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PORTRAITS DE BENJAMIN CONSTANT ET D'AMIEL.
ARNOLD DE KERCHOVE. |
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| Rien ne rapproche, à première vue, Benjamin Constant et Frédéric Amiel, si ce n'est qu'ils ont tous deux confié la part la plus secrète de leur vie à un journal intime. Ce besoin d'aveu, chaque homme qui vit consciemment l'éprouve et parfois le satisfait : quiconque désire laisser quelque chose derrière lui, . comprend la nécessité de déposer le bilan et de faire le point. En dehors de ce caractère commun, l'idéal qu'ils ont poursuivi, l'ambition qui les anima, les principes qu'ils défendaient, la tournure de leur esprit, la nuance de leur sensibilité, tout les différencie. Benjamin Constant est un homme d'action, presque un aventurier : un joueur toujours impatient de tenter la fortune; un intrigant à l'affût d'un premier rôle et bien décidé à occuper sur la scène politique une place de premier rang. C'est du dehors qu'il attend le succès, ou plutôt. l'épanouissement de sa personnalité : il cherche moins la perfection que l'applaudissement. Le juge qu'Amiel réclame, le seul, après Dieu, auquel il se soumette, c'est lui-même; pour Benjamin Constant c'est l'approbation des autres qui compte, la réputation qu'il se crée, l'écho de sa voix dans la foule. Il ne s'est pas voué à la défense d'un principe, il ne s'est pas attaché à une seule conviction, il n'a pas choisi une voie unique : il se sentait des forces et il a saisi l'occasion de les employer, sans se soucier beaucoup de scrupules métaphysiques. Il n'est pas malhonnête, il est amoral : à la fois homme d'action et observateur désabusé, que nul spectacle, même le spectacle de sa propre détresse, n'a jamais pu ébranler. il appartient, par ses fibres les plus profondes, au XVIIIe siècle, à ce siècle intelligent jusqu'à l'excès, lucide jusqu'au cynisme et qui cherchait dans la raison une libération plus encore qu'une discipline. Fervent du plaisir, mais méfiant du bonheur; sensible à l'émotion mais jamais esclave du sentiment; amoureux des idées, mais sceptique d'avoir trop joué sur les mots et d'avoir combattu, sous toutes ses formes, le fanatisme et la superstition. Amiel, lui, est un idéaliste, un contemplatif - .Jajouterais même s'il n'avait pas commis des vers déplorables : un poète. Ce qu'il cherche avant tout ce n'est pas le succès ni la gloire, c'est l'approbation d'une conscience scrupuleuse à l'excès, lui aussi, il a vécu dans l'ambition d'accomplir un chef-d'uvre ; mais ce chef-d'uvre, c'était lui-même. Il n'a jamais agi : et des juges trop pressés l'ont accusé d'impuissance, l'ont traité d'aboulique et parfois de lâche. Mais s'il s'est trop souvent réservé, c'est par délicatesse : il ne refusait pas les responsabilités, il se jugeait indigne de jouer un rôle. Comme nous voilà loin de Benjamin Constant! Ils se ressemblent pourtant, Benjamin Constant et Frédéric Amiel. C'est pour la même raison qu'ils nous passionnent; chez l'un comme chez l'autre l'ouvre passe au second plan et l'homme retient toute notre attention. Ils ont tous deux tenté une aventure, ils ont tous deux échoué. Je vais m'efforcer d'expliquer leur échec en proposant, non point leur biographie, mais une analyse de leur caractère. S'il est parmi mes lecteurs des admirateurs de Constant et d'Amiel, qu'ils me pardonnent ma sévérité : l'intérêt qu'ils m'inspirent m'a défendu tout panégyrique et je crois mieux servir leur mémoire, par un jugement impartial que par des louanges qui trahiraient ce que tous deux ont passionnément aimé : la vérité. |
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