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SOUS LE SIGNE DE LA MORT.
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Il n'y a pas encore bien longtemps qu'on n'osait plus prononcer les mots: âme et cour, tant ils paraissaient vulgaires et prêtaient au sourire; tout juste vous était-il permis de parler de votre esprit; quant à Dieu, c'eût été inconvenant que d'y faire allusion. À parler du suicide, je me trouve pris d'une gêne contraire à celle qu'on éprouvait alors. Car que ce mot provoque encore à présent plus d'un haussement d'épaules et d'un rire, c'est là dont je me soucie peu, résigné comme je le suis à m'entendre appeler: u empêcheur de danser en rond ». Mais il semble qu'un certain snobisme littéraire veuille aujourd'hui le mettre en vogue, et le prendre pour mot de ralliement. Et puis c'est un des mots qu'il est le plus difficile de prononcer sans affectation. Enfin sa gravité même est trop grande pour qu'on n'éprouve pas quelque honte a s'en expliquer sans ménagement. Mais c'est à la fois la misère et la pauvre grandeur d'un écrivain, qu'il livre aux autres hommes le plus secret de lui-même, soit que, ces autres hommes, il les méprise au point de tenir pour nuls leur présence et leur jugement, soit plutôt qu'il leur demande instinctivement une sympathie et comme une permission de vivre. Au reste, si particulière que soit une pensée et si peu de confiance qu'on ait en la livrant, il est rare que cette pensée n'éveille pas en quelque cour un écho, et ce seul écho compense sans doute la prostitution qu'on a faite de la pensée. J'apporte donc ici mon témoignage. Le seul fait qu'on ait pu songer à grouper un ensemble d'avis sur le suicide est un signe fort net qu'un nouvel état d'esprit s'élabore. S'il ne s'agissait que de mettre en vogue une maladie ou un vice nouveaux, je me sentirais un trop grand dégoût pour y participer. Mais le trouble, l'angoisse profonde, le besoin de ne plus se contenter de solutions toutes faites, qui se manifestent dans les jeunes générations, seuls peuvent le nier aujourd'hui ceux qui ne sont doués ni de sympathie ni de compréhension, ou ceux, peintres attitrés de moeurs ou fondateurs de systèmes, qui ont intérêt à voir, comme on dit, «s'écouler leurs marchandises ». Qu'y a-t-il d'ailleurs, dans cet état d'esprit des jeunes gens, qui puisse surprendre un observateur attentif? Est-il imprévu? Non, l'enchaînement des phénomènes moraux et sociaux l'annonçait dès longtemps. Entièrement nouveau? Pas même, car son essence est permanente et profondément humaine; c'est l'exaspération de l'inquiétude éternelle, c'est cette inquiétude portée à l'état de crise, et modifiée par noire sensibilité et notre mode de penser. Quand ceux d'entre nos aînés qui sont sincères constatèrent cet état: « Nous le reconnaissons bien, dirent-ils; mais chez nous il était moins violent et nous lui trouvions une solution, soit dans la foi, soit dans la nature même de notre caractère. » Je me suis efforcé naguère de trouver les causes de cet état, estimant que notre devoir le moins contestable est d'être sincères avec nous-mêmes et de nous examiner avec lucidité et simplicité. La lucidité fait disparaître les tourments fumeux et les malaises passagers; je me suis aperçu qu'elle avivait les autres, mais leur donnait assez de pureté pour que nous ne regrettions pas d'avoir dédaigné les mensonges, fussent-ils littéraires. La principale raison de notre état d'âme, s'il la faut exprimer dans le jargon ordinaire, c'est la déprédation pour nous de toutes les valeurs et l'impossibilité où nous sommes d'admettre ou de créer des valeurs nouvelles. On comprend que les hommes en qui cet état s'est formé attribuent à l'idée de mort une certaine importance. Peu de sentiments donnent à l'homme, autant que celui de la mort, une vie humaine et profonde. C'est un sentiment que les cours médiocres essaient d'étouffer, aidés comme ils le sont par une lâcheté naturelle, qui parvient à appeler bonheur: l'engourdissement, et paix: l'absence de pensées morales. Ceux qui ne pensent pas à la mort sont à peine des vivants. Ne nous dérobons point à sa grande image; la façon dont nous l'accueillons est l'indice presque sûr de la qualité de notre esprit. C'est encore s'y dérober qu'en parler avec un sourire, et c'est s'y dérober aussi que la parer d'une défroque romantique. Devant la mort, qui peut-être est la seule réalité, continuerons-nous la parade que nous sommes trop souvent amenés à jouer pour nos contemporains! La mort est simple et pure comme un corps nu; est-ce donc avec des mines et des coquetteries qu'il la faut ,aborder! Ceux qui essaient d'en battre monnaie ne m'apparaissent pas moins artificiels que ceux qui se refusent à l'accepter. Sachons nous y offrir avec simplicité. Il n'en faudrait parler qu'avec recueillement. Elle est en toutes choses autour de nous et d'abord en nous-mêmes, comme un secret balancier qui règle nos actions et nos pensées. Elle est sur nos jours comme l'ombre d'un dieu; elle leur confère à la fois leur valeur et leur insignifiance. Elle est la mesure de toutes les grandeurs. Elle est notre point de repère, la seule assise dont nous ne puissions douter; c'est en elle seule peut-être que nous pouvons retrouver notre unité. Si les campagnes offrent à nos yeux une majesté si grande, c'est que nulle part plus que là on ne sent le voisinage de la mort. Les paysans vivent avec elle. C'est elle qui a construit leurs maisons au dos craintif; les nuits d'épousailles, elle se tient silencieuse sur la cendre de leur foyer et donne à leurs caresses une saveur inégalable. Elle les accompagne dans les champs elle les courbe sur le sol, elle leur en fait ouvrir les mystères: voilà cette terre, grasse ou sablonneuse, qui s'effrite dans les mois ardents et que l'eau des pluies hibernales charrie vers les ravines; du même geste dont le fossoyeur creusera leur niche éternelle, ils la sollicitent pour des moissons et des contentements périssables, ils la fécondent, ils en connaissent par avance le goût et l'odeur. À qui a connu ce goût et cette odeur, tout autre apparaît dès lors artificiel. Parfois des paysans, dont l'âge, mais l'âge seul fait trembler la main,disent à leurs enfants, au milieu du repas familial: « Encore deux ans, trois ans peut-être, et ce sera mon tour, ». Ils ne le disent pas tristement, mais d'un air calme, car pour eux leur fin ne dépasse pas en importance leur mariage ou le mariage de leurs fils. Dans certaines régions, les cimetières sont au centre du village, derrière l'église. On y vient chaque dimanche, et sur les tombes on place les mêmes fleurs que dans les chambres, et l'on fait les mêmes signes de croix qu'un instant avant, à la messe, on traçait sur son corps. On vient s'y reconnaître fils des morts et de la terre, fils de la mort. Depuis là on entend les chants des jeunes filles et leurs rondes sur la pelouse de la place. Et les enfants y jouent parfois, sans bruit, l'âme religieuse et le cur propre, car il s'agit là des seules choses qui soient graves. |
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| On me dira que du sentiment de la mort au suicide, il y a loin. Je le sais, et j'ajoute même que le premier suffit parfois pour empêcher l'autre. Ai-je donc promis de prendre position pour ou contre le suicide? On doit se tuer, on ne doit pas se tuer: le plaisant jeu que ce jeu-là, et le jeu ridicule ! On se tue ou on ne se tue pas; ce n'est pas là un problème, mais un drame personne! qui relève des journalistes, et non de littérateurs en mal de nouveauté. Et quant à prendre une position, je la prends chaque jour dans mon aventure individuelle. Que chacun puisse juger le suicide au nom d'une morale, au nom de sa morale, je ne le nie pas. Mais la mienne, si je puis ainsi nommer quelques prédilections sur la vanité desquelles je ne saurais m'abuser, la mienne me l'interdit. Je me sens peu l'audace de juger un homme, moins encore celle de juger un acte en soi. En 1913, à la suite d'une conférence où l'impossibilité de toute certitude avait été proclamée, trois cents Japonais se donnèrent la mort. Sans doute pensaient-ils qu'ils n'avaient aucun motif de vivre; sans doute aussi n'avaient-ils pas remarqué qu'ils n'avaient non plus aucun motif de mourir. Que René se tue ou qu'il parte pour l'Amérique, l'une et l'autre issue sont équivalentes. Ce qui dans sa vie m'apparaît capital et force mon estime, c'est que chacun de ses gestes se profile devant la mort. De semblables êtres forment une franc-maçonnerie de qualité assez rare. Ils manifestent dans leurs pensées, dans leur regard, dans leurs gestes, je, ne sais quelles traces de l'entretien qu'ils ont parfois avec la sombre déesse. Il semble qu'ils se consolent mal de ne pas céder encore à ses conseils. En eux il n'est presque plus rien de mécanique; tout y atteste le signe de l'humain. Ils discernent le masque de tout visage; et de leur propre pensée ils connaissent le mécanisme et la vanité. Pourtant, plus que les autres, ils brûlent du feu intérieur, parce qu'ils savent qu'ils n'ont qu'un temps pour brûler, que chaque minute nouvelle est pour eux porteuse de mort, et qu'à chacune ils se succèdent à eux-mêmes, mais sans jamais se retrouver semblables. Peut-être un jour, cependant, céderont-ils au conseil insinuant et profond qui les hante. J'évoque l'heure trouble qui verra leurs derniers combats. Qu'ils se frappent, pleinement conscients de leur acte: s'il m'était donne de détourner le bras, je ne le ferais point. Car je sais que leur geste est une réponse à la question que plus d'un se pose parmi les hommes: « Qui nous délivrera du monde et de nous-mêmes? » Pourtant une voix s'élève en moi, dictée par je ne sais quelle faiblesse, quel instinct, quelle hérédité: « Et qui nous délivrera de la mort ? » |
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MARCEL ARLAND.
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Le Disque Vert.
4ème Série, N°1. Janvier 1925. |