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SUICIDE.

Sommaire du
Disque Vert
numéro Spécial

le Suicide
est-il une Solution?
Edmond Jaloux
Marcel Arland
Henri Michaux
Antonin Artaud
René Crevel
Robert Guiette
Auguste S. Gerard
Odilon-Jean Périer
Pascal Pia
Eric de Haulleville
Paul Meral
Léon Kochnitzky
Paul Eluard
Benjamin Péret
Odilon-Jean Périer
Henri Michaux
Hermann Closson
Henri Dommartin
Henri Dommartin
Henri Dommartin
Franz Hellens
Henri Michaux
Pascal Pia
Paul Desmeth
Franz Hellens
Robert Guiette
Mélot du Dy
Odilon-Jean Périer
André Desson
Odilon-Jean Périer
André Desson
Robert Guiette
Robert Ganzo
Franz Hellens
Franz Hellens
Ma chambre devint inhabitable.

Dans le coin des forêts vierges les panthères firent défaut. J'en trouvai dix chez un fourreur et fabriquai les autres avec des vieilles lettres d'amour rapiécées, les yeux d'un civilise à la recherche des barbares, les sourire d'une promesse. Bientôt les usines réclamèrent de l'or: chimiste, ton whisky solidifie fut une trouvaille et les mots plats d'un entrepreneur firent le reste.

Pour le centre, la glace fut difficile à trouver; je me rappelai opportunément les paroles d'un crétin qui m'appelait « sans cœur » (il fumait un cigare muet et j'avais besoin de mille francs), l'arrivée lymphatique d'une maîtresse fiévreusement attendue, d'anciennes saouleries délayées en causeries -et les réveils au milieu des lampes allumées

Dans le fond droit je devins brasseur d'affaires grâce aux chèques sans provision distribues en guise de prospectus, la réduction au dixième des contrats proposés, le vide romantique prêché du haut d'un réverbère, l'indifférence à la pluie et la suggestion secrète.

A l'Ouest, j'acquis un ranch de voleurs de chevaux. Appliquant strictement les méthodes de ma jeunesse (quand je faisais tourner les péchés capitaux -et les femmes à mon profit), je devins, après quinze jours de gérance, propriétaire d'un état. Mais, fatigué par un multimillionariat sans incidents, je dus retraverser l'océan plat. Il fallut alors inventer l'eau et l'immensité. Sur un signe, trois amis m'analysèrent rapidement, firent pivoter mes défauts sur un plancher de vices cachés et de mensonges et définirent par quoi ils m'étaient supérieurs - ô soleils et vos couchers sur la mer vous étiez enfin dans le décor!
Les ports sont introuvables. Je drapai quelques vieux désirs, étendis des carpettes usées menant à des lits bretons, façonnai quelques femmes; mais, mes idées vivant de plein air depuis vingt ans moururent asphyxiées et se métamorphosèrent en matelots ivres. Je les congédiai et déclarai la croisière terminée.

Plus de murs. J'étais sans socle suspendu dans l'espace, écartelé par les éléments, le feu allait me démettre l'épaule droite quand j'agrippai des dents une échelle de passage entraînant mes quatre mendiants comme une tour quatre nefs d'église.

Je m'élançai vers les sommets et fus marchand de papiers peints. Belles et soi-disant belles, les vertus théologales, modelées en rouge sur le fond bariolé du ciel et de l'enfer, s'enlevèrent rapidement et je fis une nouvelle fortune.

Quelques rouleaux d'espoirs sous le bras, je redescendis vers la ville. Avec des complices, j'organisai toutes les banques en filiales et dans la maison-mère j'installai un dancing. Je pris au sérieux mes seules billevesées. L'orchestre fut un ramassis de souvenirs bien accordés, d'orgasmes mal partagés et de saxophones. Mais les copulations possibles sont en nombre limité.

Je cédai mes aventures et mon établissement au danseur professionnel, et, maintenant, assis sur un tapis de prière, j'attends Lucifer afin de lui proposer mon âme contre une dizaine de millions. S'il existe, il va venir. J'ai dit: je compte dix et s'il n'est venu, il n'existe pas. 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10... J'étais un peu ému, mais rien n'a bougé. Je suis rassure, j'ai couru le risque; je suis satisfait.

Exerçons notre courage, éteignons la lumière, refaisons notre voeu. Il n'arrive rien. Je m'ennuie et m'enorgueillis de mon ennui pour avoir au moins quelque nourriture. Je suis orgueilleux par besoin de changement: il y a un monde où je suis seul sans décor, où je peux m'absorber et me multiplier indéfiniment: équilibre difficile, position instable. Si j'étais humble, je serais assis et tout tournerait autour de moi dans un ordre parfait. Les hommes orgueilleux, quand ils se rencontrent, se sauvent mystérieusement et retournent, chacun, à leur trapèze. Les humbles seuls peuvent juger parce que tout leur est volupté et embrassements. Je suis orgueilleux par nonchalance; qui peut m'atteindre ? Je suis comme les épiciers: la qualité de mes marchandises m'importe peu (ma famille est dans l'aisance). Mais je manque de naïveté, et comment causer avec quelqu'un? Je dois demeurer orgueilleux ou je me perds. Supplice de l'orgueilleux: il se mange; et je mentais en disant que la multiplication est illimitée.

Je tourne en rond et je suis une pointe: grotesque! Si je ne descends pas dans la rue tout de suite, je deviens fou. Je me lève; je mets un manteau en sifflant. Mais alors? Je ne suis rien si une chanson peut me distraire de moi-même; où suis-je à ce moment-là?

Ma vie n'est peut-être qu'une parenthèse. Ouvrons la fenêtre. Ah !. si je pouvais entremêler mes pensées avec la précision qu'ont les angles des rues au carrefour ! Mille variétés! Je sens que c'est possible et je me sens soulevé: cet homme qui passe et moi si haut, le vent qui passe ronfle en moi comme en une coquille. Je suis emporté, je m'évade en fumée au-dessus de moi. Un triple saut périlleux.

Je suis dans la rue, mort. Mais je regarde la petite fumée qui s'élève... Tout cela est faux.

PAUL MÉRAL.

Le Disque Vert.
4ème Série - N°1
Janvier 1925.