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LA MUSIQUE.
Éric Satie. |
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«Satie montre une route blanche
où chacun marque librement ses empreintes» (Jean Cocteau: «Le Coq et l'Arlequin»). |
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On ne saurait caractériser plus exactement l'influence de Satie sur les musiciens contemporains: Darius Milhaud, Strawinsky, Poulenc, Markevitch, Ravel , R. Desormières, Honegger, Georges Aune, et d'autres encore, ont été influencés par Éric Satie, mais chacun d'une manière différente. Satie, d'ailleurs, avait horreur de passer pour un chef d'école : il engageait les jeunes à ne pas le suivre, à être eux-mêmes et à le rester, et rien ne lui était aussi désagréable que de s'entendre appeler cérémonieusement : le Maître d'Arcueil. « L'artiste, disait-il, est libre de ses goûts. Jamais je n'oserais attaquer quiconque ne pense pas comme moi. Il était bien le chef du Groupe des Six, mais ce groupe était plutôt né de l'amitié et d'une volonté commune d'abandonner des traditions désuètes, que d'une tendance positive identique, à laquelle eussent obéi chacun de ses membres. Lui-même ne s'est jamais confiné dans une formule même heureuse : c'est à cause des clichés qu'il fut toujours anti-wagnérien et qu'il se détacha très tôt de l'impressionnisme - qu'il n'avait jamais servi que de loin. Satie était bien trop personnel pour suivre qui que ce fût - même lui, et c'est bien un des traits les plus curieux de son caractère, que ce renouvellement constant de soi-même, obtenu volontairement par une vision objective, extérieure de son uvre et de sa vie. Il est né à Honfleur en 1866 où son père était - officiellement - courtier maritime. En réalité il n'y faisait rien et quitta d'ailleurs la Normandie pour vivre plus librement à Paris où il fit venir son fils qui avait alors onze ans. Le jeune Éric reçoit une éducation bizarre et indépendante: pas de lycée (mais il se promène au Luxembourg ou dans la banlieue), il apprend le piano car il montre du goût pour la musique. Bientôt il entre au conservatoire dont il ne garde qu'un triste souvenir. Pendant quelque temps il fréquente assidûment le Cabaret du Chat Noir, avec son concitoyen Alphonse Allais et quelques autres bohèmes. L'année suivante, il y est engagé comme second pianiste. Il a maintenant vingt-cinq ans. Il assiste - sans s'y passionner, car il n'est pas wagnérien - aux soirées de la Rose -Croix. Mais bien vite il se lasse de ces réunions ennuyeuses et des pitreries du « Sâr » Joséphin Péladan De cette époque datent les trois préludes du « Fils des Étoiles » (1892). Il a déjà écrit les « Ogives» les « Gymnopédies » (la Ie et la IIIe furent orchestrées par Debussy et n'ont longtemps été connues que sous cette forme), les « Gnossiennes » (1890). Il abandonne aussi ses brillantes fonctions au Chat Noir et s'engage à l'Auberge du Clou où il se lie d'amitié avec Claude Debussy. Tous deux ont un même désir: se libérer de l'influence wagnérienne qui était alors énorme et généralement peu heureuse, et trouver un art plus français et plus spontané. Satie écrit les « Danses Gothiques et la Messe des Pauvres qui sont sans doute le résultat d'une crise mystique. En 1898, il est pris d'un immense cafard: il quitte Paris et se retire à Arcueil. Sa seule distraction est la visite hebdomadaire qu'il fait au « bon Claude ». (Encore que Satie fut sincère en disant cela, il faut avouer que Debussy méritait assez peu cette épithète: loin d'être une nature généreuse, il était en effet assez envieux et mesquin, sous des dehors de bonhomie.) Debussy lui recommandait toujours, avec une insistance peut-être agaçante, de soigner la forme. Un jour Satie lui apporta un manuscrit en disant Je la soigne, la forme: elle est en forme de poire, ma musique ! Le manuscrit, c'était les trois « Morceaux en forme de Poire » qui sont considérés comme les plus parfaites de ses compositions pour piano: elles ne contiennent plus aucune trace d'impressionnisme et annoncent l'évolution vers la musique pure, dont on pourra parler à propos des « Cinq Nocturnes » (1919). Le reste du temps, à Arcueil, n'est pour lui qu'ennui et découragement. Plus tard, avec une exquise bonne volonté, il organisera dans son trou de banlieue, des petits concerts, et prendra plaisir à amuser les enfants, un peu comme Vincent Van Gogh dans sa retraite. En 1905 il veut recommencer entièrement son éducation musicale et entre à la Schola Cantorum où il est pendant trois ans l'élève de Vincent d'Indy et d'Albert Roussel. Il a alors quarante ans! Cette période de discipline, si elle ne laissa pas d'être utile à Satie, n'a inspiré directement que peu d'uvres (Passacaille - Prélude en tapisserie etc.) Mais le succès ne vient toujours pas. Pour se faire éditer, Satie imagine une plaisanterie à laquelle, plus tard, les critiques se laisseront prendre, et à cause de quoi on s'abusera sur le sens de sa musique: entre les portées, il inscrit une foule de petites annotations tout à fait cocasses: on rit de bon cur lorsqu'on lit pour la première fois un des « Véritables préludes flasques - pour un chien , les « Embryons desséchés » ou les « Descriptions automatiques ». Ces indications humoristiques (à ne pas révéler par celui qui joue) apparaissent déjà dans les « Gnossiennes ». En 1912, il écrira les « Mémoires d'un Amnésique » qui sont un chef d'uvre de comique pince-sans-rire. On achetait sa musique non pour elle-même, mais pour s'amuser des notations comiques dont elle est parsemée. Il abandonnera d'ailleurs ces plaisanteries quand elles ne seront plus nécessaires pour qu'on consente à l'éditer : il n'y en a plus trace dans les partitions de « Parade » de « Socrate » ni dans les « Nocturnes ». Il excellait aussi dans la parodie : il y a des pastiches de lui qui sont d'une délicieuse finesse . Le premier succès est un concert organisé en 1911 par un groupe de jeunes - dont Maurice Ravel. En 1915, il fait avec Jean Cocteau le ballet de Parade pour lequel Pablo Picasso dessine les costumes et les décors ; en 1917 le ballet est représenté au Châtelet avec le concours de Serge Diaghilew ; ce fut un énorme scandale: on parla t d'art boche et on qualifia les auteurs de défaitistes ». Combien de critiques qui accablèrent alors Satie d'injures, ont fait aujourd'hui volte-face et admirent sans réserves ! Enfin, en 1920, « Socrate », drame symphonique connaît un véritable succès. En 1924 « Mercure » ballet pour lequel Picasso dessina encore costumes et décors. Ceux-ci ont dans le ballet une très grande importance : Templier appelle « Mercure » le ballet d'un peintre. Néanmoins l'uvre n'eut aucun succès, non plus que « Relâche », donné la même année avec un film admirable de René Clair. L'effort que lui avaient coûté ces deux grandes uvres, si mal accueillies, avait épuisé Satie qui vécut solitaire pendant six mois. On savait à peine ce qu'il était devenu. En juillet 1925, on apprit qu'il venait de mourir. «Il apporta la plus grande audace: être simple » (J. Cocteau). C'est par cela qu'il éclaira si heureusement tous ceux qui voulaient s'affranchir du clinquant wagnérien ou de l'abus de couleur locale des impressionnistes. De sorte que c'est directement, par sa personnalité, tout autant que par sa musique, que l'auteur de «Parade» montra la route blanche aux Strawinsky, aux Milhaud. D'avoir échappé à ces deux influences si puissantes, Satie le doit à son objectivité. L'objectivité était chez lui étonnamment développée, au point qu'il lui était donné de considérer son uvre de l'extérieur, de la juger impartialement comme s'il se fût agi de celle d'un autre. Cette objectivité poussée si loin a peut-être bridé son inspiration, l'empêchant ainsi de réaliser entièrement ses possibilités. Mais on peut aussi voir, chez Satie, une objectivité dans la musique elle-même, à la manière d'Igor Strawinsky et probablement cette dépersonnalisation est-elle due chez l'auteur de « L'Oiseau de Feu » à une influence Satiïenne. La musique objective de Satie, on pourrait la définir négativement : musique qui se refuse à traduire des sentiments et des impressions personnels (donc anti-romantique) définition concomitante à celle de la musique pure (si vraiment elle existe) et en somme, pas bien éloignée de celle qu'on pourrait faire du classicisme en musique. Seul, à une époque où l'emprise wagnérienne, tant par les idées (combien creuses) que par la musique, était presque universelle, Satie est resté lui-même, pur de toute influence, depuis les délicieuses « Gymnopédies » (tellement peu impressionnistes) jusqu'à « Relâche ». C'est à cette pureté qu'il doit son prestige. SI, sous un certain angle, on peut voir en lui un classique, il n'en est pas moins un musicien neuf, profondément original et, plus qu'un précurseur, le promoteur de tout ce que la musique française contient aujourd'hui de jeune et de vivant. |
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JEAN DEPI.
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Ecrits du Nord
n°1 - Janvier 1935 |