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Rencontres fortuites et concertées.
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| Les collages forment la jeunesse. Jacques Brunius 1924 |
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| Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus limage sera forte plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique. Pierre Reverdy 1918 |
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| On peut imaginer le temps où les problèmes de la peinture, et par exemple ceux qui ont fait le succès du cézannisme, sembleront aussi étranges, aussi anciens que les tourments prosodiques des poètes peuvent dès maintenant paraître
Nous naurons pas loptimisme daffirmer que le jour viendra où personne ne peindra plus, mais ce que lon peut avancer est que la peinture, avec lensemble des superstitions quelle comporte, du sujet à la matière, de lesprit de décoration à celui dillustration, de la composition au goût, etc., passera certainement, dans un temps qui est proche, pour un divertissement anodin réservé à des jeunes filles et à des vieux provinciaux, comme aujourdhui la versification et demain la composition de romans. Il y a lieu de le prophétiser " |
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| Refermons les guillemets, que pour réserver la surprise au lecteur, nous avons omis douvrir, sur cette citation de La Peinture au Défi (préface à une exposition de collages Galerie Goemans 1930). La prophétie ne sest pas encore accomplie. Peut-être laugure, le Louis Aragon dalors, ne croyait-il guère lui-même à ses oracles. Le collage " fait par tous " ne sest pas substitué à la peinture " faite par un ". Non seulement elle ne sest pas réalisée, mais la " peinture-peinture " se porte très bien, beaucoup trop bien. Les tourments plastiques des peintres sont au moins autant de mode que les tourments de ladolescence. On sattend dun jour à lautre à voir un peintre nous faire participer à ses problèmes picturaux en exposant sa palette et ses torchons. |
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| Quant au collage, il est loin davoir conservé au cours du deuxième quart du XXe siècle la place prépondérante quon lui assignait vers les années 1920. Il y a lieu de se demander aujourdhui pourquoi sa fortune na pas été plus brillante. Eût-on même été tenté de laisser le collage sombrer dans loubli, que lapparition des collages de Mesens exigerait de poser la question, suffit en fait à poser la question, quon le veuille ou non. |
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| On est tenté pour un instant de voir dans le mot lui-même un facteur de confusion et peut-être de désaffection. Collage est un vocable heureux dans la mesure où il comporte un parfum de provocation antiartistique qui lui vient de Dada, mais " si ce sont les plumes qui font le plumage remarque Max Ernst, ce nest pas la colle qui fait le collage ".Et en effet, il est tout à fait possible de fixer les éléments dun collage sans colle : en les enchevêtrant par exemple, ou en les imbriquant comme les découpages dun puzzle, ou bien avec des pinces à ressort ou des attaches trombone, avec du pain ou de la cire à cacheter, avec des punaises, des clous, des vis, des écrous et boulon, du fil et une aiguille, ou même par simple aimantation. Il est même possible dimaginer un " age " dont les éléments seraient laissés libres dans une boîte plate à couvercle transparent, et formeraient comme dans certains jeux de patience et dadresse, une image différente à chaque secousse. Un tel objet, où la part du fortuit et du concerté seraient difficiles à établir, témoignerait chez lartiste dune belle modestie ou dun bel excès de présomption. | |||
| Si lon voulait caractériser la technique du collage, il vaudrait donc mieux dire découpage ou assemblage, ou juxtaposition, ou contiguïté, ou rapprochement, ou promiscuité, ou selon la récente trouvaille dÉdouard Jaguer : greffage. Si par contre on veut exprimer lesprit de la chose, cest le mot rencontre qui simpose. Il faut aussi noter que lauteur de collages sappelle en américain " collagist ", comme paysagiste, portraitiste, aquarelliste, huil Non ! il ny a aucun mot en iste pour le peintre à lhuile, le plus commun pourtant. La nécessité de " collagiste " ne simposait donc pas, et la laideur agressive du mot serait de nature à décourager les oreilles délicates. | |||
| Enfin, dès le début, une confusion sest communément établie, grâce à lanalphabétisme de certains critiques et connaisseurs, entre le " papier collé " et le " collage ". Nul ne saurait mieux remettre les choses au point que E.L.T. Mesens, qui sait de quoi il parle : " Les papiers collés de Braque et de Picasso et plus tard ceux dHenri Laurens, sont de simples solutions plastiques où les éléments découpés en imitant une matière réelle (bois, marbre, papier de journal) jouent le rôle de contrepoint avec la ligne ou les formes que lartiste a inventées ou interprétées. Le drame ne simmisce dans ces compositions quau hasard dune inscription interprétable. " Dans ses collages, au contraire, Max Ernst se soucie très secondairement de construction plastique. Dun seul coup, il nous plonge dans le drame en opposant les éléments de notre monde connu, de manière irritante, violant ainsi les formes coutumières de pensée, de logique et de morale. |
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| " La deuxième erreur a été assez bien répandue dans le monde des journalistes et des photographes, particulièrement en Allemagne avant Hitler. Elle consiste dans la confusion entre le " collage " et le " photo-montage ". Ce dernier moyen a produit des assemblages dimages souvent gratuits (dans la publicité) ou tout au plus satiriques (dans lutilisation pamphlétaire). Pour Max Ernst, il y va de tout autre chose : son " humour noir " mène bien au delà de la satire vers des terres encore ignorées. " (E.L.T. M. Catalogue exposition Max Ernst Knokke-Le-Zoute 1953.) | |||
| Cependant, toutes mises au point faites, il paraît douteux que de simples confusions de mots aient suffi à freiner lélan des peintres que le collage pouvait tenter. Il sagissait, dès les papiers collés cubistes et dès les premiers collages dada et surréalistes, dun événement dimportance. Le collage était tout à la fois laboutissement logique de la peinture dite " en trompe-lil ", et linéluctable réaction qui ne pouvait manquer de suivre la période de trompe-lil atmosphérique plus connue sous le nom dimpressionnisme. À force de regarder la nature et de visiter les salons en clignant des yeux, lhomme devait en arriver à les écarquiller devant ce super-trompe-lil quest un collage, et à ne pas en croire ses yeux. | |||
| Le succès foudroyant du collage, puis le semi-abandon dont il a souffert, doivent être attribués à ceux mêmes qui le préconisèrent, les dadaïstes puis les surréalistes, un groupe qui refusait dêtre une école, où il ny avait aucune " manière " de peindre qui fût considérée comme supérieure à une autre, où la liberté et la diversité étaient à la base dune absence systématique de système, dune renonciation délibérée à aucun dogme, où lesprit daventure poussait sans relâche à de nouvelles investigations. Les peintres surréalistes furent bientôt si occupés à explorer dautres allées : frottages, fumages, grattages, coulages, décalcomanies, décollages, plus propices sans doute à lautomatisme, que la plupart dentre eux négligèrent le collage, ne sy livrant quen de rares occasions, ou même limitant par la peinture. | |||
| Toutefois lobstacle le plus considérable au développement du collage fut probablement Max Ernst lui-même, le maître du collage. Le sort jeté par Max Ernst sur le collage, à partir de Répétitions, Les Malheurs des Immortels, La Femme 100 Têtes, devait durer un quart de siècle, durant lequel il sembla presque impossible déchapper au vertige de limiter involontairement. Situation paradoxale au possible, où le collage, loin comme on sy attendait deffacer la personnalité de lartiste, la mettait au pinacle. Au lieu de dispenser linfinie variété des éléments tout faits, le procédé parut se limiter à un certain style dillustration 1890, devenu " style Max Ernst ". la fulgurante personnalité du maître du collage avait vaincu lanonymat des éléments. Seul Max Ernst lui-même semblait capable de faire des collages qui nimitassent point Max Ernst. Il y avait bien Kurt Schwitters, le dada qui ne se démentit jamais. Lexploration des fonds de poche, corbeilles à papier et boîtes à ordures devint pour lui la plus exaltante chasse au trésor. Dun coup de son pinceau à colle magique, il sut transformer en joyaux rare le plus crasseux ticket de métro, et, étrange paradoxe, redécouvrit parfois le cubisme par la voie du collage. Hélas, ce nest que depuis sa mort quon sen est aperçu (précisément grâce à Mesens qui le redécouvrit vers 1945, et fit de son mieux pour quil ne mourût pas dans la misère). Lobscurité qui lentoura longtemps permet à peine de tenir compte de son existence, lorsquon envisage la situation du collage dans la période post-Max Ernst. |
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| Pourtant, il paraissait impensable que le collage fût dans une impasse. Son potentiel denrichissement, ou de dépassement, de la peinture, ne pouvait dépendre dun noueur daiguillettes aussi prestigieux fût-il, mais il fallait quelquun animé dune bonne dose de confiance en soi pour tenter de rompre lenchantement. | |||
| Il fallait un poète plutôt quun peintre, ou du moins il fallait être plus poète que peintre. Le peintre est dordinaire sollicité de trop de tentations pour accorder au collage plus quun intérêt passager, lorsquà loccasion se trouve ainsi résolu un de ses " problèmes ". Toutefois, peintre ou non, ce poète, pour échapper aux pièges des réminiscences involontaires, devait être armé dune profonde et précise connaissance de la peinture, et, pour simposer, devait posséder cette indéfinissable intuition quon appelle " sens de la composition ". Pour reprendre lexploration de toutes les possibilités, y compris celle de transcender la peinture, il devait être doté dun goût prononcé pour la diversité, et nêtre pas simplement à la recherche dun style confortable où sinstaller jusquà la fin de ses jours. |
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| Mon propos est de montrer que Mesens et de ceux qui disposaient de tels moyens. Ce qui précède ne vise donc en rien à un historique du collage (on conviendra quil serait singulièrement incomplet), mais à situer les collages de Mesens. Le danger dune pareille façon daborder mon sujet est de paraître lui accorder trop dimportance. A quoi il est aisé de répondre : ce nest point surestimer un homme que de montrer comment, à un moment donné de tel ou tel développement historique ou artistique, les circonstances exigeaient que se produisît un certain événement, et quil sest trouvé un homme, cet homme-là en particulier pour répondre à cette attente et déclencher lévénement. | |||
| Mesens nétait probablement pas le seul qui pût ainsi se manifester. Vers la même époque, on a vu un autre poète, Jacques Prévert, se mettre à pratiquer le collage. Comme Mesens, il en avait déjà fait à loccasion, bien que plus rarement. Comme Mesens il était soudain surpris du besoin den produire en grand nombre. Les deux cas de Prévert et de Mesens présentent, dans leur apparente opposition, cette analogie de découler des mêmes circonstances. Mesens était de ceux qui, depuis linflation poétique des années daprès-guerre, avait, depuis 1945, à peu près cessé décrire des poèmes. A quoi bon, lorsque le moindre petit malin des Lettres avait appris à revêtir ses petites élégies dun superficiel plumage surréaliste ? (lorsque les contrefacteurs tiennent le haut du pavé, autant sabstenir de mettre en circulation les valeurs authentiques.) |
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| Prévert était en revanche de ceux qui, sans lavoir cherché, bénéficièrent après la guerre, de la vulgarisation soudaine et inattendue de la poésie dite moderne. Ses poèmes, pour la plupart non publiés, qui circulaient en manuscrits, ou de bouche à oreille, devinrent soudain des " best-sellers ". Il ne put manquer de sentir dinstinct combien cette diffusion assourdissait le son autrefois très cristallin de ses paroles, combien ses chansons à succès daujourdhui étaient en deçà de son insolent Dîner de Têtes par exemple. |
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| Pour tous deux, en des conjonctures diamétralement opposées, le collage se présentait comme une source fraîche, impolluée. |
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