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RÉFLEXIONS AUTOUR D'UN LIVRE :
"
LES PAS PERDUS" D'ANDRÉ BRETON.

Pour nous qui avons un pied dans l'autre siècle un peu bourbeux, et qui ne pouvons l'en détacher, le livre d'André Breton semble d'abord d'un accès difficile. Le rejeter ou plutôt refuser d'y tendre serait une monstrueuse erreur. Il y a un intérêt unique à s'en approcher, à essayer de le prendre, si fuyant qu'il soit, et finalement à l'établir en bonne cage dans nos préoccupations jusqu'à ce que la marque y reste. Voilà pour nous, hommes de quarante ans, le principal: prendre l'empreinte de ce que nous ne pouvons tout de suite admettre, et pas seulement une empreinte sur papier d'étain.

Alignées dans Littérature, ces pages ne semblaient que jalonner un chemin; rassemblées, elles se présentent de front, l'on s'aperçoit qu'elles ont tracé la route.
Une des questions soulevées, c'est celle de l'attitude devant la vie. Toute façon d'apprendre n'est pas bonne; la meilleure ne s'enseigne pas, mats si les dadaïstes ont compris avec Vauvenargue que « la plus grande faute de toutes est de se priver de l'expérience », ce fut pour se détourner avant tout de la littérature, terrain le plus stérile pour ceux dont les yeux ouverts n'ont pas encore reçu certaine brûlure. « La poésie n'aurait pour moi aucun intérêt, écrit André Breton, si je ne m'attendais pas à ce qu'elle suggère à quelques-uns de mes amis et à moi-même une solution particulière du problème de la vie. »
«Nos pays chauds, ce sont les coeurs ». Parole admirable de J. Vaché. Bien que Breton la fasse sienne, il ne se contredit pas en disant:: « Si nous nous mettons encore à genoux devant la femme, c'est pour lacer son soulier. » Ces deux phrases qui se complètent indiquent plutôt un degré de profondeur et d'élévation. La négation insolente vaut une affirmation. Sous le goût du scandale se cache peut-être une profession de foi, même littéraire. Dada n'était pas obligé de l'exprimer autrement. L'horreur de trouver dans la poésie une fin, de tomber dans la littérature professionnelle, est le commencement du style, comme la crainte de « glisser sur le parquet de la sentimentalité» est le commencement de la sagesse.
André Breton avoue une influence, c'est l'exemple d'une vie, celle de Jacques Vaché qui ne sacrifia rien à la littérature; sa mort volontaire même fut loin d'un sacrifice. Cela seul, comme il ledit, est «tout ce qui l'attache encore une vie faiblement imprévue et à de petits problèmes ».
Aujourd'hui, tout critique se complique volontairement d'un esthète, il veut moins savoir que prouver, et davantage éblouir qu'avouer son propre éblouissement. Dada a tout remis en question. Ne parlons pas de ses négations («il est inadmissible qu'un homme laisse une trace sur la terre») ou de ses affirmations (« J'affirme pour le plaisir de me compromettre »); derrière l'attitude extrême, il faut retenir ta volonté unique de rechercher non pas de nouvelles valeurs morales mais les valeurs cachées, inapparentes, les seules qui sachent se conserver intactes des frottements et de l'utilisation. L'effigie d'une pièce frappée en contrebande et qui ne doit jamais servir. Parlant d'Apollinaire, André Breton, qui vient d'ailleurs de sonder parfaitement la nature intime du poète des Calligrammes, termine ainsi: « On dira que je ne me suis pas avancé très loin dans l'exploration de cette âme. A cela je répondrais que si l'enchanteur m'avait dévoilé tous ses secrets, je l'eusse enfermé déjà dans un cercle magique et fait entrer au tombeau. Et j'aimerais qu'on mesurât aux lacunes de mon savoir le prestige qu'il conserve à mes yeux ». Ces derniers mots indiquent une voie à la critique, si toutefois la critique est nécessaire.
Nous comprenons la volonté de puissance qui est le fond de tout esprit indépendant. Les dadaïstes l'ont moins cherchée elle-même, qui était en eux, que la direction à lui donner. Ils s'en sont tenus à une attitude, mobile il est vrai, avec des volte-face et des renversements; ils ont bien fait. Il n'était pas temps d'avancer. Leur nietzschéisme, au fond, n'avait pas franchi la période du doute. « La vie humaine, écrit Breton, ne serait pas cette déception pour certains si nous ne nous sentions instamment en puissance d'accomplir des actes au-dessus de nos forces. »
L'Entrée des mediums est un pas de ballet amusant, mais ici encore je ne veux retenir de ces pages que le besoin d'expérience. Bien que le terme logique doive irriter André Breton et ses amis, je n'en trouve pas d'autre pour me faire admettre leur rencontre autour de la table où l'on fait la « chaîne » des mains. Dès 1919, l'attention d'André Breton « s'était fixée sur les phrases plus ou moins partielles qui, en pleine solitude, à l'approche du sommeil, deviennent perceptibles pour l'esprit sans qu'il soit possible de leur découvrir une détermination préalable ». Sans doute « certain automatisme psychique qui correspond assez bien à l'état de rêve » est tout le secret d'une littérature qui n'existe encore qu'à l'état de balbutiements, mais où l'on peut trouver enfin la poésie sans le poète. Le danger d'une telle méthode serait dans sa généralisation, et le parti-pris, ici plus qu'ailleurs, deviendrait désastreux. L'inconscient ne souffre pas la question; le temps. des mages est passé et il serait vain d'exercer sa souplesse dans ce domaine et de chercher, de propos délibéré, à reproduire en nous l'état où certains phénomènes de l'inconscient se sont formés. On ne peut jeter la sonde dans l'inconscient que lorsque celui-ci s'est déjà de quelque façon manifesté; c'est toujours d'une manière imprévue. Les spirites disent que les esprits ne se laissent pas forcer; on ne force pas plus l'inconscient.
Il faut attendre les rêves et les attraper au passage. Ceci demande un certain exercice et de solides filets. Mais la réussite n'apporte nulle déception. Jean Paulhan a donné dans le Pont traversé de fort curieuses indications dans le sens d'une méthode de l'utilisation des rêves en matière littéraire, en introduisant cette moelle d'inconscient dans la réalité, moins pour interpréter les choses réelles que pour les nourrir et les fortifier.
L'importance extrême qu'André Breton et ses amis attachent à la vie des mots, à ce qu'ils appellent «les mots sans rides », est un symptôme d'une heureuse gravité. « Les mots ont fini de jouer, dit-il, les mots font l'amour. » Jean Paulhan, après Mallarmé, a réussi quelques essais de réaction dans l'accouplement des mots, qui montrent à quel point ce bon chimiste possède la vision nette du désordre et de la légèreté qui règnent encore dans l'écriture moderne, et l'intuition d'un style qui ait non seulement le respect mais le génie des mots. n Il n'est pas de différence sensible et de fossé du mot à la phrase, de la phrase au récit, écrit-il dans son Jacob Cow. Les philosophes remarquent que l'on se peigne et lace ses souliers suivant l'idée que l'on a du monde, l'écrivain, faiseur de langage. c'est en imitant sa première opinion sur le jeu des mots qu'il se prévoit et se compose. »
Que Dada ne se soit pas donné pour moderne, c'est à la fois une preuve de bon sens et de désintéressement. Il ne fut ni une école ni la négation des écoles, et la preuve c'est que les dadaïstes se lièrent et demeurent liés (la plupart du moins) « surtout par leurs différences ». « Nous savons bien qu'au delà se donnera libre cours une fantaisie personnelle irrépressible qui sera plus « dada » que le mouvement actuel.» Et plus loin: « Il ne sera pas dit que le dadaïsme aura servi à autre chose qu'à nous maintenir dans cet état de disponibilité parfaite où nous sommes et dont maintenant nous allons nous éloigner avec lucidité vers ce qui nous réclame.»
Il faut retenir le procès plaidé, la belle désinvolture d'André Breton. «Il me semble, écrit-il, que l'homologation d'une série d'actes «dada» est en train de compromettre. de façon grave, une des tentatives d'affranchissement auxquelles je demeure le plus attaché.» Breton et ses amis le savaient bien, que le scandale devait à la fin devenir nuisible. Ils n'ont pas reculé pourtant; il fallait brûler les obstacles. Et l'on ne cessera de répéter que Dada pour subsister ne pouvait se passer dit scandale.
J'ai écrit autrefois quelque part: « Le dadaïsme, pour moi, c'est un nettoyage d'ornements inutiles. S'il n'a rien construit, il a nettoyé; c'est beaucoup. Il est à la fois idiot et bienfaisant.» Je croyais mettre beaucoup de bonne volonté dans ce jugement; je ne voyais pas que Dada n'avait ni à nettoyer ni à construire. Comme tout le monde, je n'avais pas aperçu l'angoisse de Dada, cette angoisse qui se cachait si bien du reste. Car il n'y avait pas au fond seulement « une tentative d'affranchissement ». Le problème moral de Dada va plus loin et s'enfonce plus au cœur. On a cru, et je le croyais aussi, que l'ambition littéraire la plus aiguë se dissimulait sous des airs de désinvolture. L'émotion que j'éprouve en lisant certaines phrases des «Pas perdus» me prouve ma profonde erreur. Nous avons tous aperçu l'écart entre ce que nous rêvons d'accomplir et les moyens trop faibles que nous possédons, mais les déceptions ne peuvent nous conduire qu'au bas cynisme ou au renoncement: deux vanités. Les dadaïstes ont juré « de ne rien laisser s'amortir » en soi, et, par delà logique et modestie, se sont aventurés dans la forêt, avec cette volonté du voyageur de Descartes, qui ressemble à de intuition, et qui doit tout de même le mener quelque part. L'angoisse morale de Dada approche de celle de Pascal. Le plus clair de leurs efforts et peut-être la raison de leur inquiétude, ce fut la recherche d'un style. N'est-ce pas le poignant problème qui nous tourmente tous? « Nous tentons peut-être de restituer le fond à la forme et pour cela il est naturel que nous nous efforcions d'abord de déposer l'utilité pratique.»

Le style des « Pas perdus », équilibre parfait du fond et de la forme, est la découverte la plus pure qu'un écrivain ait faite depuis Rimbaud et Lautréamont.

FRANZ HELLENS..

Le Disque Vert.
4ème Série, N°1. Janvier 1925.