Christophe PierardBiographie de Camille GoemansCamille Goemans galeristeExpÚrience du surrÚalisme à l'occasion d'une exposition de Pol Buryoeuvres en prose de camille GoemansPo¶mes par Camille GoemansCorrespondance - Paul NougÚ Marcel Lecomte Camille GoemansBibliographie de Camille GoemansCamille Goemanssend an e-mail à Christophe PierardHomepage de Christophe Pierard

L'inoubliable Franz Hellens
Nous connaissions de Franz Hellens, Mélusine et Le Disque Vert qui venait à peine de naître. Pour ma part, le hasard de mes incursions dans la bibliothèque paternelle, m'avait, quelques années auparavant, amené à lire ses Hors-le-Vent, et, un peu plus tard, son Gérard Terboch.
Je n'avais point hâte de relancer les écrivains, même, et surtout, ceux dont les œuvres m'avaient fait la plus forte impression.
— "Allons", me dit Michaux, malgré l'heure tardive et avec l'esprit de décision qui était le sien, "Hellens est quelqu'un qu'il faut voir".
Hellens habitait alors un faubourg lointain de Bruxelles, dans une maison encadrée d'autres toutes semblables, et précédée d'un petit jardin.
A notre coup de sonnette, c'est Hellens lui-même qui vint nous ouvrir la porte.
A la vérité, et dans cet instant, ce n'était pas, pour moi, l'auteur de Mélusine et le créateur du Disque Vert que nous avions devant nous. L'objet et le sens même de notre visite m'étaient brusquement sortis de l'esprit.
Le long couloir était plongé dans la pénombre. Seule l'éclairait une faible lueur venue d'une porte vitrée, tout au fond. Et à contre-jour se dressait sous nos yeux, enveloppé dans une robe de chambre, un homme de haute stature et d'aspect fantomatique, dont les grands yeux fixes, en dépit des ténèbres, luisaient d'un feu extraordinaire.
Un mouvement de recul qu'il eût en nous voyant, exposa une seconde à la pauvre lumière du couloir, un vaste front et un visage profondément gravé de deux rides amères, un visage que je ne pourrais comparer, quant à la violence passionnée de l'expression, à aucun autre que je connaisse.
J'en éprouvai un choc et ressentis soudain combien autour de moi l'atmosphère s'était transformée, combien la nuit était plus sombre, le faubourg plus désolé, la maison plus étroite et triste que je ne l'eusse imaginé sans l'intervention de quelque puissance obscure.
Michaux dit quelques mots, et j'entendis une voix un peu rauque, après un silence, lui répondre: "Bonsoir".
Sommes-nous entrés? Sans doute, et il est certain que Franz Hellens nous reçut avec la gentillesse qu'il mettait toujours à recevoir ses visiteurs, surtout quand ils étaient jeunes, et qu'ils avaient quelque manuscrit en poche.
Franz Hellens par Modigliani, 1919 Mais de cette première rencontre, il ne me reste que cette image: celle de cet inconnu au visage émouvant, et dont la seule présence suscitait des prodiges.
Je n'en parlerais pas si cette image appartenait à la chaîne normale des souvenirs que l'on accumule au cours des ans. Elle se rattache, par un côté, pour moi insolite, à ceux que je garde de certains rêves que j'ai faits enfant. Elle touche à un univers, qui n'est pas celui de la réalité quotidienne. Au point qu'il m'arrive, par distraction, de penser que ce n'était qu'un songe, et de me renier, en quelque sorte.

Mais ma mémoire reprend vite le dessus. Il n'est pas nécessaire de se forcer pour constater que la personnalité d'Hellens dégage le mystère, un mystère qu'il ne suffit pas d'être de ses amis pour pénétrer. Un mystère que sa parole brève et son œuvre abondante cependant, — et même lorsqu'il se raconte —, ne fait que de mettre en évidence davantage. L'on est parfois tenté de penser qu'avec le temps, ses écrits deviendraient plus limpides, le tourment ancien cédant la place à une certaine sérénité. Mais quand on referme son dernier livre, ou le précédent, ou d'autres, la question est toujours là, sans réponse, et souvent angoissée.

L'image d'Hellens tel qu'il m'est apparu la première fois, chacun de ses ouvrages l'a évoquée devant mon esprit avec une insistance qui ne me permets pas de m'y dérober.

Peut-être, ainsi, n'ai-je pas entendu comme il fallait les entendre, certaines paroles importantes qu'il a dites? Peut-être ai-je, ainsi, perdu la faculté d'admirer simplement l'œuvre de Franz Hellens, pour ses éminentes qualités littéraires? On n'en ai-je pas goûté, comme il se devait, l'étonnante diversité? Est-il même exclu que, à cause de cela, m'aient échappé certains signes qu'il m'a faits, d'intelligence ou d'amitié?
Mais cette cécité partielle à laquelle je serais condamné et qui viendrait du fait que j'entretiens à la fois avec Franz Hellens et avec ses écrits, des relations qui ne se nouent qu'à travers une image, n'est pour moi que l'effet d'un pouvoir dont Hellens est le maître. Ce pouvoir, je le nommerais pas autrement que magique, dans le sens où il ne serait pas vain de confondre, à une certaine limite, les pouvoirs du magicien et ceux du poète.
Nous ne sommes, Hellens et moi, jamais entretenus de cela. Il y faudrait, du moins je m'imagine, une familiarité par quoi je renoncerais à éprouver la vertu essentielle de son charme obsédant et secret. Ou encore, il faudrait pénétrer par effraction dans le rêve qu'il poursuit inlassablement et que son œuvre jalonne de scintillants miroirs.
1957.
(le portrait de Franz Hellens par Modigliani date de 1919 et fait partie d'une collection privée).