 80kms, et à droite
Partis
d'Eden avec dans le ventre deux excellentes saucisses suédoises
en guise de déjeuner, j'ai rejoint la ville de Solleftea
après quatre-vingts kilomètres de route enneigée au
volant de la vaillante petite Volvo rouge pour assister à mon
premier cours de suédois. Généreuse et efficace, la Suède accorde à ses
immigrants des cours de suédois totalement gratuits pour
faciliter leur intégration. Pour le bien de tous. Arrivé
avec quelques minutes de retard je me suis assis bien sagement au
deuxième rang, d'où j'ai pu contempler
immédiatement la grande variété des origines
culturelles présentes dans la salle de classe.
"L'axe
du mal" de G.W.Bouche est en Suède
La pause
me permit de cartographier en partie les nationalités
représentées dans ce concert d'apprentis suédois.
En dehors de la jeune femme voilée très studieuse assise
devant moi dont la nationalité me reste encore inconnue, à
l'évidence propriétaire du plus gros dictionnaire de la
classe, la jeune femme tout sourire derrière moi arrivait tout
juste du Vietnam, un peu plus loin sur le
côté-fenêtre deux hommes ont quitté
l'Afghanistan il y a quelques mois, l'un d'entre eux avec de curieux
cheveux teints en roux. Se trouvaient également dispersés
dans la salle plusieurs élèves originaires du Soudan, et
enfin deux turcs très souriants.
La Suède, terre d'accueil
Ma classe
se constitue d'une majorité de réfugiés
arrivés pour la plupart très récemment en Suède. Abdel Nasser de
nationalité afghane est l'un d'entre eux. Après avoir
d'abord cherché à rejoindre sa mère, sa sœur et la
chaleur de l'Australie, les conditions exigées par ce pays, qui
l'empêchaient par exemple de quitter le territoire avant plusieurs
années, lui ont fait finalement préférer la Suède, où selon ses
propres termes "réfugié politique" ne signifie pas
"prisonnier politique".
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Réfugié ne semble au demeurant pas faire
partie des statuts les plus enviables sur cette planète, mais
tous ont le sourire. Smain en particulier, réfugié
arrivé depuis seulement un mois du Soudan, fait preuve de
beaucoup d'élégance portant cravate et costume sous un
parka un peu trop grand. Au contraire d'Abdel Kader on ne sent chez lui
aucune colère, ni amertume, seulement évidemment un peu de
tristesse. La jeune femme vietnamienne discute avec tout le monde dans
un savoureux mélange de suédois et d'anglais.
Paris,
Paris, Paris !
Les hommes
sont en général étonnés, ou
scandalisés, de voir un Français installé ici dans
le grand nord Suédois, de sa propre volonté. Pour les
rassurer sur mon équilibre psychologique j'explique ce choix
comme un acte d'amour pour une suédoise de la région.
Certains semblent ainsi mieux comprendre, d'autres continuent de penser
qu'il faut être fou pour préférer le froid et la
nature aux paillettes de Paris. Je ne peux pas tout à fait leur
donner tort, et si j'étais réfugié soudanais, je
choisirais probablement aussi la rassurante multitude parisienne
à la solitude du grand nord. Mais je ne suis pas
réfugié soudanais.
Des
enseignantes patientes
Les
manuels mis à notre disposition se révèlent d'un
usage agréable, les prénoms des personnages mis en
scène comme Hassan, Kader ou Marie-Louise, sont bien
adaptés au public, et nos deux enseignantes font preuve d'une
patience toute suédoise face aux accents aussi variés que
prononcés de notre classe. Mes collègues s'expriment entre
eux dans une langue que je suppose l'arabe, concurrent direct de
l'anglais dans la catégorie des langues internationales. A trois
heures et demie quand sonne la fin du cours, je suis tout de même
fatigué et heureux de retrouver l'air frais et vivifiant de
l'extérieur (Tout cela doit rappeler quelques souvenirs à
notre très cher Arnaud)
Les
chaussettes de l'archiduchesse sont elles sèches
archisèches ?
Parti avec
un handicap, puisque ce groupe a démarré depuis plusieurs
semaines, je découvre avec bonheur que la grammaire
abordée dans ces premières leçons ne pose pas de
grosses difficultés, au contraire de la prononciation qui
requiert une grande attention au rythme, au mouvement de ses
lèvres, et un travail de grande précision de la langue. Le
Suédois se chante beaucoup plus qu'il ne se parle en comparaison
du français. Voyelles longues et voyelles courtes rythment le
phrasé en même temps qu'elles modifient la signification
des mots.
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Un renard rôde autour du poulailler
"Le renard, le renard, vite mettez vos chaussures et
suivez-moi", hurlais-je mercredi 4 mars en entrant comme un fou furieux
dans la maison, à l'heure de "Boulimpoupa", l'émission
ludo-éducative pour jeune tête blonde suédoise tous
les soirs sauf le dimanche à 18 heures pécises en Suède.
Nous savions
au regard des traces dans la neige autour du poulailler qu'un renard
rôdait, et rôde depuis longtemps aux dires de la maman de
Nina, mais c'est la première fois que je voyais l'animal. C'est
en allant chercher l'œuf du soir, que j'ai d'abord entendu un cognement,
comme le bruit d'un objet qui tombe. Au moment exact où je
fermais la petite trappe qui donne sur l'arrière de
l'étable, j'ai vu un animal de la taille d'un petit chien avec
une épaisse queue, faire des bonds et creuser de ses pattes avant
la neige, à la recherche d'une souris ou d'un mulot. Le renard.
Bien qu'il m'aperçût lui aussi, me devinant peut-être
trop gras pour passer par l'ouverture, il ne jugea pas utile de prendre
tout de suite la fuite.
Nina chef d'exploitation forestière
La famille de
Nina, c'est-à-dire elle et sa maman, possède comme
d'autres familles suédoises de tradition agricole un peu de
forêt. Beaucoup de paysans ont vendu autrefois à vil prix
la majorité de leur forêt sans intérêt
à leurs yeux, à des entreprises forestières qui
exploitent aujourd'hui plus de la moitié de la forêt dans
le nord. La famille de Nina n'a pas commis la même erreur.
C'est ainsi que
seulement une semaine après notre arrivé, le
représentant très souriant d'une entreprise de
transformation de bois est venu se présenter, avec gâteaux
et café dans sa besace. Nous sentant peut-être un peu sur
nos gardes, il nous a proposé de nous montrer la
façon dont son entreprise travaille. Deux énormes machines
et trois personnes suffisent pour abattre plusieurs dizaines d'hectares
en une semaine, laissant derrière elles une saignée dans
la forêt, hérissée de jeunes arbres trop jeunes pour
être utilisés. Après deux ans de repos, la terre est
ensuite replantée avec de jeunes pousses qui deviendront des pins
robustes et droits cent ans plus tard.
Au bout de la ballade pour apprenti exploitant forestier
nous attendait le spectacle inattendu de rennes en liberté,
attirés par la végétation mise à nue lors de
l'arrachage et la découpe des arbres.
Dérangés
peut-être par les machines, nous avons pu les voir juste un peu
avant qu'ils ne s'enfoncent dans les bois.
Tout savoir sur la forêt
suédoise
Sur la
piste des rennes
Quelques
jours plus tard dimanche 07 mars, je me suis rendu à nouveau dans
la forêt avec l'espoir ténu d'apercevoir encore une
bête sauvage en excluant de préférence les ours, de
plus en plus fréquents dans les environs quand les beaux jours
reviennent. Je me promenais seul ce dimanche matin suivant les traces
d'un skidoo ou d'un chemin forestier enneigé, sans d'autre but
que de ne pas me perdre. Tel le Petit Poucet je prenais la
précaution de laisser quelques marques après chacun des
nombreux croisements empruntés.
Après
une semaine d'un soleil éclatant, le ciel s'était couvert
ce dimanche de toutes une nuance de gris, et une brise
légère sifflait dans les pins et les sapins. Au bout d'une
demi-heure de marche je me suis rendu compte que je me dirigeais vers
la parcelle de forêt en chantier où quelques jours plus
tôt nous avions aperçu nos premiers rennes. La pente
devenait maintenant assez raide, et je du m'arrêter à
plusieurs reprises pour souffler un peu et contempler au passage la
forêt qui s'étendait à perte de vue.
C'est
juste en arrivant au sommet de la petite colline que j'ai surpris
à moins de dix mètres de moi, un petit troupeau de rennes
en train de brouter tranquillement sur le plateau dégagé
qui s'étendait sous mes yeux. Eux comme moi nous sommes
immobilisés de surprise. Pour ne pas les effrayer je me suis
assis sans faire de gestes brusques, et je suis resté là
simplement à observer les trois mâles et les onze
femelles.
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Un des trois mâles avec de hautes cornes toutes
biscornues et une grosse barbichette blanche s'est lui aussi
tranquillement allongé en se laissant tomber sur ses deux pattes
avant. Deux jeunes femelles se sont approchées de moi un peu plus
près que les autres sans me perdre une seconde du regard, puis
le troupeau reprit son déjeuner après quelques minutes
d'observation du drôle d'animal parisien perdu au beau milieu de
la forêt suédoise un dimanche matin.
J'ai
regretté de ne pas avoir emporté ma petite camera ce
matin-là, ce sera pour une autre fois j'espère. De retour
à la maison j'appris un peu plus tard d'une femme du village que
ce troupeau appartient à un lapon installé pour l'hiver
dans les environs d'Eden.
Si les
rennes vivent en totale liberté dans la forêt
suédoise ils sont néanmoins sous la surveillance des
Samis, les lapons, qui font migrer leurs animaux un peu plus au sud
pendant l'hiver pour leur permettre de s'alimenter. L'un des mâles
aperçu portait autour du cou un collier blanc qui permet, je
suppose à son propriétaire de l'identifier.
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Du
rififi à Eden
De nombreux
lecteurs se sont inquiétés légitimement de la
santé morale et physique de ma très chère Nina. Je
dois leur dire la vérité toute nue, sans détours :
si elle ne dort pas encore dans l'ancienne écurie, elle et sa
fille en prennent le chemin.
Je ne me suis
pas inquiété tout de suite quand elles se sont
couchées toutes les deux, bien plus tôt qu'à
l'accoutumée, mais une accumulation de détails troublants
a très vite attirée mon attention. D'abord ce sourire
béat dans leur sommeil sur une frimousse rougie par le froid et
le soleil, marque incontestable des rêves fiévreux et
passionnés, puis cette couette remontée jusqu'au cou dans
leurs chambres pourtant très bien chauffées, subterfuge
féminin pour masquer le parfum de leur nouvel amant.
Matin, midi
et soir je les entendais depuis plusieurs jours quitter
fébrilement la maison, un énorme biberon de lait à
la main, chuchotant le prénom de leur amant Sacha, pour filer
tout droit jusqu'à l'ancienne écurie où dormait
bien tranquillement jusqu'ici le petit couple de gallinacés.
Chacun sait bien sur à quel point le mâle suédois
apprécie le lait, comme d'autres boissons plus
alcoolisées.
J'ai
découvert depuis peu en allant chercher mon œuf le pot aux roses.
Depuis quelques jours, elles se disputaient l'attention d'un vrai, d'un
dur, un tatoué, le poil gris et les oreilles toutes blanches, au
parfum d'essence de laine et de fromage de chèvre. Un bouc de la
plus belle espèce. Je m'interroge encore sur le choix de ce
prénom Sacha qui est aussi celui d'un petit ami parisien de
Téa. Ce petit garçon si séduisant a-t-il un peu
trop fait tourner en bourrique ma petite fille chérie?
C'est avec beaucoup d'impatience que mes deux femmes
attendent maintenant l'arrivée de leur amie Magali,
diplômée en langage caprin pour bèler (mais est-ce
qu'une chêvre bèle?) des mots tendres à ce curieux
petit bouc. Génées par tant de promiscuité les
poules ont préférées partir couver ailleurs,
dans une ancienne étable, avant de devenir complètement
chèvre. Je m'interroge-moi aussi, car le bouc passe maintenant
ses après-midis dans la cuisine.
Pimpling
Party
Samedi 13 mars,
nous avions rendez-vous chez une petite camarade de classe de téa
et ses parents pour la première partie de Pimpling de
l'année des Capelson. Pour ceux et celles qui ignoreraient la
signification de ce joli mot suédois exceptionnellement facile
à prononcer, il s'agit de pêche nordique d'hiver en eaux
troubles et gelée. À cette époque de l'année
la surface des lacs est encore recouverte d'une épaisse couche
de neige et gelée sur plus de cinquante centimètres.
Avant de
jeter votre hameçon et vos espoirs à l'eau il vous faudra
donc forer au préalable la glace, pour obtenir un petit trou
d'une dizaine de centimètres de diamètre, dans lequel vous
introduirez un petit ver pas trop frileux frétillant pour
quelques minutes encore sur la pointe de votre hameçon. La suite
dépendra de votre patience et de votre chance qui vous
permettront peut-être de remonter à la surface une Perche
qui par votre faute ne verra pas d'autres printemps illuminer les eaux
dans lesquelles elle surnage depuis l'hiver. Rien de tel ne s'est
produit ce samedi 13 mars, nous n'avons pas gagné la super
cagnotte, pas remonté de trésor enfoui sous la surface du
lac, ni remonté de poisson Perche pour notre déjeuner,
mais nous sommes repartis avec une belle expérience dans nos
filets.
Tous
les pêcheurs détiennent bien sur un lieu connu d'eux seuls
où ils furent témoins de pêches miraculeuses. Il en
va ainsi chez les pêcheurs. Nous partîmes non pas en barque
à la recherche du filon, mais en scooter des neiges beaucoup plus
approprié sur terrain gelé. Téa, Nina et sa copine
Olivia se sont assises à l'intérieur d'un petit chariot
rouge traîné par le scooter, et moi derrière le
pilote. Il existe tout un réseau routier réservé au
scooter des neiges dessiné et entretenu à travers la
forêt avec ses propres panneaux de signalisations et ses relais
d'étapes, qui vous permet de traverser tout le nord de la Suède pour vous rendre, si le
cœur vous en dit jusqu'au Danemark. Bien sûr, le petit lac vers
lequel nous sommes allés n'est relié par aucun chemin
officiel, et c'est par des sentiers plus libres que nous avons
navigué. La conduite de l'engin qu'il m'a été
permis d'essayer s'apparente à celle d'une moto pour la vitesse
et les sensations, et d'un bateau léger pour la tenue du cap et
de l'équilibre.
La profession
du pilote et papa de la petite amie de Téa, garde forestier, lui
a permis de développer un sens de l'orientation à travers
les pins et les sapins suédois, suffisant pour trouver
après 20 kilomètres de moto-navigation le lac
recherché.
A peine nos pieds posés sur la glace, muni d'une
foreuse à main le papa-pilote-pêcheur a percé un
trou pour tout le monde, c'est-à-dire deux pour Téa et sa
copine, deux pour Nina et moi, et un pour lui. Chacun bien assis sur sa
petite chaise les fesses protégées d'un contact un peu
frais avec le sol gelé, nous avons laissé filer nos lignes
dans leur petit trou sous un soleil éclatant et une brise
légère, puis attendu la perche...
Un peu de bois,
quelques allumettes, des saucisses et un bon morceau d'Elan fumé
nous ont permis de dissiper notre impatience laissant les cinq petits
vers solidement enfilés sur leurs hameçons à leur
travail ingrat. Finalement, une fois le repas terminé, le
café goulûment avalé, le tour du lac en scooter pour
les enfants rondement mené, nous sommes repartis
bredouille mais pas déçus du voyage et encore pleins
d'espoirs. La saison du Pimpling ne fait que commencer.
Une
journée tranquille à Eden
Je me suis assis
tranquillement ce matin sur le rocking-chair de notre chambre au premier
étage face à une large fenêtre ensoleillée
par un soleil printanier avec pour seule ambition de regarder la
nature. Une trentaine de minutes et de trop nombreuses pensées
ont filé en secret, avant que je me lève apaisé
par ce voyage immobile. À ce moment même, j'entendis le
bruit de la neige qui craque et d'un moteur de voiture qui
annonçaient le retour de Nina partit en ville déposer
Téa et régler différentes démarches
administratives. Injustement mais légitimement, elle était
fatiguée et tendue. Elle avait encore milles petites choses
importantes et moins importantes à régler, mais nous avons
tout de même décidé de partir dans la forêt
en emportant avec nous un déjeuner léger.
Nous
avons tourné à gauche après l'étable en
quittant la ferme, pour longer la propriété d'un original
voisin chirurgien-agriculteur avant de pénétrer dans la
forêt quelques centaines de mètres plus loin. J'avais dans
l'idée d'emprunter un chemin fréquenté par le
troupeau de rennes dont j'avais suivi les traces dans une neige toute
fraîche lors de notre dernière rencontre. Nous marchions
silencieusement dans la forêt foulant une neige un peu humide
depuis moins d'une demi-heure, quand soudain je les vis à
nouveau. Nina du les voir aussi car elle s'arrêta exactement au
même moment. Deux jeunes femelles se tenaient immobiles à
une cinquantaine de mètres devant nous. Le hasard de notre
rencontre nous plaçait Nina et moi entre ces jeunes femelles
retardataires et le reste du troupeau un peu plus loin devant. Pendant
plusieurs minutes elles hésitèrent sur la marche à
suivre. Rester là séparées de leur tribu, ou
rejoindre le troupeau en courrant le risque de se rapprocher encore
davantage des deux humains immobiles qui chuchotaient d'une voix
très faible. Je ne sais pas comment elles prirent leur
décision, mais elles s'engagèrent sur les traces des
rennes de tête, nous ouvrant la voie vers le reste du
troupeau.
Au bout
d'une courte course-poursuite derrière les deux rennes, nous
rejoignîmes une dizaine d'animaux qui broutaient des lichens et de
la mousse bien humide sous le soleil printanier d'une clairière
d'arbre fraîchement coupés.
Après
s'être laissé observé de trop
courts instants
les paisibles rennes
coururent
rejoindre un coin de forêt
plus secret.
Nous
déjeunâmes nous aussi, assis sur un tronc de sapin
couché, préféré à de la mousse trop
humide avant de rejoindre Eden. Il était près de quatorze
heures, l'heure du déjeuner de Sacha le bouc qui avala
goulûment ses vingt centilitres de lait maternel, avant de faire
des bonds joyeux dans la cuisine pour le plus grand plaisir de sa
maîtresse aussi joyeuse que lui et beaucoup plus détendue
que ce matin. Laissant les amoureux à leur intimité, je
suis monté au premier étage où nous avons
aménagé un petit bureau pour faire mes vocalises de
suédois, puis j'ai pris la voiture une heure plus tard pour
chercher Téa toujours à l'école. Il était
environ quinze heure trente, et la lumière était
déjà un peu plus jaune, l'air du soir se chargeait des
odeurs humides de terre et de forêt. La voiture glissa plusieurs
fois quand elle s'engouffrait dans les immenses flaques d'eau de neige
fondue sur les bords de la route. Arrivé à l'entrée
de Junsele la petite ville de mille cinq cent habitants où se
trouve commerce, administration, et école, la voiture s'est
avancée très lentement dans la rue principale presque
déserte de Junsele, flanquée de maisons de bois sur chaque
côté comme dans un western américain, puis j'ai
tourné dans la petite rue où se trouve l'école de
Téa. Avec amusement, j'ai reconnu les voisins chez qui nous
avions dîné vendredi, et la vielle Volvo grise du voisin
agriculteur/chirgurgien. Téa m'attendait à
l'intérieur du bâtiment. Elle ouvrit la porte d'un
étonnant "four à chaussure" dans lequel se trouvaient ses
bottes toutes chaudes, les enfila et fila vers la voiture.
Arrivé à la maison, je garais la Volvo rouge
derrière la voiture d'une voisine venue rendre visite à
Nina. Je la saluai rapidement avant de filer égoïstement
vers la tranquillité solitaire de l'étable où il y
a encore beaucoup d'énergie physique à dépenser
pour rendre l'endroit utilisable.
Un
mantra suédois
Ce matin du
19 mars 2004, le ciel nous a fait cadeau d'un de ses plus jolis bleus,
accompagné d'un soleil immense pour réchauffer
l'atmosphère jusqu'à dix-huit degrés. Une brise
légère et fraîche soufflait comme un air marin surs
les prairies toujours enneigées d'Eden. Un tel cadeau ne pouvait
se refuser. Je me suis installé sur la petite passerelle
d'accès à la maison faite de planches de bois grises
délavées par le soleil et l'eau, comme sur le pont d'un
vieux voilier, pour faire mes gammes de suédois. Sacha le bouc
aussi malin qu'un singe m'a aussitôt piqué mon coussin. Je
n'ai pas eut le cœur de le déloger.
Depuis deux
jours, j'emploie les grands moyens pour tenter de progresser dans
l'acquisition du Suédois en apprenant méthodiquement par
cœur le dictionnaire. Avec un peu de liberté vis-à-vis de
l'éditeur de ce gros dictionnaire, je ne mémorise pour
chaque lettre de l'alphabet que les mots qui me plaisent. Depuis deux
jours, je navigue ainsi dans la lettre A. Cela donne un curieux voyage
qui raconte presque l'histoire du moment.
Cela
parle,
| d'absence, |
avec
abandonné (övergiven) etabsent (frånvarande) |
| de
changement, |
avec
accepter (motta), acclimater (acklimatisera), accélération
(acceleration), achever (fullborda) |
| de
présence, |
actuellement
(nu), attentif (uppmärksam), arrèter (stanna) |
| mais
aussi d'inquiétudes, |
avec
anpe (arbetsförmedlingen), affaire (affär), angoisse
(ångest) et assassin (mördare), |
| et
bien sûr de Nina et Téa. |
avec
affectueuse (tillgiven), et adorable (förtjusande) |
|
|
J'ai
récité ainsi comme un long mantra ces mots qui sonnent
encore de façon étrange, en marquant chaque syllabe d'un
pas sur la passerelle de bois. J'ai ainsi par la même occasion
beaucoup marché ce matin en partageant avec Sacha le bouc un peu
de chocolat comme récompense de ces efforts d'apprentissage.
Le renard rôde - Le retour
Notre
chat Jay-Jay occupe dorénavant ses journées dehors
à chasser sur ses nouvelles terres, on ne sait pas très
bien quoi. Bref rappel pour ceux qui ont déjà vu les deux
bestiaux et qui ont encore du mal à faire la différence.
Jay-Jay c’est le petit chat, mignon, agile, espiègle et
intelligent. Le chat de ma fille Téa. L’autre, avec un ventre
affaissé, très pratique pour épousseter ces grands
parquets de bois suédois, un peu lent à la comprenette,
mais si lourdement affectueux, c’est Ouarzazate, mon chat. Rien n’a
changé dans la vie du bon Ouarzazate. Il se lève, il
mange, il dort, il se lève, il mange, il dort etc. Jay-Jay
évidemment plus audacieux, a pris lentement de l’assurance et
intelligent qu’il est, s’échappe maintenant tout seul à
l’extérieur, ouvrant lui-même la porte d’entrée d’un
bond altier et aérien. Pourtant, depuis quelques jours, sa
majesté rentrait parfois penaud, la queue entre les jambes, le
poil hérissé par la peur …..ou peut-être la
jalousie. Un animal tout aussi princier et malin que lui foulait en tout
impunité son territoire. Le renard d’Eden.
L'aventure
continue !
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