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LETTRE SUR LE SUICIDE.
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Je ne puis pas louer ou blâmer pour le compte des autres. Je ne conseille à personne de ne pas se tuer ou de se tuer. Je crois que l'homme est libre. Je revendique pour moi mes responsabilités. Je suppose que les autres en font autant. Je veux pour mon propre compte y voir clair et avoir avec les autres la plus large entente. Je ne suis pas si éloigné de l'Évangile dans l'esprit duquel nous avons été élevés. Mais je tiens pour assuré, avec l'Évangile, que Dieu, l'immortalité de l'âme, les religions et morales sont les questions les moins intéressantes du monde, qu'il nous faut trouver un terrain d'entente en dehors et que tous les hommes peu nombreux de chaque secte sacrifient le reste de l'humanité à leur manie. Comprenez bien que je ne suis pas un sceptique, mais un optimiste candide. Trop de vivants sceptiques croient aux revenants pour ne pas croire à la mort. Je suis maintenant à l'aise pour parler en mon nom. Est-ce assez curieux qu'un homme raisonnable interroge si peu son semblable qui ne s'est pas tué, sur le motif qui l'a fait ainsi agir. Le motif est la vie médiocre dont le semblable est satisfait, l'ayant voulu. Mais lui, il sait la mort si attrayante qu'il s'en défend. Négligés la joie qu'il y a au vertige de l'abîme et le suicide par défaut de raisons de vivre, tout réel spectacle (comme la poésie) nous attire invinciblement vers la mort. Qui ne l'a goûté dans ses bras. Elle est l'arme admirable de la menace sur nous-mêmes, et autrui. Nous ne nous tuons pas plus souvent, parce que nous savons pouvoir le faire à tout instant. Pour moi qui ne l'ai pas fait, je crois l'avoir fait. J'accomplis après la mort dans mon désert de sable et d'eau les gestes automatiques nécessaires à la vie. Tout ce qui est moi n'est pas, mais un principe de vie, une rose des vents. je me souviens aujourd'hui de la joie et de la tristesse humaines. Je ne vous conseille pas de vous détacher ainsi de la vie, vous n'y réussirez pas comme moi. Mais vous pouvez réussir autrement. Voilà comment je suis optimiste, ce qui est une manière de parler; je ne suis pas, si ce n'est telles la pureté du vide et la merveille de l'eau froide. Vous m'accusez de mensonge, ou de lâcheté, ce qui n'est qu'un. Vous me dites que je n'ai garde de toucher à ma rose des vents. Encore faut-il pouvoir l'atteindre, libérée de mon corps. Et comment puis-je mentir qui suis victime de mon mensonge? Je puis, un jour, brutal, me jeter vers la moisson des jacinthes et brandir des armes de sang. Toujours ma victime, je me réserve le droit superbe de me contredire. Je ne suis pas des faiseurs de systèmes qui tous, pour ne pas se contredire, surprennent la bonne foi. Je n'apporte dans mes mains aucune boule de jardins. Daignez trouver ci-dessous quelques considérations sur le suicide: Il faut tous les jours jouer sa vie, puisque c'est notre seul atout. Soyons prêts fous les jours à nous tuer. Le suicide n'est qu'un accident. Ceux qui ont passe toute leur vie sans penser à la mort n'ont pas vécu. Le suicide dans le désespoir ne mérite pas de considération. Celui qui se suicide est-il un beau joueur? Il met fin à la plaisanterie. Par le suicide on ne veut souvent qu'effacer. Dès qu'on efface on ne doit plus se tuer. Somme toute, je pourrais me résumer ainsi: Je ne me tue pas parce que cela ne m'intéresse pas pour l'instant. Mais si vous voulez un homme pour jouer, je suis là. |
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ÉRIC DE HAULLEVILLE.
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Coblence, le 13 novembre 1924.
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Le Disque Vert.
4ème Série, N°1. Janvier 1925. |