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Camille Goemans

POÈMES
POUR
LA GUERRE


LE FAIT
ACCOMPLI
1
AVRIL 1968
Les Lèvres Nues


À Paul Eluard.

1

Il est juste qu’un certain nombre d’hommes soient possédés d’un sentiment dont l’apparence nous désarme.
Faits comme nous, il nous ressemblent, et la lueur étrange de leurs yeux brille aussi dans les nôtres.
Ils brûlent comme nous.
Mais voilà trop longtemps que l’on pense que c’est le même feu qui nous dévore tous, et que l’on ne distingue point.

2

C’est un signe très accablant, peut-être, qu’ils nous puissent toucher de cette manière cruelle et montrer au milieu de nous ces visages charmants, cette candeur qui nous abuse.
Ils sont, depuis toujours, dressés à nous trahir, pareils en cela à cet autre nous-même, cet ennemi de l’intérieur, que nous ne finissons pas d’aimer, quoi qu’il fasse, et si c’est vers la mort qu’il nous entraîne, et ne nous laisse pas de répit.
Trop sensibles à la séduction savante de son chant, et constamment émus de cette voix qui résonne au creux de chaque victoire et de chaque défaite, fascinés, immobiles, nous écoutons.

3

De quelles violences alors, nous n’avons point rêvé, soudaines, incorruptibles, de la délivrance et du prix contesté de notre propre sang.
La terreur ne nous quitte point, l’horreur, et souvent le dégoût.
Mais tout ce supplice est trop doux encore, on ne l’a point dit assez.

4

Trop de faiblesses encombrent notre marche et nos cœurs sans doute, s’amollissent.
Tous ces pouvoirs, ces esprits exercés, plantés dans leur finesse et dans la boue de la délectation, nous n’avons avec eux rien de commun.
Ces tableaux, ces dessins, ces paroles magnifiques, ces dons naturels, ces forces déviées, ces frères supérieurs par la richesse et par l’éclat, nous leur sommes redevables de la mort.
Art, génie, talent, et ceux-là qui dans la forme du monde posent ce piège misérable, amis, parents et parties de nous-mêmes, le cercle enchanté de vos amours, nous n’aurons de cesse qu’il n’éclate et ne nous rende à l’univers.

5

Nous sommes bien coupables d’avoir tant aimé.
Mais il n’est plus, du moins, de scandale qui nous arrête. L’on a vu, avant nous, le fils dressé contre le père, l’ami contre l’ami.
Pourtant, à quelles fins qu’ils ont méconnues, et quelle honte, quelle bassesse de sentiment les agitait encore.

6

Beaucoup de méprises nous ont égarés.
Les enfants, les criminels, les fous, eux aussi, nous en faisons bon compte.
Eternels instruments de la confusion, à travers eux nous ne lisons que nos pensées, notre pensée, et qui n’est point la leur.

7

Et, sans doute, les complices de nos erreurs échangeaient avec nous d’affectueux baisers. Mais les plus graves comme les plus joyeux, ceux que le malheur frappe et ceux que nous aimons le plus, ceux qui font ce que nous faisons, ceux que l’on voit à nos côtés, enfin nos quotidiennes complaisances les marquent pour leur perte.
Magnifique et sanglante, c’est à la guerre et tout son appareil infâme, ses meurtres fratricides et ses assassinats, que nous nous remettons du soin de garder pure notre vie de la compromission.

8

Nous sommes les premiers.
Ni l’argent, ni la chair, ni l’expérience des armées.
Ni la joie, ni la colère.
Tout cela nous le possédons, tout cela est à nous.
Et ce n’est point à leur recherche que nos doigts fouillent le ciel.
Ces monceaux de richesses, cette montagne d’or qui nous est élevée, nous la gravirons un jour.
Nous piétinerons ce que la cupidité des hommes assure et fortifie pour y dormir.
Nous irons au plus loin qui soit, au plus profond, porter l’unique révolte, la colère des peuples toujours insoumis.

9

Nous ne sommes d’aucun pays ni d’aucune nation.
Nous ne sommes que quelques-uns.
Ceux que l’on voit avec nous, ne sont pas avec nous.
Et que l’on se garde de nous confondre : ces liens, tous ces liens du cœur et de l’esprit que l’on croit qui nous lient, se brisent dans le fracas dont l’annonce nous travaille.
Il ne restera rien à quoi l’on pourra faire confiance encore, rien sur quoi l’on espérait fonder.
Nous serons seuls, dans une solitude sans égale, implacable, forcenée.
Nous n’aurons plus d’espoir que dans le secret, le plus mystérieux de nous-mêmes.
Livré à nos deux yeux, à nos deux mais, le monde passera dans notre gosier.
Nous occuperons tous les temps et tous les espaces.
Nous n’attendrons plus rien que de notre vie.

Paris, le 12 décembre 1925