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SUR LE SUICIDE.
OBSERVATIONS SUR LA PSYCHOLOGIE DU SUICIDE. |
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De tous les problèmes de la vie morale, le suicide est peut-être celui qui demeure le plus difficile à expliquer. Nous ne voulons pas parler ici de son sens philosophique, mais seulement de la psychologie qu'il implique. A première vue, il semble en effet facile de concevoir que, sous la pression de certaines circonstances, il soit naturel de préférer la mort à la douleur; mais, si l'on réfléchit, par ailleurs, à l'attachement impérieux et presque insurmontable qui lie l'homme aux manifestations de sa propre vie, on jugera qu'il y a dans la force qui brise cet attachement quelque chose qui ne vient qu'incomplètement des circonstances. En quoi consiste ce quelque chose? Tout le problème est là. On voit, dans des asiles de vieillards, des malheureux dépouillés de famille et dénués d'argent, épuisés par des maladies sans nombre et par une vie de misère, supplier en sanglotant leur médecin de ne pas les laisser mourir. Ce ne sont pas des cas extrêmes et rares; l'attitude de ces moribonds est parfaitement normale et l'acceptation naturelle de la mort, presque exceptionnelle. Par ailleurs, des êtres de tout âge refusent de supporter la contrariété la plus faible et se tuent pour des motifs dérisoires; je me souviens d'une jeune fille qui se jeta dans le Tibre plutôt que de suivre sa famille qui devait quitter Rome où elle n'avait d'ailleurs,- autant qu'on a pu le conjecturer,- aucun intérêt prive, mais qui lui semblait la seule ville où l'on pût vivre. Il a paru en France en 1812 un curieux volume sur l'Angleterre où l'on relatait des suicides extraordinaires; un Anglais, entre autres, ayant fait exécuter le Requiem de Mozart, n'avait pu supporter la tristesse de cette musique et s'était brûlé la cervelle au dernier accord. Il y avait vingt pages d'anecdotes semblables; et tous les jours, sans qu'en en tire des conclusions quelconques, les journaux relatent des faits analogues. On dira ici que tout suicide est individuel et qu'il est impossible de faire à son sujet le moindre essai de généralisation. Oui, si l'on envisage les innombrables motifs qui font qu'un homme désire se supprimer; non si l'on se rapproche de la conclusion et si l'on cherche à se représenter tes ultimes réactions de l'individu mis en face du fait à accomplir; que se passe-t-il à ce moment-là ? Quelle, que soit notre manière personnelle de concevoir l'amour, nous n'en tendons pas moins à deux ou trois actes essentiels, dont les prémices seules sont différenciées à l'infini. Je suppose qu'il en est de même pour le suicide. En effet, il est peu de nous qui n'aient eu à l'envisager, et fréquemment même, au courant de leur vie, quelquefois dans des circonstances graves. Nous ne nous sommes pas tués. Il est, par contre, incontestable, que beaucoup de suicidés ont eu affaire à des événements moins douloureux. Dire que les uns étaient plus faibles que les autres est une constatation, non une explication. De quoi est faite cette force ou cette faiblesse? Il faut aussi remarquer que rare pendant le Moyen-Âge où la vie fut très dure, le suicide a repris un pouvoir formidable depuis la fin du dix-huitième siècle et qu'il a tendance à augmenter avec ta facilité de la vie. Ici, il est nécessaire d'établir des catégories: écartons le suicide pathologique et celui qui est dû aux insurmontables souffrances physiques de certaines maladies, - bien qu'ici encore le coefficient personnel soit à évaluer, - et n'envisageons que le suicide dû à des causes morales: amour, froissement d'amour-propre, pertes d'argent, tourments philosophiques de toute sorte, sans compter les mille causes inexplicables. Nous n'avons à peu près aucun document là-dessus ; la phrase habituelle: « Je ne peux supporter ma souffrance ne signifie à peu près rien. Les demi-suicides ne peuvent pas non plus nous apprendre grand'chose, nous ne saurons jamais si, dans le fait d'avoir raté leur suicide, il n'entrait pas l'arrière-pensée de ne pas avoir voulu sérieusement se tuer. Sans compter que, dans beaucoup de cas, la mort n'est survenue que par une erreur du suicidé qui ne voulait que jouer la comédie et qui a trop bien réussi. Ici se présente le premier problème, qui est la sincérité du suicide. Il paraît d'abord absurde, mais Robinson Crusoé se tuerait-il ? Le suicide paraît un acte essentiellement social; la pensée de la galerie intervient pour une grande part dans cette décision. Dostoïewski qui, sur ce point comme sur tous les autres, est au plus loin que n'importe qui, fait dire à son Stavroguine à la fin des Possédés:. « Je sais que je devrais me tuer, me balayer de la surface de la terre comme un misérable insecte; mais j'ai peur du suicide, car je crains de montrer de la grandeur d'âme. Je vois que ce serait encore une tromperie - un dernier mensonge venant s'ajouter à une infinité d'autres. Quel avantage y a-t-il à se tromper soi-même - uniquement pour jouer à l'homme magnanime ? Devant toujours rester étranger à l'indignation et à la honte, jamais non plus je ne pourrai connaître le désespoir. » Le suicide par amour-propre blessé est un des plus fréquents: il implique l'idée d'une punition par le remords infligé à l'offenseur; c'est une des causes dominantes du suicide des enfants. Mais cela nous permet de voir combien l'idée du rôle à jouer est importante chez le suicide; chacun, avant de s'y abandonner, a imagine avec un plaisir relatif la découverte de son cadavre, la stupeur des uns, l'affliction des autres, savoure un sourd sentiment de rancune satisfaite. Il y a dans le suicide une arrière-pensée de vengeance; on se venge sur soi-même de quelqu'un ou de quelque chose que l'on espère atteindre par contre-coup; je sais bien que c'est la logique de Gribouille, mais dans chacun de nous dort un Gribouille (c'est, presque en d'autres termes, ce que Freud appelle l'ambivalence). Notez que le suicide extrême-oriental a toujours une arrière-pensée de vengeance, - ou de punition, et l'on se punit le plus souvent des fautes d'autrui, ce qui revient au même. Cela me fait douter de la sincérité totale de beaucoup de suicides; il font partie d'une comédie, d'un effet à produire sur un être ou sur un groupe. Je sais bien qu'il y a le cas de l'homme entièrement abandonné et qui meurt en partie de cet abandon; ici encore, il est permis de supposer que le désir de demeurer une dernière énigme a un certain attrait pour lui; nul ne peut supporter la pensée que personne ne s'intéresse à soi.Observez autour de vous les innombrables ruses et mensonges des enfants pour attirer votre attention, si elle se détourne d'eux, - et même des animaux domestiques. Une hypertrophie de l'amour-propre paraît bien être un des éléments du problème qui nous occupe, mais il en entre beaucoup d'autres en jeu et dont la recherche devient de plus en plus délicate. Dans l'ensemble, les hommes vivent moins pour éprouver les émotions directes de la vie que pour remplir une sorte de rôle social auquel ils attachent une importance énorme et dont l'absence leur paraît plus tragique que la perte même de la vie. Mais si nous examinons de plus près l'état moral de ceux qui ont été envahis par un désespoir profond, moins mêlé d'amour-propre, voici ce que nous pouvons apercevoir: à la suite d'une certaine déception, plus ou moins vive à son origine, et dont la cause est souvent peu grave . (Stobée écrit, au Xe siècle, qu'un jeune homme se pendit parce qu'il trouvait l'agriculture trop monotone; sous Louis-Philippe, certains rentiers se tuèrent par crainte d'être ruinés, quand on parla de la réduction de la rente; une femme a mieux aime mourir que de s'entendre traiter de canaille par ses voisins ; une jeune fille tue parce qu'on lui a fait remarquer avec quelque vivacité qu'elle n'a pas brodé une rose sur une bretelle; une femme se pend de douleur de perdre ses cheveux; une autre, parce que son mari lui reproche de lui avoir servi un poulet dur; une jeune fille, parce qu'on lui a dit qu'elle mettait trop d'eau dans la soupe; enfin un garde municipal se brûle la cervelle parce que son brigadier ne lui a pas permis de descendre de cheval pour satisfaire un besoin). Brusquement la communication avec le monde extérieur est interrompue; il ne se fait plus entre la sensibilité et lui cet échange distrayant qui nous permet de nous renouveler sans cesse et de ne pas nous épuiser. Une pensée unique fonctionne dans un cerveau à peu près obture et se répète jusqu'à la satiété, créant une sorte d'exaltation qui supprime peu à peu tout contrôle. Tous les suicides connaissent ces états d'exaltation qui se sont renouvelés souvent avant d'aboutir à la crise finale. Celle-ci est due à une saturation de l'esprit par lui-même. Le désespéré cherche à mourir, non plus pour échapper à la déception initiale qu'il lui arrive de perdre de vue, mais pour fuir ce délire conscient qui ne lui laisse aucun repos. Il ne voit plus la disproportion qu'il y a entre ce délire et sa cause; il s'intoxique de ses propres réflexions au point de ne plus pouvoir se tolérer. Il faut admettre qu'en se tuant le suicide n'a pas une conscience exacte de sa fin totale; tout se passe comme s'il se tuait sans croire à sa mort; il ne la réalise à aucun moment et il se supprime avec "intime persuasion qu'il ne supprime en lui que cet état de malaise insupportable. A ce moment, le suicide est conçu comme la seule délivrance possible, parce qu'il libère l'homme de son obsession destructrice. Bientôt une certaine torpeur se mêle à cette exaltation qui est comme un avant-goût de la paix et qui la fait désirer plus vivement. Le désespéré engourdit sa pensée à force de s'hypnotiser sur l'idée d'en finir immédiatement avec cette souffrance qui ne lui permet aucune distraction. Il a perdu le pouvoir de concevoir tout ce qui lui serait secourable; il entre ici tine joie malsaine, inexplicable, perverse, analogue à celle qui fait que l'on irrite de sa langue une dent malade, aussitôt que la douleur disparaît. Peut-être la suppression subite de la souffrance produit-elle une atonie générale, une diminution de vitalité contre laquelle on réagit mécaniquement. On ne peut nier que le suicide ne soit dû à un excès de vitalité spirituelle dans une période de moindre résistance physique. Alors le débat se localise entre des apparences de plus en plus fictives, entre des ombres de raisonnement, luttant contre les sursauts d'une sensibilité des., organisée; c'est ce qui a fait dire à un groupe d'écrivains au sujet du suicide: «On se tue comme en rêve». Parole extrêmement significative et profonde. Mais que demeure-t-il du choc initial sous la poussée de ces images sans contact avec le monde extérieur? En croyant fuir autrui, l'homme ne veut échapper qu'à lui-même, c'est-à-dire, à une partie de sa conscience qu'il appelle du nom de sa tristesse ou de sa terreur et dont il ne voit pas qu'elle n'a pas, le plus souvent, d'objet réel. Ainsi les suicides produits par des êtres sains ne diffèrent des suicides des fous que parce que leurs motifs nous sont connus, mais il est vraisemblable qu'ils en diffèrent peu, soit par l'état psychologique qu'ils impliquent, soit par ce dualisme foncier qui fait qu'une des parties d'un individu cède toute action à l'autre. Beaucoup, au moment de mourir, sont intimement persuadés qu'une sorte de miracle les sauvera; d'autres accomplissent leur suicide en demeurant persuades jusqu'au dernier geste qu'ils n'auront jamais le courage de le faire. Leur suicide est une sorte de satisfaction, dans leur esprit, momentanée, qu'ils accordent au démon de désespoir qui les secoue et les abat. Il y a là tout un jeu de mensonges inconscients avec lesquels ils arrivent à se tromper et à camoufler leurs propres pensées. La plupart n'ont jamais cru à leur suicide; aussi, le plus grand nombre de ceux que l'on sauve ne recommencent-ils pas, et lorsqu'ils le font, c'est à la suite d'une déception nouvelle, et quand ils ont oublié l'indifférence totale à son égard qui a suivi la précédente. Il arrive que des rescapés, atteints peu de semaines après leur sauvetage, d'une maladie grave, tremblent de peur devant cette mort qu'ils ont recherchée, peu avant, parce qu'ils la réalisent pour la première fois. Il faut donc admettre que le suicide soit une production particulière a certains cerveaux, dans certaines périodes de moindre résistance et presque en dehors des causes déterminantes.. Il se pourrait qu'il y eut là un phénomène spécial que l'on découvrira quelque jour. Il est difficile d'accepter l'idée d'une prédestination au suicide; mais il faut bien avouer cependant qu'il y a un grand nombre de gens, qui y sont totalement réfractaires, quelles que soient les circonstances. 'Pour d'autres, cette tentation se présente dans des moments bien différents; Napoléon a ébauché son suicide deux fois; d'abord, sous l'effet de la misère quand tout jeune, il vivait à Marseille avec sa mère et sa soeur, ensuite, à la veille de quitter Fontainebleau. Mais lorsque tout espoir fut terminé, qu'il n'eut plus devant lui que l'enfer de Sainte-Hélène et les morsures du cancer, il ne pensa plus au suicide, mais s'éprit d'une enfant. Il s'en allait a cheval à la rencontre d'une fillette de seize ans et prenait, pour l'apercevoir de plus loin, la lorgnette d'Iéna et d'Austerlitz! On a classé longtemps au rang des causes déterminantes du suicide, l'ivrognerie, la débauche, certains crimes, certains actes délictueux, le penchant aux rêveries hypocondriaques, les états amoureux, sans trop réfléchir que les faits de conscience qui ont amené ivrognerie, débauche, crimes, actes, rêveries, amours, prenaient déjà leur origine dans cette tendance à un mode d'exaltation qui, détourné de son sens initial, peut aboutir à l'exaltation suicide. L'exalté ne se dit jamais que, s'il avait la patience d'attendre, cet événement qui lui paraît insurmontable deviendrait plus ou moins rapidement analogue a ceux dont le souvenir ne lui fait même plus battre le mur. Les désespoirs les plus profonds que j'aie connus étaient ceux de vieillards qui n'avaient plus rien à attendre que la mort; c'étaient des désespoirs sans exaltation et qui ne pouvaient aboutir au suicide puisqu'ils étaient faits de l'amour de la vie. Tous les suicides que nous avons envisages sont de ceux qui impliquent l'idée que la mort est un repos. Mais il y a certains suicides romantiques, et surtout en Allemagne (celui de Henri de Kleist, par exemple) qui sous-entendent que la mort est un lieu de réunion joyeuse, une amoureuse survie. (Cette idée est devenue le thème de Tristan et Yseult). On voit de-ci, de-là, dans les journaux, des suicides qui indiquent que cette pensée est naturelle à certains êtres, et sans doute parce qu'ils ont besoin d'elle pour mourir. Cela me paraît bien être une ruse de leur conscience seconde qui entend leur donner le courage d'obéir à cet esprit de folie momentané dont nous avons essayé de reconstituer le processus. On 'peut dire qu'une fois que l'individu s'est retranché du monde pour alimenter uniquement son obsession, sa vie ou sa mort ne sont plus qu'une question de hasard. Il serait intéressant de savoir à quels incidents ceux qui se sont interrompus avant la mort dans la marche progressive de leur exaltation doivent d'avoir conservé la vie. On serait, si on le savait, frappé de leur insignifiance, de leur puérilité. Mais dès qu'on touche à de certains problèmes, chacun joue la comédie et les témoignages personnels sont presque tous suspects. Si la plupart des suicides sont dus à la vanité, à l'amour-propre froissé sous toutes ses formes et à l'exagération du rôle social, combien de fois la plus légère satisfaction n'aura-t-elle pas sauvé les prédisposés de la crise autodestructrice? Ce ne sont pas les grands sentiments qui font mouvoir l'homme, ce sont les menues déceptions et les imperceptibles satisfactions de chaque jour. |
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EDMOND JALOUX.
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Le Disque Vert.
4ème Série, N°1. Janvier 1925. |