| À cette heure où Paris exsangue voile sa face dun nuage et se tait, que son deuil soit le deuil du monde ! Nous entons bien que nous sommes tous atteints. Quelquun disait : Si Paris est détruit, jen perdrai le goût dêtre un Européen. La Ville Lumière nest pas détruite : elle sest éteinte. Désert de hautes pierres sans âme, cimetière Lenvahisseur avait prophétisé : le 15 juin jentrerai dans Paris. Il y entre, en effet, mais ce nest plus Paris. Et telle est sa défaite irrémédiable devant lesprit, devant le sentiment, devant ce qui fait la valeur de la vie. Je songe au chef de guerre qui traverse aujourdhui ces rues les plus émouvantes du monde : il ne les connaîtra jamais. Il ne verra que daveugles façades. Il sest privé à tout jamais de quelque chose dirremplaçable, de quelque chose quon peut tuer, mais quon ne peut conquérir par la force, et qui vaut plus, insondablement plus que tout ce que peuvent rafler dans le monde entier les servants des « Panzerdivisionen ». quelque chose dindéfinissable et que nous appelions Paris. Cest ici limpuissance tragique de ce conquérant victorieux : tout ce quil saisit se change à son approche Midas de lère prolétarienne en fer tordu, en pierraille lépreuse. Nimporte quel badaud dun soir de juin pouvait sannexer pour toujours le bonheur dun couchant sur Saint-Germain-des-Prés, le grisant glissement de la foule de lArc aux Chevaux de Marly, les siècles de grandeur, de misère, de sagesse, dont le visage de cette capitale plus douce et plus fière quaucune autre portait les traits pacifiés. Nimporte quel badaud, mais pas un conquérant. La confrontation stupéfiante de cet homme et de cette ville était peut-être nécessaire pour faire comprendre au monde entier quil est des victoires impossibles. On ne conquiert pas avec des chars les dons de lâme et les raisons de vivre dont on manque. Quils fassent dix fois le tour du monde ! Ils ne rencontreront partout que le fracas du néant mécanique. Jusquau jour bien plus terrifiant que le jour de la pire vengeance où, sarrêtant enfin, ils comprendront quaucun triomphe ne vaut pour eux la moindre des réalités humaines quils ont tuées. |
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Denis de Rougemont
La Gazette de Genève 17 6 - 1940 |