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LA GASTRONOMIE BRUGEOISE.


Je fis l'an dernier un voyage en Flandre, au cours duquel je passai par Bruges, où je vis pour la première fois ma tante Barbe. Cette soeur du père de mon père habite la plus petite maison du Rempart-Sainte-Catherine. Je me rendis chez elle à la tombée de la nuit, dans l'espoir de dîner.

Ma tante Barbe m'ouvrit elle-même sa porte et me trouva un air de famille dès que je me fus nommé. L'accent flamand donnait à ses moindres propos un caractère sérieux et noble qui me charma.

Elle me dit bientôt: « J'espère, mon neveu, que vous n'avez pas dîné: je vais mettre votre couvert en face du mien. Vous voyez que je me sers moi-même. Ma vieille servante vit à la campagne, elle ne supporte plus l'agitation de la ville. »

Au milieu d'une serre pleine de plantes vertes et de cages d'oiseaux, j'entrevis une grande table, couverte de fine toile, où des fruits, des fleurs et des bouteilles entouraient le couvert unique. J'acceptai l'invitation avec un naturel dont je fus assez content.

La soupe était épaisse et parfumée, j'en fis compliment à ma tante et, comme elle souriait, j'examinai à loisir son visage qui était carré du bas, plein de douceur et fraîchement rasé.

« Mon neveu, me dit-elle, la cuisine est mon occupation préférée, je lui dois la verdeur de ma vieillesse. Je trouve autant de plaisir à préparer mes repas qu'à les prendre: ce sont deux opérations d'un même art. L'erreur des gastronomes les plus célèbres fut de se confier trop souvent aux cuisiniers mâles ou femelles, et principalement de croire que la gastronomie est l'art de nourrir les autres, alors que c'est celui de se nourrir soi-même. La vanité les a tous égarés, ils n'ont été que des hôteliers. Ils n'ont pas écouté cet instinct si précieux qui nous fait choisir une viande non seulement pour sa saveur, mais pour ses vertus secrètes, qui doivent satisfaire les désirs de notre corps tout entier. Je sais de cuisine tout ce qu'on peut apprendre mais je le mets au service de cet instinct. Au début, cela n'alla pas sans peine; souvent, je dus jeûner plusieurs jours avant de savoir ce qu'il me fallait manger. Maintenant, mon instinct me guide en tout, soit au marché, soit en cuisine. Je crois que les nourritures les plus communes, si on les prend à propos, sont d'une efficacité miraculeuse et j'attribue à la façon dont je la nourris mon extraordinaire santé. De judicieux menus remplacent très bien l'élixir de longue vie: il me semble que, loin de vieillir, je rajeunis d'année en année; le tout est d'obéir à son démon. »

Il me sembla que le démon de ma tante l'inclinait à boire, mais non beaucoup plus que de raison. Elle but de plusieurs vins dont elle ne me disait pas les noms et qu'elle mélangeait curieusement. Ce dîner, qui ne devait satisfaire que les goûts de ma tante, flattait aussi les miens; j'oubliais les fatigues du voyage, une espèce de langueur m'envahissait qui n'avait rien de désagréable et je me sentais glisser dans un réel état d'euphorie.

Après le café, que ma tante prépara sur la table, devant moi, et dans lequel elle versa je ne sais quelle liqueur, je m'assis sur un canapé à côté de la bonne gastronome. « Ah! Ce soir, me dit-elle en me prenant la main, je me sens toute changée. Ce repas qui vous a paru, je le crains, bien ordinaire, est un des plus merveilleux de ma vie. Je l'ai médité longtemps, et maintenant que je le digère, je suis pleine d'espoir. Mais sait-on ce qu'un vieux corps demande.. Au moment de la mort, on dit que l'âme remonte parfois le cours du temps pour retrouver sa jeunesse. Ainsi peut-être ma vieille chair... »

Comme je souriais, elle se mit à rire: « Oui, dit-elle, cela paraît ridicule, mais si vous saviez ce que j'attends... »

J'aurais voulu répondre quelque chose, car ma tante se taisait, et je craignais de m'endormir ; mais je ne pouvais sortir de ma torpeur. Un mot m'eût réveillé; on ne le disait pas. Ma tante me regardait avec bienveillance fermer lentement les yeux; elle souriait, elle respirait doucement.

Je tombai dans un sommeil profond qui ne me laissa aucun souvenir.
A mon réveil, j'étais au creux d'un lit très doux, dans une petite chambre éclairée par la lune. La fatigue m'enlevait la force de m'étonner; les yeux ouverts, attirés par la fenêtre, je ne vis pas tout de suite que j'avais dans ce lit une compagne. Je la découvris sans surprise, comme s'il eût été naturel qu'elle fût née d'un si profond sommeil. Des cheveux blonds en désordre cachaient en partie son visage, mais je crus qu'elle était belle et ne dormait point. Elle me sourit, murmura doucement quelques phrases flamandes que je ne compris pas et que j'ai oubliées. Puis elle fit tant que je m'endormis d'amour.
Les cloches de Bruges sonnaient midi quand je rouvris les yeux. Je reconnus la chambre.; mais à la place de la femme de ma nuit, une petite fille nue dormait paisiblement. Plein d'horreur, je courus par toute la maison sans voir personne. Il n'y avait qu'un lit, celui de ma tante, dans lequel j'avais dormi. Sans chercher à comprendre, je retournai donc auprès de celte enfant qui ne devait pas avoir plus de trois ou quatre ans et je dis: « Adieu, ma bonne tante Barbe, adieu! » Puis je quittai cette maison, laissant la porte ouverte.

ROBERT DE GEYNST..

Le Disque Vert.
4ème Série - N°3
1925.