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LA MORT POUR LA MORT.
À Eric de Haulleville. |
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Depuis qu'il y a des hommes, et qui meurent, il paraît que toutes les morts se ressemblent; mais on peut penser que chacun est sûr de la sienne, sûr de sa supériorité au moment même d'en finir. Il est clair qu'une grande partie des hommes vit sans le savoir, et meurt de même, à ceci près que les derniers moments d'un sot ont plus d'importance pour lui que tout le reste de sa vie, comme si l'esprit lui venait un peu trop tard pour s'en servir; plus d'un imbécile prononce des paroles définitives, pour conclure. Mais, qui a conscience de vivre (le bonheur étant celte fois hors de question), comment admettre qu'il se perde au hasard et sans essayer d'intervenir, finalement ? « Connais-toi toi-même », dit-on. C'est nous inviter au suicide. Et je m'étonne qu'une certaine morale, qui condamne cette solution, ne le fasse pas aussi bien de tout autre essai de conscience. Qui se tue ou qui se connaît est l'ennemi de la Société. On n'attend pas que je m'occupe des imbéciles. Non qu'ils manquent de beauté; mais ils ne se suicident pas. Je m'efforce de ne pas sortir de mon sujet. Je demande aussi la permission de négliger quelques malades; je n'attache aucune importance au maniaque qui s'empoisonne, à celui qui se précipite d'un cinquième étage, au hasard, dans un accès de fièvre chaude. Ils peuvent bien mourir chez eux. Comment en venir au suicide? Étant donné que, tout de même, nous pouvons compter sur la mort, il parait vain de la hâter; même si je n'aimais pas la vie, ne puis-je m'attendre, par exemple, à un miracle? Je suis sûr de mourir, mais que sais-je de l'heure prochaine, et de cette autre? et de cette autre? Rien n'est impossible pourtant, la main passe, je crois aux fées... Il se peut que je meure demain, mais au moins aurais-je connu ma fortune et tenté jusqu'au bout ma chance. Je me demande s'il n'est pas toujours naïf de se tuer, sinon absurde, sans importance. Oui, mais pour l'amour de la mort? J'imagine que le désir en devienne si violent que l'on se tue par impatience? Encore, par mépris de la vie: le suicide des orgueilleux. Rien de ce qui peut arriver n'est digne de moi. Toute passion mène au suicide, à commencer par cet Amour dont la plupart de mes lecteurs parlent en riant. A peine ai-je écrit ce beau mot que ces Messieurs clignent de l'oeil. J'évite tout malentendu: il ne s'agit aucunement dans ma pensée d'un suicide pour en finir, ou par désespoir amoureux; cette sorte de lâcheté est vraiment dépourvue de toute valeur ou signification. Que B. épouse C. et que D. se suicide, cela ne regarde qu'eux. Tous trois sont à mes yeux également ridicules. Passons. Je parle de l'Amour. Deux enfants s'aiment et se tuent ensemble, parce qu'ils s'aiment, uniquement. Ils n'ont pas quinze ans, ils s'appellent Walter et Marie-Henriette, dans une pièce de Crommelynck (qui est fort belle, grâce à eux). « Ce sont des enfants » dit un Sage. Précisément, c'est pour cela que j'en fais des modèles d'amour, ou mieux: de sincérité dans l'amour (il y a une nuance tout de même). L'amour ne ment jamais longtemps, c'est pourquoi il ne garde pas les mains propres, les yeux ouverts. Sinon chez de jeunes amants. Cette passion est exclusive, on n'imagine pas d'aimer avec orgueil, avec colère: ce que nous appelons Amour paraît à bon droit méprisable aux enfants, qui se tuent sans peine. (Les Amants Puérils, acte deuxième.) Quelle femme répondrait ainsi? Car cette petite fille osera, un peu plus tard; ils se noieront. Mais l'amour n'est plus de notre âge, nous sommes plutôt orgueilleux (B. est « tout » pour sa fiancée), curieux (« c'est une expérience que tente Y. »), égoïste «( j'apprends à me connaître ») ou paresseux, le plus souvent (« il est si facile d'aimer. »). « Pourquoi ne veux-tu pas mourir avec moi ? » Posez cette question à votre amie, vous verrez bien. D'ailleurs, cette sorte de suicide est tout à fait exceptionnelle; elle suppose plusieurs vertus. Il est remarquable que ceux qui y recourent tiennent compte d'un autre, soit l'objet aimé. On admet plus facilement un suicide très égoïste. Il y a plus haut une sorte d'étrange désintéressement. Je ne crois pas à « l'égoïsme à deux », ni au désir de plaire (par cette espèce d'héroïsme) au partenaire. Si cette mort n'était qu'une sorte de défi, une affirmation de bonheur? « Nous nous sommes tués parce que nous étions assurés de n'atteindre plus jamais à de pareils moments. » C'est vrai que toute perfection est mortelle. Qui s'est tenu quelques secondes à l'extrême d'une passion, comment vivrait-il en-deça ? Beaucoup d'hommes se sont tués qui sont assez dignes d'envie: entendez qu'ils ne pouvaient plus se passer d'une perfection. Un personnage des Possédés de Dostoïewsky, Kirilof, se tue purement et simplement par orgueil, pour défier Dieu. De tous ces hommes, il est le plus raisonnable, et le sui heureux. Je voudrais qu'on se suicidât plus souvent, plus naturellement, par dignité. Il est étrange que si peu d'hommes âgés aient ce geste logique. Sans doute n'ont-ils plus la force, l'honnêteté de leur jeunesse, mais du seul point de vue physique cette façon de mourir n'est-elle pas plus avantageuse que d'autres? Quel homme sensé contestera qu'il est moins affreux d'en finir, à l'instant, dans l'endroit choisi, que de perdre par maladie, au hasard, cette douce vie? Voilà une Fin édifiante! - et tout de même plus propre que celle de M. Anatole France: « Cela est bien long... », disait-il. Eh! c'est tout ce qu'on lui reproche! Les Japonais ont bien compris cela: ils se tuent sans erreurs. Le cérémonial est réglé. Une robe blanche, rien de plus beau, de plus pur; une natte où s'agenouiller, car c'est un moment solennel et qu'il vaut la peine de vivre, entre tous, attentivement; le court poignard enveloppe que l'on s'enfonce dans le ventre, pour souffrir à fond, cette fois; le grand coup de sabre par quoi un ami (le meilleur public) décapite enfin son ami. Rien de trop. C'est de l'art classique. Quand ferons-nous harakiri? Mais ce qui précède n'est pas du tout au goût de mes confrères. Et un tel suicide, exemplaire, ne les tente pas. S'ils se tuent un jour, ce sera par lâcheté ou par erreur. Ils ne se feront pas très mal, le moins de violence possible. Ce coup de sabre leur donne froid dans le dos. « Je veux bien mourir », dit G., « mais confortablement. » Cela change tout. Je m'explique. Je décrète ce que je fais Bien ou Mal. Un peu au delà, je juge mes démarches, mes ouvrages, mes plaisirs,d'après leur noblesse. Qu'est-ce qui est noble? Le plus difficile, pour moi. Il faut contrarier la nature, s'efforcer délibérément contre soi-même et contre Dieu. C'est ainsi qu'on fait son salut, comme Sade l'a très bien vu en principe (mais en fait, il ne contrarie que les Lois, soit fort peu de chose; car il vit selon ses penchants). Euthanasie, suicide aimable, sans douleur, non sans confort, non sans facilité, que tout cela est donc sans gloire et indigne des hommes que j'aime! Peut-être une sorte de vice? Mais je n'ai à aucun degré le goût de ces choses ni le sens de la destruction. J'aime la Vie et j'aime la Mort. Qu'elles soient belles, et tout est dit. Belles ou nobics, c'est pareil, si on veut bien faire un effort pour m'entendre. D'ailleurs, je fie porte assez bien. Il n'y a aucune raison pour que vous ne choisissiez pas la solution du suicide, entre autres. Cela suppose une certaine modestie, et du désintéressement: il faut être bien détaché de toutes choses pour se passer d'applaudissements à ce moment définitif. Personne ne vous saura gré de cette vertu; nous n'aimons pas les orgueilleux, s'ils nous glissent entre les doigts. Pour moi, c'est clair. Quelques personnes pensent que je me suiciderai. A soixante-cinq ans, sans faute, si, par chance, j'atteins cet âge. Mais j'ai encore, avant cela, beaucoup de grandes choses à faire. Au revoir, et comptez sur moi. |
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ODILON-JEAN PERIER.
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Bruxelles, décembre 1924.
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| NOUVEAU LAROUSSE ILLUSTRÉ | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| « Le stoïcisme allait jusqu'à en faire une vertu, mais dans le cas seulement où l'on ne croyait pas pouvoir rester conséquent avec soi-même en demeurant clans la société et dans le monde où l'on se trouvait... Se réserver à sol-même le soin de décider si la vie vaut ou ne vaut pas la peine d'être vécue, c'est placer en soi seul la règle de sa conduite... Au point de vue sociologique, certains faits importants nous éclairent sur la parenté du crime et du suicide... L'un et l'autre sont deux symptômes d'un mal tendant â. désagréger la Société par cette idée qu'il appartient à chaque individu de disposer à son gré de sa destinée. » | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| 0.-J. PERIER : | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
| - Allons, tant mieux! | ||||||||||||||||||||||||||||||||||||||
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Le Disque Vert.
4ème Série - N°1 Janvier 1925. |