Portrait du poète


Paul Magritte

Je rêve à toi, ô poète, chiffonnier des jours…

Je t’imagine, mon bonhomme.

Tu as un veston de grosse cheviote bleue, à plis épais, avec des boutons comme des friandises. Un gilet trop large, à petits carreaux. Une tabatière d’ébène ornée de signes du Zodiaque. Un pantalon gris en basin. Un vaste mouchoir d’escamoteur, un mouchoir paysan à pois, un mouchoir à nicotine. Des souliers jaunes. Une bague en argent…

Tu ris, mon bonhomme, le pouce au gousset et quatre doigts bondinés caressant ta bedaine. Tu portes volontiers un chapeau melon beige. Tu as une bonne balle, bien ronde, à poils ras couleur poivre. Un nez truffé de fin tabac. Des yeux de porcelaine bleue que tes malices noircissent. Des oreilles velues, appétissantes comme des beignets.

Trois dents en or dans la bouche et dans tes innombrables poches : le plan symbolique d’une contrebasse, le langage des fleurs, le manuel du célibat, des photographies anciennes.

J’entends ta voix d’enfant, ta toux délicate, tes phrases nonchalantes.

O, poète ! Il fait bon s’asseoir à ta table, crocheter dans ton bric-à-brac, plonger ses mains dans la sciure de bois.

Je sais tes goûts, bouche de curé. Tu es gourmet. Tu aimes le vin, le lapin aux prunes, les escargots, la chapelure.

Tu savoures tes étoffes rouges, ton vieux phono, tes horloges à personnages.

Tu aimes les dimanches, les pipes Jacob, les cartes à jouer salies.

Tu apprivoises des souris, des pensées neuves.

Ingénieux, industrieux bonhomme : je te vois à ton établi, à la clarté populaire de ta lampe. Je te vois devant ta nappe souillée.

Tu construis es petits trucs avec des coquilles de noix, des allumettes, des boutons de nacre, des grains de café, de la mie de pain, des épingles à cheveux.

O sage du matin et du soir, évangéliste des cafetières et des compotiers, confesseur des cache-corsets.

Tu fais tes sermons sur la montagne dans les cuisines-caves, au dessert, en fumant des algériennes.

Tu chantes tes béatitudes à l’hôpital, dans la neige, dans l’haleine des mendiants, dans les hoquets des ivrognes.

Tes miracles quotidiens sont menues métamorphoses : d’un bac à ordure, une bijouterie ; d’une boîte-aux-lettres, un colombier ; d’un soupirail de boulangerie, les tropiques ; d’un boulier-compteur, les travaux d’hercule.

Salut ! marchand de nougats-poèmes, oncle à devinettes, invité des vieilles filles, abonné des enterrements, feuilletonniste des adultères.

Salut ! dernier client, fessard à toile cirée, collectionneur de menus et de bouchons à champagne, chipeur de morceaux de sucre, équilibriste des soucoupes.

Trinquons, poète. Trinquons…