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LE FIL DÉNOUÉ.
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| Ça commença quand il eut fermé la porte. Ce n'est pas qu'il soit un mauvais homme, comme le dit Marthe, mais le désordre du logis l'agace, l'énerve. Peut-être aussi il avait bu avec les copains. Marthe est à l'hôpital. Les ouvriers de M. de Roure soulèvent la tôle, tristement. Il semble que leurs efforts se perdent, s'épuisent avant même que rien ait été fait. Et l'on craint le chômage. Je me penche. De la fenêtre, j'aperçois le toit de l'usine. Pas de fumée; l'on respire mieux. Pourtant, ce n'est pas bon signe cet air de convalescence. C'est justement le symptôme d'une maladie, d'une fièvre grave qu'on couve entre ses draps, le soir. Les journaux doivent raconter la chose, le fait d'hier; en quelques lignes. Les gens qui les écrivent, ils travaillent machinalement. Mais ça vaut mieux, d'un côté. Plutôt que de se tourner les sangs. Ou bien d'aller dans les meetings. Moi, je ne pleure plus. Du temps que j'étais en ménage avec Berton, j'ai reçu combien de coups sans que personne le sût. Il y a des groupes qui se forment dans la cour. Dame, tout le monde connaît déjà l'affaire. |
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| Les uns affirment qu'elle a cherché noise. De quoi je m'étonne. Paul a été convoqué par le commissaire. Sans doute les policiers vont se garder, se méfier de lui. S'ils viennent aux renseignements - c'est même certain qu'ils viendront, le secrétaire de M. de Roure répondra: « oh! une mauvaise tête ». Forcément, après la dernière grève et l'opposition du syndicat. Le marché aux fleurs s'ouvre, en éventail. Sur la place, entre le champ d'oeillets et la fonderie, la chambre aux volets clos où Marthe recevait des hommes. L'ombre et la lumière glissent sur les murs. Ça fait mal de penser toujours à la petite si gaie, si contente. Et si confiante que c'était un plaisir du diable de ruiner ses projets. Mardi, elle avait encore acheté une chemise de soie. Tu comprends, pour vivre, il faut plaire. » Les étalages sont garnis de roses. Elle avait pris goût aux fleurs. Elle en nouait dans ses cheveux, manière de jouer. Et que le vin seulement ait conseillé Paul, il est bien permis d'en douter. |
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| Voici qu'on parle d'un nègre, que Marthe aurait trop connu. Je n'en crois rien. C'est aller contre la nature que fréquenter ces genslà. La jeunesse lit des romans où c'est quelquefois ainsi; à mon sens, ce serait très triste. On dit même que le cinéma donne des idées méchantes; qu'on s'en est aperçu dans les écoles, à propos d'élèves mal dirigés. Les gendarmes sont venus; des messieurs en chapeau melon les accompagnaient. J'ai fermé la fenêtre. La foule prend plaisir à voir. Des enfants écoutaient le commissaire et les inspecteurs. Comme s'ils n'avaient pas d'endroit meilleur où chercher de l'instruction. Rien à l'usine. Les ouvriers oublient de travailler, bien que M. de Roure les emploie à la tâche. Un jour de fête ou tout au contraire un jour sombre, les résultats en sont semblables. La tristesse et la joie pèsent sur nous. Et puis, même les plus sérieux, les hommes ont aujourd'hui une belle occasion de ne rien faire. Les jardiniers démontent leur installation. Ça ressemble maintenant à ces départs de forains, un lendemain de quatorze juillet, quand il ne reste que des culs de bouteille et des papiers gras sur la zone. |
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| Dehors, des gens se communiquent ce que l'on a imprimé sur Paul dans les journaux du soir: « un individu mal noté » ou bien encore « une brebis galeuse ». Marthe non plus n'a pas été épargnée. On est sur la piste du nègre, un manoeuvre aux ateliers du chemin de fer. Je me garde de prononcer un mot là-dessus, mais à mon avis, l'affaire du nègre est une invention des juges, un coup calculé pour détourner adroitement l'attention du public. Le secrétaire de M. de Roure disait de tout cela, que c'était une sorte de fil tout embrouillé, sur quoi on avait éparpillé du sable; et qu'il s'agissait de démêler. Il y a eu un échange de paroles menaçantes à l'usine. Une discussion au sujet de Paul: le nom du patron a circulé, on ne sait pourquoi ni comment. Alors, deux tourneurs ont été mis à pied. La lampe à pétrole ne fonctionne pas normalement: il fallait qu'elle s'avisât de me soucier. « Paul est sous les verroux.» J'en viens presque à penser sans l'oser carrément: là ou ailleurs, Il y a sur le cours vide quelques arrosoirs laissés par un fleuriste. Je voudrais être à leur place. Qui sait même si une main inquiète ne m'ôterait de là, de peur que je rouillasse. |
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| Ce matin, le travail a repris. Peu à peu, tout s'ordonne; ainsi une maison sens dessus dessous, on la retrouve tranquille une fois les lessives finies; et le linge dans les tiroirs. Les enquêtes deviennent plus rares, mais plus minutieuses. Un jour, on annoncera le jugement. De la vie de Paul, les dés, semble-t-il, décideraient sans plus de hasard qu'un jury. Mais cette idée, que j'ai dite à un jardinier, est trop droite pour être acceptée. On la refuserait pour défaut de simplicité. Le rû qui coule derrière le marché aux fleurs, il est question de le capter. La voierie le réclame. C'est donc qu'un sort pareil s'attache aux gens, aux objets. Il paraît qu'un monsieur est venu frapper à la porte de Marthe: une habitude qu'il devra perdre. Les roses mouillées, on les a volées à la campagne. Car, il n'est guère d'actes commis par notre monde qui ne puissent lui être reprochés. Marthe, je l'ai vue mal fleurie, mercredi, un coquelicot épanoui sur la poitrine. D'un bout le fil se complique et de l'autre se dénoue. Je crois deviner ce qui s'est passé. Et j'ai crainte de dire juste si je parle. Est-ce bien à la légère que les tourneurs discutaient la chose? Paul n'ignorait pas quel métier Marthe avait appris, ou plutôt avait négligé d'apprendre. Le nègre qu'on soupçonnait gratuitement a depuis longtemps quitté le pays. Je noterai sur un carnet ce qu'on ne va pas manquer d'imprimer. Entre l'usine, les roses et les arrosoirs, on commence à chuchoter. Ou le vent ferme sèchement des portes derrière quoi des ouvriers déchiffrent le rébus. Je me permettrai demain d écrire à la justice que Marthe ne serait pas à l'hôpital, si M. de Roure ne l'avait pas connue. En effet, je trouve enfin au geste de Paul une explication. Et je pourrai reprendre l'aiguille si, avec cette excuse de jalousie, le fil de l'histoire retourne à sa bobine. |
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PASCAL PIA.
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Le Disque Vert.
1ère Année - N°3 Juillet 1922. |