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Neel Doff.
Je voulais en faire un homme.



Neel Doff je voulais en faire un homme

Il avait quatre ans quand j'allai le chercher. Il était un hideux enfant de la misère: les jambes arquées, le ventre ballonné, la figure bouffie, le nez et les oreilles coulants, le teint terreux.
Bah! je le pris tout de même: le sourire autour de la bouche était charmant; des yeux lumineux qui m'observaient, une voix claire et pleine comme un jeu de clochettes. Le soir, en chemin de fer, il s'endormit et fit caca dans sa culotte: sa première culotte, que je lui avais achetée ; je dus lui donner un bain avant de le coucher.
Il mangeait en se pourlèchant et me demandait: — Tout ça, c'est pour moi, tante?
Il se laissait baigner avec volupté. Il n'était pas difficile pour ses jouets: il n'en avait jamais eu et la moindre horreur achetée au bazar le faisait jubiler. Je lui fis un trousseau de linge et des habits, et sa joie était, quand je les lui essayais, de se mettre devant la glace et de se regarder, ainsi métamorphosé.
Ses pauvres petites entrailles ne supportaient que mal le changement de nourriture, ou plutôt la nourriture: il en avait eu si peu.
Oh! la misère vous donne toutes sortes de sales incommodités. Son nez fut long à guérir, son ventre ne se déballonna que lentement et ses jambes se redressèrent seulement à mesure qu'il se fortifiait et perdait sa mauvaise graisse.
Au bout de quelques mois il était devenu délicieux: long, mince, avec une jolie ligne de dos, et une chevelure soignée, luisante, ondulée et d'un beau blond, avait remplacé la sale tignasse pisseuse, pouilleuse et raide de vermine. Il avait un nez aux narines palpitantes au lieu du bouchon tuméfié et suintant, et un beau regard brillant de bonheur au lieu du regard inquiet, si pénible chez les enfants. Il avait aussi une sensibilité exquise lorsqu'il voyait des enfants en haillons, il croyait que c'étaient ses frères et ses soeurs, et quand il s'était rendu compte que ce n'étaient pas eux, il leur donnait les quelques sous que je lui mettais habituellement en poche ainsi que son mouchoir.
— Un nez comme ça, ts, ts, ts, ce n'est pas humain.
Il avait entendu dire ces mots par mon ami qui les employait dans le sens d'injuste ou de douloureux.
Un jour, il vit au coin d'une rue une petite fille qui pleurait devant une pâtisserie.
— Cette Katootje a faim, tante.
Katootje était le nom de sa petite soeur.
Et il entra en bombe dans le magasin, prit une grande couque aux corinthes sur le comptoir et sortit en criant, dans sa langue au pâtissier:
— Tante va le payer, tante va le payer! Là, Katootje, ne pleure plus, fit-il, en embrassant délicatement la petite fille sur la bouche.

Signaux de Belgique
le Disque Vert

textes
de Neel Doff

Je voulais en faire un homme
La finesse de Charlot

critiques de textes
de Neel Doff

Keetje Trottin (Franz Hellens)
biographie de
Neel Doff
Neel Doff 1858 - 1942
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Maintenant qu'il était heureux, il avait surtout un rire qui vous réchauffait l'âme : un rire qui résonnait dans la maison comme une cloche annonçant le bon-heur, comme un écho de joie et de confiance.
Plus tard,... dans quelle voie le diriger? Médecin, avocat, ingénieur? Il aime tout ce qui est mécanique, mais il aime aussi les fleurs, les bêtes, et il m'oblige de m'arrêter pour écouter les orgues. S'il est artiste, je le laisserai faire, je puis lui donner de quoi vivre; mais je veux avant tout qu'il fasse des études sérieuses et qu'il apprenne la musique comme la grammaire. Tant de beautés m'échappent en musique parce que je ne la connais pas et que je ne suis pas assez instruite. J'ai tant, tant de sensations sur lesquelles je ne puis mettre de nom à cause de cette lacune, et j'aime, dans mes joies et mes peines, être consciente. Oh, je ne parle pas de l'instruction sèche et pédante : l'autre, vous savez bien, celle qui vous dégage l'âme et vous fait sentir la beauté de ce nuage. Il me semble que la nature a fait de nous des embryons et que la culture nous met au point. Je n'ai compris la beauté de la Diane chasseresse du Louvre, la force nerveuse et l'élan qu'il y a dans ce corps souple, que lorsque j'ai su la mythologie et que j'ai connu la légende de sa vie dans les bois à la tête de ses soixante nymphes. Avant cela, je la trouvais une belle fille sauvage.
*
* *
Un petit bonhomme comme ça vous prend exactement tout votre temps: mais quel beau livre! je n'en ai jamais lu de semblable, et ma vie est devenue toute espérance. Ainsi je songeais, quand je le voyais heureux, autour de moi.
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Une lettre de la mère pour demander de l'argent.
— Il a tout et les autres rien!
Au lieu de se réjouir de ce qu'au moins un de ses enfants en est sorti ! Enfin j'envoyai de l'argent. Cependant j'en avais trop peu depuis que le petit était là: la mère de mon ami ne nous donnait pas un sou de plus ; elle disait même à son fils
— Tout ira à cet enfant; c'est lui qu'on aimera, et toi, on te supportera.
Encore ça comme souci : cette vilaine vieille, jalouse de l'amour de son fils, va se servir de l'enfant pour éloigner de moi le seul homme que je me crois capable d'aimer dans ce pays, mon unique ami...
Ainsi mon bonheur de sentir cette jeune vie s'épanouir près de moi dans l'aisance était mélangé de la crainte qu'on me le reprît et du souci de l'ombrage que cette affection pourrait jeter sur mon amour.
J'étais allée avec Jantje chez une vieille amie. Là, il vint une dame française avec un petit garçon de l'âge de Jantje. Les deux enfants se rapprochèrent vivement l'un de l'autre. Le petit français était foncé comme une gaillette, les cheveux coupés ras, une figure mate et de gros sourcils noirs. Il se planta devant Jantje et dit:
— Je suis Français.
Jantje ne répondit pas, se promena devant lui, la tête levée, avec des yeux qui demandaient: «Et après? » Puis il dit:
— J'ai travaillé deux heures ce matin pour ajuster des tuyaux de poële.
— Ah ! pas mal, s'écria ma vieille amie.
J'étais fière aussi : l'un faisait valoir un état dont il ne pouvait mais, et l'autre son travail. Il avait décoché cela d'un trait, sans une hésitation: ces mots lui étaient restés dans la mémoire. Le matin, il était descendu tout noir du grenier; mon ami lui avait demandé: «Qu'as-tu fait pour être si noir? » et le petit lui avait expliqué, avec des gestes, et des mots hollandais et français, qu'il avait bien travaillé deux heures pour ajuster des tuyaux de poële.
— Eh bien, dis: « J'ai travaillé deux heures pour ajuster des tuyaux de poële. »
Il avait répété et retenu.
Les petits ne se dirent plus rien ; dans leur désillusion, ils s'étaient chacun approchés de leur tante et de là s'observaient. Je n'ai jamais été mieux à même de juger de la différence entre la vanité et la fierté.
*
* *
Oui, quelle voie prendra-t-il, et par où le diriger? Un sociologue, — ç'avait été le rêve de mon ami un savant, un homme d'action? Il se décortiquait tous les jours: plus rien de la larve amorphe d'il y a six mois s'il continue ainsi, comme il sera beau et bon! Et je courais l'embrasser. Il s'était déjà habitué à cette pluie de baisers qui lui tombait à l'improviste; il les rendait ou secouait impatiemment la tête.
— Tante, je ne peux rien faire si tu me déranges tout le temps.
Encore des paroles de son oncle. Il l'appelait oncle maintenant. Décidément, il l'écoute encore plus que moi ; il est vrai que mon ami a la voix la plus pénétrante et le ton le plus persuasif qui soient.
Ah! que je suis heureuse en ce moment pour l'enfant et pour moi! Tout ce passé d'abjecte misère est mort; et ce que nous avons de bien-être, nous pouvons en jouir : c'est l'affection qui nous l'a donné.
Grand Dieu, la vieille! Tous les jours, une goutte d'eau sur cet amour, sur cette volonté, pourrait bien finir par y creuser un trou. Ah! quelle angoisse, maintenant surtout que je ne serais plus seule à en pâtir! Mais il nous aime tant! Tous les jours, quand j'accours sur mes mules lui ouvrir la porte, avec le petit qui me suit, son regard m'apaise immédiatement, toujours il sourit et me dit:
— Clic-clac, clic-clac.
Ce clic-clac lui est si familier qu'il distingue le clic-clac spécial de mes différentes mules.
— Tu as des mules neuves, ou celles en velours vert, ou celles doublées de rouge.
Depuis que le petit est là, il m'oublie quelquefois et s'amuse souvent à se cacher derrière moi et à dire d'une grosse voix:
— Qui va aller au bois avec ce méchant garçon?
Hé ! hé t la mère pourrait bien se tromper. Si c'était donc moi qu'on aimerait moins au profit du petit? Cependant je veux le garder, lui, mon amour, intégralement. Allons, nous sommes assez bien bâtis, tous trois, pour ne pas nous porter ombrage.
*
* *
Un jour, je lui avais mis un béret neuf pour aller se promener avec son oncle. Quand celui-ci entra, le petit se planta devant lui, le béret de côté, et lui demanda:
— Est-ce que tu trouves moi je beau?
Une autre fois, à. la campagne, ils jouaient à se jeter une vieille poupée, et voilà que mon ami la jeta si haut qu'elle s'accrocha dans un arbre. Jantje resta la tête levée. Je crois qu'Elisée, quand il vit monter Elie dans les nues, ne le regarda pas avec plus de stupeur.
— Que faire maintenant, que faire maintenant? La nuit, elle aura froid, cria-t-il.
*
* *
— Jean, prends ton traîneau, nous irons au parc où l'on fait des statues de neige.
— Statues, tante?
— Oui, ce sont des hommes ou des bêtes, en quelque chose, comme la belle dame sans vêtements, qui tient une coquille et que tu aimes bien.
— Mais puisque ça devient de l'eau, tante.
— Oui, ça ne durera pas, mais on aura pendant quelques jours le plaisir de les regarder, et quelques jours, c'est long pour du plaisir.
Dès l'entrée du parc, devant l'amas étincelant de neige, il entra en joie; mais, quand nous arrivâmes à un des carrefour, où plusieurs sculpteurs, emmitouflés et bleuis de froid, échafaudaient de la neige et maniaient l'ébauchoir, il courut de l'un à l'autre, regarda tout, puis s'arrêta devant un groupe que modelait un jeune sculpteur: c'était un âne monte par le bon homme Noël.
— Tante, c'est St-Nicolas. Il ne me fera pas de mal?
— Non, tu as été sage.
— Puis-je travailler avec le monsieur? Je peux apporter de la neige dans le traîneau.
— Je ne sais pas, demande au monsieur.
Et pas timide, sa voix sonnant clair, il demanda:
— Monsieur, je aider?
Le jeune sculpteur le regarda.
— Tiens, quel gentil petit homme.
— Je aider, monsieur?
Le sculpteur se tourna vers moi, me dévisagea aussi enrieusement, me salua et dit à Jantje.
— Mais oui, tu peux m'aider, apporte-moi de la neige.
Jean se mit à la besogne et, avec sa bêche, remplissait le traîneau. Je n'avais pas à craindre le froid pour lui, il se remuait fiévreusement, mais moi, comment résister?
— Jean, monsieur est ton patron, fais ce qu'il te dira; moi je vais courir de long en large ou je gèlerai.
— Oui, tante, je ferai ce que le monsieur dira.
Je me mis â courir. Et Jantje amassait de la neige à côté du sculpteur, qui eut la gentillesse d'employer surtout cette neige là. Il lui parlait en néerlandais et lui demanda son avis.
— Ajouterais-je aux oreilles de l'âne, ou à la queue?
Jantje trouva qu'il ne fallait rien ajouter à la queue ni aux oreilles, mais ajouter tout de suite le bras droit du bonhomme Noël.
Le sculpteur et moi demandàmes en même temps pourquoi ce bras pressait tant.
— C'est avec ce bras là qu'il jette les bonbons, n'est-ce pas, tante?
— Ah! voilà l'affaire! Je vais vite mettre le bras, riait le sculpteur.
Et il appliqua de la neige autour de l'armature rudimentaire. Vers midi, le tout était ébauché.
— Nous devons rentrer, Jantje.
— Tante, comment faire, le monsieur ne peut travailler sans moi.
— Ah oui, il faudra revenir, j'aurai besoin de beaucoup de neige.
— Eh bien, nous reviendrons.
A peine eûmes nous déjeuné, il fallut qu'il y retournât.
Et voilà que le bonhomme Noël avait, pendu à son poing de neige, un cornet de caramels sur lequel était écrit: « Pour Jantje, le bon ouvrier ».
Jantje ne fut pas très étonné, mais fier.
— Tante, il a vu que je travaillais bien et que j'ai fait ajouter son bras pour les bonbons, puisque de l'autre bras, il porte la verge.
Jusque vers la brune, Jantje se démena et le sculpteur travailla, et le tout fut achevé.
Alors le sculpteur dit à Jantje:
— Demain, de beaux messieurs viendront pour juger le meilleur travail. Tache de revenir, je dirai que tu m'as bien aidé. Et c'est vrai, madame, fit-il en se tournant vers moi, son émotion m'en a donné et je crois que je l'ai communiquée un peu à mon travail. Ce petit-là ne fera rien froidement dans la vie; et plus, il galvanisera les autres. Quelle conviction et quel exquis petit homme!
— Donne la main au monsieur et dis «à demain ».
Nous revînmes le lendemain avec André. Il connaissait le jeune sculpteur.
Les beaux messieurs ne lui donnèrent pas leurs suffrages, mais nous avions trouvé un ami.
*
* *
Mon professeur de chant était venue donner sa leçon, accompagnée de son petit garçon de trois ans.
— Je me suis dit que Pierre pourrait jouer avec Jantje au jardin pendant la leçon.
Jantje était aux anges d'avoir un compagnon de son âge pour jouer. Il le prit par la main, le conduisit au jardin, et tout de suite l'assit dans son traîneau, devant lequel il s'attela, et le traîna par les sentiers.
Le petit Pierre avait pris le fouet et tapait si fort que nous dûmes intervenir.
— Tante, il me prend pour un cheval, mais on ne doit pas taper fort sur un cheval non plus, n'est-ce pas?
Quand Jantje fut en nage, il mit le petit garçon dans le hamac et le berça.
— Doucement, fit-il, car si je berce fort, tu vas vomir comme moi l'autre jour.
L'autre se laisait faire, mais n'offrit pas de rendre la réciproque.
La leçon finie, nous goûtâmes.
— Tante, tu le feras boire dans la belle tasse, que mon oncle m'a donnée?
— Certes, mon grand.
Le petit garçon fit la remarque que sa belle tasse était plus petite que celle de Jantje.
— Mais tu peux lui donner deux fois du chocolat, tante.
— Oui, mon grand.
Mon professeur invita Jantje à venir jouer le lendemain chez Pierre, qui a un beau «hobby », ajouta-t-elle.
Nous y allâmes.
Le petit Pierre se mit sur son dada et se balança. Mais quand Jantje voulut y monter, il l'en fit descendre en disant:
— C'est mon cheval.
Puis il prit sa boîte avec les maisons, les vaches et les arbres de bois et composa un village; mais il arrachait les objets à Jantje quand celui-ci voulait l'aider.
Mon professeur était honteuse. Cependant son gosse lui ressemblait; il manquait seulement de discernement pour cacher son âpre égoïsme.
A la fin, Jantje, penaude se réfugia près de moi:
— Que dois-je faire, tante?
— Rien, mon grand, nous allons rentrer et tu joueras avec ton oncle : il fera le cheval.
— Mais je ne le frapperai pas?
— Non.
Nous rentrâmes; mon ami nous attendait. Deux minutes après, le jardin résonnait de gaies clameurs et de rires d'or.
Voilà, pensais-je, en chantant des gammes: ils ont besoin l'un de l'autre pour s'épanouir et c'est moi qui possède ces deux êtres exquis qui m'aiment et que j'adore.
*
* *
Un autre jour, mon professeur de chant amena, avec son gamin, une petite fille.
Quand on les annonça, Jantje était à la cuisine; il remonta, bégayant d'émotion, et, quand il prit la main de la petite fille, la salive lui montait aux lèvres.
Jantje ne s'occupa que d'elle et l'embrassa en l'entourant de ses bras; il la traîna doucement dans son traîneau, se retournant à chaque instant, et, quand Pierre voulut faire le cocher et frapper Jantje avec le fouet, la petite fille fit un tel bond qu'elle tomba hors du traîneau, qui passa sur elle. Jantje la ramassa avec un émoi indescriptible.
— Tante, elle est cassée! Elle doit être cassée !
La petite fille, devant sa terreur, se reprit et, se frappant sur ses petits bras rouges, déclara qu'elle n'avait rien. Pierre s'était caché derrière les rosiers.
Nous goutâmes, mais Jantje avait eu une telle émo-tion qu'il en était tout pâle et ne disait mot. Au moment de leur départ, il me demanda s'il pouvait donner sa poupée à la petite fille.
— Parce qu'elle a eu mal, tante.
*
* *
Nous étions allés à Anvers. André et moi voulions nous enivrer de la lumière de l'Escaut et du souffle du large et je désirais montrer à Jantje le jardin zoologique. Nous nous rendîmes d'abord au port, où la lumière, les vagues de la marée haute, mettaient tout en mouvement sur le fleuve. Le bruit des grues et l'animation des quais nous mirent en mouvement aussi et nous versèrent la joie dans le coeur.
Jantje nous posa mille questions auxquelles nous ne pûmes lui répondre grand chose, étant ignorants nous mêmes des rouages de cette vie intense qui se déroulait devant nous. Nous ne pouvions que jouir de la beauté qui s'en dégageait et qui nous exaltait.
Jantje, avec son impressionnabilité en prit instinctement sa part. Du reste le bruit et l'excês de mouvement commençaient à m'abasourdir.
Le plus grand étonnement de Jantje, après le travail des grues mécaniques, fut une petite mulâtresse très fanée, de son âge, conduite à la main par sa maman toute blonde.
— Mais tante, elle a travaillé dans les tuyaux de poële, et sa mère ne l'a pas lavée.
— Non, mon grand, elle est ainsi; on aura beau la mettre au bain et la savonner, elle restera comme tu vois. Va lui donner la main, tu verras.
Il se pressa contre mes jupes. Pour rien au monde, il n'aurait touché la petite mulâtresse.
Nous allâmes déjeuner, puis au jardin Zoologique. Rien ne lui échappa. Devant la grue du Sénégal:
— Tu vois, tante, elle met sa tête de côté pour mieux voir la fourmi qui marche à ses pieds. Pourquoi ses yeux sont-ils de côté?
— Je ne sais pas.
La grue se mit à trompetter.
— Regarde donc, tante, sur le côté de sa tête : cette plaque sans plumes monte et descend pendant qu'elle appelle.
— Et que dis-tu de cette touffe de brins d'or qu'elle a sur le derrière du crâne? lui demanda André.
— Tu appelles ça une aigrette, n'est-ce pas, tante?
— Oui, mais elle ne doit pas l'acheter; ça lui tient à la tête.
— Oh! tante! tante! Voilà d'autres oiseaux qui dansent l'un devant l'autre.
Et il courut vers une cage, où en effet des oiseaux ressemblant à des autruches dansaient des vis-à-vis en battant des ailes, et exécutaient des pas tout autour de la cage.
Devant le chimpanzé qui buvait son urine, je le vis frissonner. Mais la petite guenon, qui, en souriant, lui exprima le désir d'un bonbon, lui fit presque vider son sac.
Les ébats des otaries dans leur bassin l'amusaient fort et il ne comprit pas que les deux cormorans, perchés sur le bord, ne voulussent pas jouer avec eux et les laissassent crier d'ennui.
— Je jouerais bien avec eux, tante.
— Il faudrait savoir nager.
— Mais je sais nager.
— Tu l'as appris?
— Non, mais père va nager.
— C'est qu'il l'a appris. Un veau et un cochon savent nager sans l'avoir appris, mais l'homme doit tout apprendre: surtout à être bon.
— Tu l'as appris, tante, à être bonne?
— Oui, par la vie. Si la vie rend mauvais c'est qu'on n'a pas le coeur à la bonne place.
— Tante?
— Plus tard, chéri, quand tu seras grand: il faudra encore aller dormir et te lever souvent avant de comprendre.
— Tu comprends, tante?
— Oui, mon grand, un peu trop, mais j'ai été soumise à un gavage de la misère, comme d'autres sont gavés de choux à la crême, et j'ai mûri avant l'âge.
André, ironique, tira sa moustache, puis:
— Tu sais, toi, situ crois qu'il te comprend...
— Mais je sais: aussi je réponds plutôt à moi-même.
— Ça ne va pas?
— Je suis fatiguée: il y a trop de bruit brutal dans cette ville, tout fait du vacarme.
— Ils parlent vilain, n'est-ce pas tante?
— Je te crois.
— Ah voilà les fauves! Regarde, Jan.
Et il regarda.
— Comme ils marchent devant les barreaux! Pourquoi ne les laisse-t-on pas courir dans le jardin, tante?
— Mais il nous mangeraient!
— Ils sont méchants, tante?
— Mais pas plus que nous. Nous mangeons toutes les bêtes. Ce n'est pas parce que nous mangeons leur cervelle à la sauce blanche que...
— Tout de même, tu n'es pas gaie aujourd'hui.
Jantje me regarda, soucieux. Il me prit la main, se frôla tout contre moi, et je dus me baisser à plusieurs reprises pour me laisser embrasser.
André se frappa le front.
— J'y suis! Ce sont les grappes d'émigrants que tu as vus grouiller sur les navires, qui t'ont mis dans cet état.
— Oui, je me suis revue, avec les miens, entassés dans une charrette, allant d'une ville à l'autre pour voir si le pain y était plus facile à gagner.
Je me tournai vers lui, agressive.
— Tu crois qu'ils ne sentent pas?
— C'est atténué tout de même; sinon ils chambarderaient tout.
— Tu te trompes; même, petite, je sentais tout, et mes angoisses de ce qui nous attendait étaient indicibles.
— Et tu parles de bonté?
— Il ne peut y avoir qu'elle
— Tu te trompes, c'est le self défense qui fera tout. Allons goûter.
Le thé et le calme du jardin me remirent d'aplomb.
— Maintenant, viens.
Et je les conduisis vers un bout du jardin où un éléphant tout harnaché attendait les clients.
— Jan, on va te mettre sur l'éléphant, et tu feras un tour de jardin.
Le gardien le hissa sur le siège, et en avant!
Jantje était si ahuri qu'il ne dit d'abord rien, mais il regarda vers le bas, où il nous vit, puis vers le haut, les cimes des arbres, et il se mit à jubiler.
— Tante ! tante! je vois au-dessus de tout. Veux-tu une branche?
Et, en passant, il arracha une fleur d'accacia qu'il me jeta.
— Tante, je vois toutes les bêtes dans leurs cages, mais elles ne me regardent pas. Tante, si toi et oncle vous preniez aussi des éléphants ils pourraient nous reconduire à Bruxelles.
— Non, mon grand, ça ne va pas.
Il eut un petit vertige de se retrouver à terre. Nous nous hâtâmes vers le train. A peine assis, il s'endormit. Il ne soupa pas, mort de fatigue; je le couchai. Il ferma les yeux et sans doute rêva de l'éléphant et des grues qui dansaient. Moi je craignais de rêver des émigrants.
*
* *
J'entendais le petit chat crier piteusement et je vis par la fenêtre Jantje qui prenait la petite bête, la déposait dans le gazon et se couchait dessus à plat ventre, puis la prenait encore, la secouait et recommençait la manœuvre.
— Mais, Jantje, que fais-tu? Tu le tortures et l'étoufferas?
Il me regarde, bouche bée.
— Voyons! tu es pour le moins cinquante fois plus grand que ce petit chat. Si maintenant une bête grande comme la salle à manger te prenait dans ses pattes, te secouait, et se couchait sur toi, que deviendrais-tu?
— Mais, tante, j'étoufferais.
— Eh bien, et que fais-tu? Palpe-le, il a de petits os comme des arêtes. Pourvu que tu ne lui en aies pas froissé déjà.
— Mais un chat, est-ce comme moi, tante?
— Mais certainement : si tu le tortures, il crie, souffre et meurt, et ce serait bien dommage, joli comme il est et fait comme en peluche orange; puis il sent, ne l'oublie pas. Tu sais, tu n'as que quelques facultés plus développées que lui, mais le chien, par exemple, en a de plus développées que toi : son odorat, son ouïe, et certes il est plus fidèle que nous. Et le chat, vois quand il saute, quelle souplesse: tu peux à peine t'élever, en sautant, à deux pieds de terre. Puis ne trouves-tu pas qu'il est plus beau que nous? Regarde sa fourrure dorée:
— Mais, tante, tu as d'aussi beaux cheveux que lui.
— Tu trouves?
— Oui, tante, oui, tante.
Il regarda avec conviction mes cheveux qui étaient justement au soleil.
— Viens, que je t'embrasse.
— Est-ce que je pourrais étouffer Pierre en me couchant dessus?
— Mais certes, seulement il ne mérite pas ça; quand il est méchant, c'est à sa maman de le punir.
— Mais elle ne le fait pas, tante, elle le laisse être méchant.
— Écoute, tu ne feras plus mal au petit chat, n'est-ce pas? Pense à ce que tu souffrirais si la grande bête dont je t'ai parlé en faisait autant avec toi. Si tu fais de ces choses là, je n'oserai plus te laisser seul, il faudrait te surveiller comme Pierre.
— Comme Pierre ! fit-il.
Dès ce moment, il mania le petit chat avec délicatesse et disait souvent:
— Palpe-le, il a des os comme des arêtes.
Nous ne sommes tout de même pas bons, me disais-je, notre geste initial est de nuire ; le bon, nous devons l'apprendre.
Quand j'essaie de lui faire comprendre quelque chose, je ne trouve pas toujours les expressions à sa portée : ainsi « facultés développées»... Comment faudrait-il dire pour qu'il comprît? Je ne trouve pas... Je demanderai à André, il saura.
*
* *
Jantje était occupé à faire des pâtés au jardin ; moi, je rêvassais. J'avais commencé à lire Darwin...
« Le besoin crée l'organe ». Tout de même !... Possible... Voyez les femmes hottentotes: c'est certes la nécessité d'un porte-charge qui leur a développé ainsi le... derrière. M. Levaillant en parle dans son voyage au Cap, au dix-huitème siècle.
« Dans leurs migrations, que ne devaient-elles pas, porter sur cette partie du corps pendant que l'homme courait aux alentours, chassait pour la nourriture et musardait pour son plaisir? Un enfant ou deux, des hardes, des ustensiles, des provisions. Alors, se pliant en deux, elle chargeait, et le plateau s'élargissait et remplissait ses fonctions selon les besoins...
« C'est sans doute aussi par besoin qu'il s'est créé un troisième sexe, ou un « sans sexe» chez les fourmis et les abeilles? Que feraient-elles d'un sexe, ces bêtes, de somme toujours au travail ?... Chez l'homme, le besoin d'un « sans sexe », seulement bon aux gros travaux, s'est bien fait. sentir, sa place était tout indiquée sans doute, car il est odieux de voir un être fragile comme ce paveur devant ma porte, avec des bras minces et des mains longues et fines, porter des pavés depuis le petit jour jusqu'à la nuit, tandis que Mme P..., à côté, faite pour pousser une charrette de moules, le regarde avec mépris par sa fenêtre. Oui, une catégorie faite pour le travail s'imposait, mais personne ne voulait en être... Ah non! moi non plus ! Bête de somme soit, mais être « neutre », n'avoir pas la faculté d'aimer ou de se faire aimer... hou! ! Personne n'a voulu en être, et voilà pourquoi, évidemment, le besoin n'a pas créé l'organe. »
Mon ami entra; je ne l'avais pas entendu sonner, Jantje était allé ouvrir, et ils me firent tous deux tressauter.
— Tu te racontais une histoire?
— Non... oui. fis-je évasivement.
Même lui n'avait pas accès dans mon arrière-boutique. Puis il n'avait pas passé par ce stade d'ignorance par lequel moi j'avais passé et dans lequel la lumière ne commençait qu'à poindre. Il ne savait pas quelle ombre il jette sur les mieux doués et comme l'âme se dégage lentement si elle ne s'ensevelit pas tout à fait.
Ils allèrent au jardin ; je continuai à rêvasser:
«Heureusement qu'André ne professe pas la théorie que l'instinct, la nature, remédie à tout et que, si vous avez ces deux éléments, la science vous vient toute seule. La nature... Quand sommes-nous à l'état de nature ?... Il me semble que notre terre a commencé son évolution quand elle s'est détachée du soleil (cela lui es venu en tournoyant, à celle-là), et que' dès ce moment, elle n'était plus le lendemain ce qu'elle avait été la veille, et que tout ce qui s'est mis à pousser dessus n'était plus le soir comme le matin; que le singe qui se couvrait de branches pour se tenir chaud était déjà très civilisé, et que le hottentot sauvage qui offrait sa femme au blanc pour obtenir tel ou tel objet l'était aussi. Je ne conçois pas ce que c'est que l'état de nature...
André faisait balancer Jantje dans le hamac. La voix jubilante du petit me fit lever et me mêler à leurs jeux.
*
* *
— Mets ton chapeau et allons au Bois.
Dans la forêt, nous jouâmes à nous enterrer sous les feuilles mortes: ils m'avaient enfouie toute, excepté la tête. Jantje voulait être enfoui à côté de moi.
Mon ami se mit, devant nous, à rire de son beau rire espiègle et à marcher de long en large, puis à s'éloigner un grand bout et à nous terrifier en nous disant qu'il nous abandonnerait là toute la nuit... Puis, que j'en avais une touche, avec mes bandeaux et ma capote bleue, sous ces feuilles... Et de pouffer et de nous dire que nous lui rappellions les Contes d'Hoffmann.
Nous rentrions de ces excursions avec le bonheur incrusté en nous. Tout passe, tout casse, mais tout ne lasse pas. Ces heures divines!...
*
* *
Jantje, en tablier bleu propre, le toupet relevé en boucle sur la tête, était assis au jardin devant sa petite table remplie de jouets, mais il ne jouait pas. De ma chaise longue, je le voyais: il songeait, songeait. A quoi peut-il penser avec cette gravité? Je n'eus garde de le lui demander, de le distraire.
Pense, mon chéri, réfléchis. Ce qui s'élabore maintenant dans le creuset de ton cerveau enfantin éclora peut-être dans vingt, trente ans, en une idée merveilleuse qui éclairera le monde. Je te mettrai en mesure de te comprendre; dans deux ans, tu auras des maîtres, et si ton cerveau contient quelque chose, ce sera mis au jour et non étouffé sous l'ignorance, et ton âme exquise, ta petite âme tendre, précieuse, sortira grande de son état amorphe, et ton esprit et ton âme seront travaillés comme des pierres précieuses dont toutes les facettes jetteront leur éclat. Qu'il est grave! Il n'a que quatre ans et demi; cette gravité et ce large front contiennent quelque chose. Ah si cela dépend de moi
Ses deux petits poings sont fermés sur la table: il fait de temps en temps un signe d'assentiment de la tête. Voilà qu'il sourit. Quelle vision suit-il? Il ne voit plus rien autour de lui, ni le chat, ni les oiseaux, ni les roses qu'il aime tant. Ses rêves éveillés ressembleraient-ils à ses rêves dormis? Verrait-il sa chambre remplie de fleurs? Non, il est trop grave. Mais le sourire? Ah que je l'aime, ce petit bloc un peu lourd, à l'âme exquise, à la voix joyeuse, au regard qui voit. Pense, petit homme, pense!
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Nous étions allés passer une semaine en Campine.
J'étais assise avec Jantje le long d'un bois de pins. J'étais fatiguée et Jantje pas en train. Mais voilà que sa figure s'éclaircit et il court vers un petit garçon qui arrivait en poussant une brouette sur laquelle se trouvait un sac et un petit frère.
Je reconnus deux des enfants d'un cultivateur chez qui nous allions boire du lait ; ils avaient déjà un jour montré leurs lapins Jantje. Ils étaient sales à frémir, comme c'est l'habitude en Campine où une dévotion païenne tient lieu de tout, le nez et les oreilles coulants, la tête et le corps envahis de vermine ; mais c'étaient deux exquis petits bonhommes.
— Ah Mileke et Léon! Où allez-vous?
— Ramasser des «denneknep» (pommes de pin) pour allumer le feu.
— Tante, puis-je aller avec eux?
— Oui, nous irons tous ensemble. Mileke, est-ce que Jantje peut pousser la brouette?
— Mais c'est lourd: Léon est dedans.
— Léon va me donner la main et marcher avec moi comme un grand garçon. Jan, fais aussi quelque chose, Emile ne peut pas tout faire.
Tout de suite il prit la brouette, et en route !
Dans la pinière, Mileke et Léon se mirent, en tenant le sac entre eux deux, à y entasser des pommes de pin.
— Je n'ai pas de sac, tante.
— Non, mais tu as ton chapeau ; remplis-le et chaque fois qu'il sera plein, tu le déverseras dans le sac.
Comme il s'appliqua !
Tout de même, il ne prend rien à la légère; les choses les plus simples, il les fait avec attention: ce sera superbe quand il étudiera.
Il arriva, son chapeau plein.
— Il y en a trente, tante.
— Tu les as comptées?
Depuis qu'il était chez moi, nous comptions tous les jours jusqu'à cent ; et voilà un mois environ qu'il ne se trompait plus. Je recomptai les pommes de pin avec lui : c'était exact.
— Tout à fait bien, tu es un grand garçon; va les mettre dans le sac.
Il les y versa.
— Tu vois, Mileke, il y en a trente, ton sac sera vite plein.
— Mileke, Léon ! venez ici, voilà un bonbon.
Quand Jan eut déversé son dernier chapeau dans le sac, il me dit:
— Emile est grand, je l'aime bien, sais-tu, tante, il est comme moi et pas comme Pierre. Il a un nez inhumain, mais il n'a pas de mouchoir. Nous aimons tous les deux à travailler. Il m'a dit qu'il a eu cette semaine tous les bons points à l'école. Pourrai-je bientôt aller à l'école, tante?
— Oui, mais pas tout de suite.
— Je suis comme lui, n'est-ce pas tante?
— Tu veux dire que tu le comprends? Oui, chéri, tu es encore comme lui, mais quand tu seras grand, tu seras autre.
— Pourquoi, tante, est-ce qu'il n'est pas bon?
— Oh, si, très bon, mais tu deviendras autre parce que je te lave et que tu apprendras plus que lui. Mais il faut toujours aimer les Mileke et les Léon : ce sont tes vrais frères, qui auront besoin de toi.
— Et Pierre, tante, faudra-t-il l'aimer aussi quand je serai grand?
— Tu ne saurais: du reste il n'aura pas besoin de toi.
— Ah!
Ce ah! voulait dire: « Tant mieux, je l'exècre ». Jan poussa la brouette tout un bout; ensuite Mileke. Puis je mis Léon sur le sac et poussai le tout jusque chez eux, où la petite femme, leur mère, nous offrit du lait.
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* *
Nous étions entrés chez la petite femme pour boire du lait. Mileke s'empara de Jantje et le conduisit dans une étable pour lui montrer les génisses et aussi un petit veau qui leur était né la nuit.
— Tante, il y a trois petites vaches qui commencent à avoir des cornes et une toute petite qui n'en a pas encore et qui tête les doigts de Mileke. Et Mileke a aussi une boîte avec des bêtes qui font de la soie, connais-tu ça, tante?
— Oui, mon grand.
— Il va m'en donner une dans une autre boîte que je pourrai emporter, et la bête fera de la soie. Tu en coudras une robe, tante.
Mileke regardait Jantje, tout ébahi, ne comprenant point qu'il ne connût pas toutes ces choses, toutes ces merveilles qui le faisaient, lui, palpiter du matin au soir et la nuit dans ses rêves. Et le petit garçon en guenilles avait pitié du petit qui lui représentait le riche et qui n'avait pas tout cela.
— Je puis aussi te montrer nos pigeons et des nids d'oiseaux avec des oeufs.
Et il l'emmena. Ja rejoignis la petite femme. Le fils aîné, frère de la Doctrine Chrétienne, venait d'arriver en vacances. Embarrassé devant la dame étrangère, il s'assit, le chapeau sur la tête. Jantje entra en bombe.
— Tante j'ai vu un nid avec de tout petits oiseaux, et la mère voulait nous mordre. Et j'ai un nid avec des oeufs.
Et il me mit le nid sur les genoux.
— Oh ! Jan, il faut rapporter ce nid : les petits oiseaux ne pourront naître, puisque la mère ne peut s'étendre sur les oeufs pour les couver. Va rapporter ce nid.
— Mais tante !
— Mon grand, ils mourront, les oeufs doivent avoir la chaleur de la mère pour éclore. Va, chéri, mais donne d'abord la main à monsieur.
Alors seulement il vit le frère. Mais au lieu d'aller, vers lui, il se blottit contre moi.
— Eh bien, Jantje, donne la main à monsieur.
— Mais, tante, ce n'est pas un monsieur: il a une robe.
Le petit frère rit, mais devint rouge jusque derrière les oreilles. Je n'arrivai pas à persuader Jantje.
Il me répéta
— Ce n'est pas un monsieur; il a une robe, et ce n'est pas une dame, il a rasé sa barbe.
Pour échapper à l'antipathie que lui inspirait le frère, il reprit le nid et se sauva disant:
— Je vais le rapporter.
— Il serait difficile de réduire ce caractère, me dit le petit frère, mais si je l'avais dans ma classe, ce serait vite fait.
Jantje ne revenait pas. Mileke vint pousser la tête de derrière la porte qu'il entrebâilla, regarda son grand frère, puis la retira vite.
J'allai vers la porte ; Jantje ne voulait pas rentrer, de terreur de l'homme en robe. Je criai au revoir à la petite femme et à son fils et Jantje, serrant dans une main la boîte avec les vers à soie, s'accrocha de l'autre à la mienne.
— Tante, il ne va pas venir, le monsieur en robe ?
*
* *
Nous revenions, Jantje et moi, rouges, suants, exténués par la chaleur et la sécheresse, d'une promenade dans les bruyères. De gros nuages s'accumulaient. Victoire! la pluie
Bien que les gouttes tombassent larges comme des soucoupes, les pavés les absorbaient comme un dessus de fourneau brûlant. Puis l'orage éclata, mais pas violent, et la pluie s'accéléra, tomba droite de manière à pénétrer, et une délicieuse odeur de roussi, de terre trempée et d'herbe qui boit, se répandit.
Et elle tombait, tombait, tombait, comme une joie. comme une exubérance de bonheur et de bien-être qui se répand, et tout ruisselait, et elle déferlait, et elle inondait et s'écoulait en un gros ruisseau le long de la route et des rues du village. Nous marchions lentement sous cette bénédiction.
En pleine pluie, Léon et Mileke endiguaient le ruisseau pour faire un lac, et ils bûchaient, leur petit cul hors de la fente de leur culotte déchirée.
— Il pleut madam’, me crièrent-ils.
— Il pleut madam’, me cria Marie.
— Il pleut madam’, me cria la mère.
— Oui ! Il pleut, il pleut bergère, chantai-je.
Les vaches meuglaient.
— Elles sentent la pluie, me dit la petite femme, et voudraient partir.
Nous respirions et aspirions goulument l'air humide, allégés, soulagés et comme remis dans notre assiette.
Jantje gambadait devant moi, habillé seulement d'un tablier et d'une paire d'espadrilles.
— Tante, je peux me laisser mouiller?
— Oui, mon grand.
Alors il courut se mettre sous les gouttières. Puis, il me regarda de côté, croyant que je ne le voyais pas et alla mettre 'in pied dans le ruisseau. Mais quand il vit Mileke et Léon, occupés avec la bêche à leur lac, son regard devint implorant.
— Oh, tante!
— Vas-y, mon grand.
Mileke, généreux, lui passa sa bêche et alla en chercher une autre pour lui-même. J'entrai chez la petite femme et m'assis devant le carreau pour voir leur jeu.
Léon n'aimait pas que Jantje touchât à leur lac. Alors Jantje éleva, en avant de celui-ci, un monticule de terre qu'il battit et comprima de ses petites mains. Puis il y creusa un passage, de sorte que l'eau coula par cet aqueduc dans le lac des autres. Et ce fut une stupéfaction, une joie. Ils cherchèrent Maria, la petite femme. Jan m'appela par la fenêtre et nous dûmes admirer. J’admirai vraiment. Le lac des deux petits était profond, spacieux et d'un joli ovale, et l'aqueduc de Jantje très bien fait et répondant à son but. Mais où a-t-il pris cela, d'où lui est venu ce savoir?
— Jan, où as-tu appris à faire ce bel ouvrage?
— Mais, tante, quand la cave, chez ma mère, était pleine d'eau, nous ôtions la pierre de l'égout, et quand l'eau était presque toute écoulée, nous faisions une montagne avec le sable qu'il y avait dans un seau, nous y creusions un chemin et balayions, par là, l'eau dans l'égout avec une petite brosse.
Tout d'un coup, je le revis nu sous un gilet de son père, enflé et bleuis, assis à terre le derrière nu à même le plancher humide, occupé à ce jeu avec ses frères et ses sœurs. Il était tellement ankylosé qu’il ne pouvait se lever, comme le jour où j’étais allé le chercher là-bas.
Je me sens encore faisant le geste de chasser l’horrible vision.
— Maintenant, Jantje, rentrons, nous sommes bien trempés ; je vais te donner un bain.

(A Suivre).

NEEL DOFF.
Signaux de France et de Belgique
N°5 - Septembre 1921.