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QUELQUES LIVRES, REVUES, NOTES.

MAX JACOB ART POÉTIQUE. (Emile Paul, Paris).
(1) Ni aveugle, ni amer, voilà le pessimisme dyonisien (J. Cocteau). Depuis l'Art Poétique François que publiait à Caen au début du dix-septième siècle, le président Vauquelin de la Fresuaye, les traités de critique politique n'ont pas manqué. Le dernier en date, celui do M. Max Jacob, est encore un livre nouveau, malgré la chronologie serrée qu'on pourrait établir de tous les ouvrages de ce genre. Ou ferait même, de curieuses trouvailles eu comparant les principes émis, les recommandations adressées aux jeunes poètes. Et sans doute les définitions, de la poésie que l'on découvrirait ainsi, élargiraient siugulièrement le sujet qu'elles tâchent à corner pour la mieux connaître. Or, cette fois, ce n'est pas d'un nouvel Art Poétique qu'il s'agit, mais d'un recueil de notes qui constituent vraiment une critique (le l'art. Il n'est pas jusqu'à la fréquentation des grands hommes qui n'y devienne l'occasion de quelques remarques. C'est d'ailleurs sur une phrase touchant les grands hommes que s'ouvre le livret « Les grands hommes vivent les grandes maximes. Les petits les écrivent ». Les pédagogues entendront mal cela qu'ils doivent juger impoli ou même déshonnête envers Marc-Aurèle et Le Rochefoucauld. Mais M. André Suarès a pris soin d'écrire sur Marc-Aurèle des pages sans indulgence, quant à La Rochefoucauld, de qui les maximes furent aisément retournées par Charles Muller et M. Paul Reboux (A la manière de...), l'on sait maintenant à quoi il fit servir la faiblesse amoureuse de Madame de Longueville.

Les réflexions de M. Max Jacob sent-elles plus ingénieuses que scientifiques? Il m'est bien difficile de l'écrire. La plupart des notes qui composent cet Art Poétique peuvent être contrôlées, certaines sont pessimistes (1); cependant M. Max Jacob n'évaluant rien qu'en fonction du divin, le ton de l'ouvrage reste supérieur à l'idée que l'auteur se fait de la condition humaine. Cet esprit bien chrétien ne nie semble pas très différent de celui d'un ecclésiastique jetant l'anathème; mais plus aimable, il risque aussi d'emporter plus de suffrages. Le souci de convaincre oblige M. Max Jacob à nuancer sa pensée avec une habileté qui fait honneur à l'art catholique. Il dit notamment : « Les grandes pensées viennent du coeur. Ce qui signifie qu'on ne pense bien que les idées devenues forces de conviction ou sentiment. C'est avec cette intelligence physiologique qu'il faut écrire. » Cet excès de conscience, que M. Max Jacob en soit le témoignage vivant, cela n'empêche de constater que « l'écriture du coeur » est plus fréquente chez les protestants et les hérétiques que chez les jésuites, par exemple; qu'au surplus, le moins sentimental des littérateurs est quelquefois le plus exact (Condillac). M. Max Jacob marque sa dévotion au passé; là encore je voudrais le suivre, mais j'estime injuste de prononcer avec lui « depuis que les principes religieux ne sont plus un remède au danger des lectures » ou encore: « pour un chrétien il fallait choisir entre la damnation, la pratique des passions et le salut, le renoncement », surtout quand cela s'applique à quelques siècles de l'ère chrétienne durant lesquels l'église n'a pas compté moins de vingt antipapes. L'existence de l'église romaine est d'ailleurs faite, pour une bonne part, d'incidents de mélodrame. Et la religion n'est pas si tyrannique que M. Max Jacob soit contraint à n'entendre que la messe. Le commencement d'un des chapitres de son Art Poétique, chapitre intitulé l'Hamlétisme, ne serait pas contredit par le dernier voltairien ou Monsieur Bergeret. Enfin, sous prétexte d'Art chrétien, M. Max Jacob risque, avec une admirable justification de la poésie moderne, quelques lignes définitives sur le poème en prose du Cornet à Dés. C'est aussi de l'Art Chrétien qu'il traite quand, énumérant les qualités d'une oeuvre, il les qualifie de de chrétiennes, puis accuse l'influence païenne s'il juge des défauts. Mais ici, le raisonnement de M. Max Jacob est déficient, il ne fait que souligner une opinion sans défense. Un autre paradoxe de l'Art Poétique

« L'art romantique est anti-chrétien puisqu'il prône la passion que le christianisme réprouve ». Il n'y a que peu de différence en art, de la passion humaine à la passion divine. De deux mystiques allemands, Eckart et Henri Suso, le second emploie le langage de l'amour humain à célébrer Dieu, le premier fait de l'éloquence. J'attends de M. Max Jacob qu'il nous dise auquel vont ses préférences.



le Disque Vert

textes
de Pascal Pia

L'Age du Béton
Circuits
Sur les Moyens de s'entendre
Placet
Le Fil dénoué
René Edme
L'Aventure profonde
Notes autour de l'Hérésiarque
Réponse à une Enquête sur le Symbolisme
Une Opinion (A propos du 'Libertinage' de Louis Aragon)
Sur le Suicide

critiques de
Pascal Pia
Ubu-Roi (Alfred Jarry)
Loin de la Rifflette, de Jean Galtier-Boissière
Films, Contes, Soliloques, Duodrames, de Paul Dermée
En marge des Marées, de Joseph Conrad
André Malraux : Lunes de Papier
Jean Lurkin : Aventures et Rancunes d'un journaliste timide
Pierre-Albert Birot : Le premier Livre de Grabinoulor composé entre 1918 et 1920
F.-Jean Monique : L'Enlisement
Céline Arnauld : Point de Mire
Henry Thoreau : Désobéir
Jean Cocteau : Vocabulaire
Odilon-Jean Périer : Notre Mère la Ville
Max Jacob : Art poétique
Henri Vandeputte : Dictionnaire ajoutez un Adjectif en -ique
Jean Cocteau : Le Secret professionnel
Marcel Sauvage : Le Chirurgien des Roses
Marcel Lecomte : Démonstrations

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Pascal Pia ou l'homme entre deux néants
Bibliothèque Nationale
P. P.
THÉO VARLET AUX LIBRES JARDINS. (Le Hérisson. Edg. Malfère, Ed. Amiens).
(1) L'Epopée Martienne, 2 vol., Malfère, éd., Amiens. (En collaboration avec Oct. Jonquel) A défaut de quatre volumes de poèmes, épuisés, la Belia Venere, chez le même éditeur, nous avait déjà fixés sur le lyrisme de cet écrivain hardi et tendu, plein de feu et d'orgueil, d'un paganisme magnifique. Même en son roman planétaire (1) bâti sur la plus dure prévision, un souffle passait, venu on ne sait d'où, éveillant au coeur et aux nerfs la peur et l'espoir de l'universel Inconnu. Or, voici cette échappée « Aux libres jardins » qui nous livre le poète et le philosophe, l'Homme grisé de vie et le Spéculateur nocturne, le méditerranéen et le septentrional. Ici, à plein, cet homme double se rue et se donne, assaut et aveu car il est double.

Joseph Billiet, qui a consacré à cette oeuvre la plus compréhensive étude que jamais amitié dicta, peut, à bon droit, nous présenter ce poète multiple et nous l'expliquer avec précision et certitude et nous dévoiler à demi, pure discrétion, ses fabuleuses existences. Nous lui en sommes reconnaissants. Cela, vraiment, nous délivre du christianisme, dégage nos portiques, et tel ce « poison jouvenciel » stupidement honni du mufle et du pacant, nous allège et nous rajeunit. Mais aussi, qu'il ne s'y trompe point, ce profond et enthousiaste préfacier: ce reniement du Nord ,,, symbole synthétique de toutes les tyrannies, n'est peut-être pas — on n'hésite qu'un peu à écrire certainement pas — aussi définitif, irrémédiable, que cette joie sereine peut le lui laisser croire. Ne serait-ce pas plutôt de cette opposition irréductible des deux ivresses, latine et nordique, de ce constant combat du coeur et du cerveau qu'éclate cette flambée? Le silex, seul, ne pourrait faire feu. Et ce « brouillard puant es pesantes sagesses » et ces nuits de labeur et ces heures de réclusion cérébrale, que dans son élan le poète abhorre soudain et renie, lui sont pourtant autre poison terrible et délicieux de la plus sourde nécessité, du plus dur réconfort. Renier le Nord? Grisante image, fausse évasion. Serment d'amoureux que la raison annulera. La clarté est aux rives sirénéennes du Sud, mais la lumière est au coeur blanc de l'hiver nordique. Et l'hiver ne saurait se fuir, ni s'oublier, ni se maudire. L'hiver est saint, l'hiver est pur, l'hiver est fort. Ces veillées parmi les épures, les bouquins, l'incandescence centrée des lentilles jumelées et le clavier infini des folios piquetés de graphismes ont révélé ce dyonisiaque à lui-même.

« Le soir est bleu, là-bas... »

Certes, allons nous y vérifier, et y renaître mille et dix mille fois. Combien je vous comprends, Théo Varlet, sans vous connaître! Quelle fête, quel épanouissement, sur cette eau, sous ce ciel, dans ce vent. L'aventure! hymne sans fin, triomphe et don! que les étoiles sont belles, « dans la tiédeur de la nuit parfumée »! Oui, je le sais aussi. Mais dites-moi, dites-moi donc où elles sont grandes ces étoiles, si ce n'est en ce mince et fragile rectangle de papier, où de signes menus, poécis et implacables, vous les nombrez, vous les menez, dans la nuit du Nord studieux, sous les brumes de glace du grand hiver, du pur hiver, du saint hiver?

R.-M. H.
HENRI VANDEPUTTE DICTIONNAIRE AJOUTEZ UN ADJECTIF EN IQUE (Société Littéraire de France, Paris).
M. Henri Vandeputte croyait-il faire oeuvre philosophique en annotant les mots de son dictionnaire, cela n'est pas certain. C'est même peu probable. Mais quels que soient le but qu'il poursuivait et le système par quoi il s'est approché de ce but et l'a touché, le dictionnaire qu'il a fait constitue un essai sur soi-même on sur les hommes, une expérience dont l'opérateur est également le préparateur et le cobaye. En effet, pour peu que l'on reprenne les commentaires d'Henri Vandeputte, que l'-in en chasse le lyrisme, l'on s'aperçoit vite qu'il s'agit surtout d'un vaste poème conçu en illustration d'une philosophie. Ainsi ce livre de cent quarante pages où les mots sont prétextes à des proses nourries, nombreuses, remplace un tome massif d'ancien code passionnel. J'ai dit

chasser le lyrisme. Je n'ignore point ce que cette opération hâtive comporte de barbare. Je pense avec H. Vandeputte que les traductions possibles de son dictionnaire seraient fort inférieures à l'original que la perte de lyrisme, l'acquis philosophique la compenserait mal. Mais je crains qu'emporté par la poésie, le lecteur ne méconnaisse le substrat de l'ouvre, ce fonds délicieux comme un vin décanté. Un tel bénéfice mérite cependant d'être remarqué. Car c'est une instruction éprouvée que nous soumet H. Vandeputte. Si l'art peut rester intuitif et direct, une philosophie doit être expérimentale ou cesse d'exister. L'art (ou création) s'il se mêle d'ébaucher une philosophie, ne donne liberté qu'à des sophismes. Des artistes, chrétiens on hérétiques, ont échoué dans de semblables entreprises, n'ont fourni d'arguments que captieux. L'art sert une tentative philosophique, ici il est style, une tentative amoureuse, là il est images. C'est dans l'art que le P!utarque de Jacques Amyot trouve sa perfection.

A n'exclure du dictionnaire la poésie ni la pensée, la muse d'Henri Vandeputte gagne un visage souriant. Un visage ému, devrais-je dire, car ce livre contient quelques beaux poème» (Chair, Couleur de Dieu, Paris, Roosevelt, etc.). Mais c'est dans une définition du pessimisme que réside tout le secret de l'émotion: « Celui qui est revenu de tout, celui qui ne compte plus sur aucune joie comme certaine, avec quelle bienveillance, satisfaction, reconnaissance, il accueille la moindre parcelle de manne qui tombe du ciel dans son désert! Point d'homme plus heureux qu'un pessimiste (ou qui savoure mieux ses bonheurs) et, comme il n'attend rien de la méchanceté des hommes, ni de la betise des artistes, nul qui autant que lui apprécie la bonté, la beauté — ni qui soit (mais oui, et moi-même) meilleur. »

H. Vandeputte prétend aussi que « la moelle que l'on donne à l'amour vient de la tête » et cela est acceptable qui termine un petit roman au nom d'Amsterdam. Inversement Condillac pensait que les idées viennent des sens. L'auteur du Dictionnaire nous dit ensuite quelles idées il a formées et par des incidentes, nous donne des raisons. (Ces raisons justement que nous sollicitons sans cesse, les femmes nous les refusent, incapables qu'elles sont de nous les répondre. De quoi l'on semble désolé. C'est pourtant ce défaut ou manque de logique qui contredit le féminisme).

Le titre du dictionnaire est la seule concession que fasse Vandeputte au jargon des philosophes. Ce livre porte — avec le pessimisme joyeux la bonne humeur de qui sait vivre, la légèreté que nous valent les illusions perdues. J'entends bien que l'on questionne: une philosophie légère? Pour n'être ennuyeuse ni sévère une philosophie serait-elle entachée d'indignité?





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Ubu-Roi (Alfred Jarry)
Loin de la Rifflette, de Jean Galtier-Boissière
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André Malraux : Lunes de Papier
Jean Lurkin : Aventures et Rancunes d'un journaliste timide
Pierre-Albert Birot : Le premier Livre de Grabinoulor composé entre 1918 et 1920
F.-Jean Monique : L'Enlisement
Céline Arnauld : Point de Mire
Henry Thoreau : Désobéir
Jean Cocteau : Vocabulaire
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Pascal Pia ou l'homme entre deux néants
Bibliothèque Nationale
P.P.
MAURICE MARTIN DU GARD SIGNES DES TEMPS. (Paris, chez Emile-Paul).
Je sais toujours gré à un poète d'inscrire en tête de ses vers quelque épigraphe qui m'éclaire tout de suite sur ses goût, sur sa mentalité, sa sensibilité, son tempérament. Après cela, j'emporte pour ma lecture un parfum ou une sonorité qui me font apprécier mieux les poèmes et m'aident à pénétrer dans leurs profondeurs. « L'essentiel est de brûler et de se sentir brûler » (Henri Franck), voilà qui m'introduit dans Signes des Temps assez vaillamment pour que je m'y sente à l'aise, n'ayant pas peur du feu. La flamme, à vrai dire, n'apparaît pas dans les poèmes de M. Maurice Martin du Gard elle ne jette en tous cas pas de grosses clartés ; elle est plutôt intérieure. Ce n'est pas moi qui ferai grief au poète d'avoir su, tout le long de son livre, en retenir l'éclat et la fureur, puisque ces vers, apparemment froids, notamment par l'absence de rimes ou de couleurs équivalentes, n'en gagnent que plus de fermeté et plus d'inconnu à la fois. La matière en est bonne et simple, si pas sympathique à vue d'oeil ; mais appliquez la paume à ce sol, vous y sentirez une chaleur; appliquez-y l'oreille, vous entendrez gronder le feu et, par l'imagination, vous apercevrez les fantaisies dangereuses de la flamme. Tout cela est dans ce court poème, par exemple, « Chanson pour moi »

Comme celui qui va mourir Au milieu de ses amis, Solitude, je ne suis Que ton souffle, ton frisson.

Car les meutes de l'hiver Au seuil de ma maison Vont aboyer et je n'ai pas De défense contre la nuit.

L'été m'a pris comme la mer. Il me rejette avec des chants Et c'est beaucoup plus que la vie Que vient me ravir le vent.

Ensuite, il est bien que le poète ait fait allusion à la guerre (puis qu'il le fallait, signes des temps) discrètement, « en poète », c'est-à-dire en homme plus sensible que les autres, mais aussi plus hautain, un peu méprisant.

Il y a dans ce petit groupe de poèmes quelques vers qui lancent l'idée comme l'élastique d'une catapulte un caillou.

F.H.
JULES SUPERVIELLE : DÉBARCADÈRES. (Edition de l'Amérique Latine, Paris).
On ne sait trop qui a découvert cet esprit d'aventure qui est l'apanage d'une bonne part de la poésie actuelle? Certains citent Cendrars,

Le monsieur qui en des express imaginaires traverse les toujours mêmes Europes »,

d'autres songent à Apollinaire et à ses « Calligrammes »

« Paris, Vancouver, Hyères, Maintenon, New-York et les Antilles »

« La fenêtre s'ouvre comme une orange »

« Le beau fruit de la lumière », de plus avisés prétendent remonter au « Bateau Ivre « J'ai vu des archipels sidéraux, et des îles Dont les cieux délirants sont ouverts aux vogueurs

Il est plus juste, je crois, de n'attribuer aucune paternité et de constater tout simplement que ce besoin existait à l'état latent, et s'est formulé peu à peu.

Quoi qu'il en soit, il y a tout cela dans « Débarcadères », ce livre où gicle une nécessité de fuite à la dérive, un désir de départ vers des pays inconnus où les yeux des phares regardent éternellement sur les côtes

il y a tout cela et plus. Il y a chez Jules Supervielle une compréhension poétique qui ne doit rien à personne ; son inspiraion n'a rien de livresque et, an fond de chaque poème, il y a de la vie vue avec beaucoup d'objectivité et extériorisée avec les mots et les images qu'il faut.

Ces poèmes sont pleins d'impressions exotiques semblables à celles dont les romans de Mayne-Reid et Fenimore Cooper soulèvent notre enfance. C'est l'Amérique du Sud que Supervielle chante : le Paraguay et l'Uruguay aux pâturages vierges où la civilisation ne s'est pas encore introduite. On vit avec lui la vie âpre et rude des Gauchos menant éternellement leurs troupeaux vers des horizons sans limite.

Et tout cela est vu sous un angle très spécial, avec des images personnelles et des métaphores absolument neuves qui font mieux sentir les pampas. Quant à sa technique, elle n'est pas uniforme. La première partie du volume (la meilleure, à mon seas) est écrite en vers totalement libérés. La seconde, qui doit précéder la première dans le temps, nous apporte le Supervielle que nous connaissions et que nous avons néanmoins plaisir à retrouver.

Mais, parmi tous ces poèmes qui sont peut-être les meilleurs de l'année, je mets hors pair le second du volume qui finit par la vision forcenée d'un troupeau cernant un Gaucho tristement appuyé contre un rougeoyant coucher de soleil sur les pampas et qui semble érigé dans l'ombre tombante par les cornes aiguës de ses bêtes.

Allons, Messieurs les aventuriers, voici le premier départ pour l'Uruguay

R.G.
GIOVANNI PAPINI HISTOIRE DU CHRIST. Traduction française de Paul-Henri Michel. (Payot, Paris).
Ce n'est point sans appréhension qu'on ouvre ce livre. Nous n'aimons plus beaucoup les adaptations et sans doute entre-t-il un peu de manie archéologique dans notre exigence puriste: il nous faut des textes intégraux, restitués d'après les meilleurs manuscrits, des éditions originales. Ni coupure, ni fioriture. C'est, hélas! nous attacher plus à la lettre qu'a l'esprit.

Mais repenser l'Evangile! Offrir ce gros volume au chrétien qui par son missel du dimanche en connaît la substance, ajouter ne fût-ce qu'un iota aux paroles divines, aux paraboles, au récit de la Passion, n'est-ce pas une vaine besogne, un pensum d'auteur édifiant ?

Non. Papini le prouve en triomphant de tout danger. Dès qu'il s'appuie à l'orthodoxie, l'artiste connaît une liberté magnifique. Comment voulez-vous qu'il s'embarasse encore de certains canons de beauté? C'est ailleurs qu'il trouve le sol ferme et, parvenu au sommet de la certitude, il peut regarder avec un certain mépris les « écoles », les « formules », les autres contingences esthétiques auxquelles nous accordons une valeur exagérée. Qu'on ne m'objecte pas la pauvreté d'un « art religieux » prisonnier du pastiche, ou le prosélytisme de tels « amis de l'ordre, pour qui la monarchie, la propriété individuelle, le voeu régulier, la croyance catholique sont au même titre des dogmes à défendre. Ayons horreur de telles confusions. L'étonnante diversité des expressions chrétiennes dans l'art de toujours me paraît suffisamment éloquente. Servaes et Papini ne sont pas les derniers artistes catholiques;

Plus d'ailleurs une vérité s'impose, plus elle est susceptible de revêtir des formes nouvelles. Plus on en respecte l'essence et plus on en peut modifier la présentation, la pratique. Le saint se refère-t-il à un type? L'artiste croyant soumet à la foi sa raison, mais garde ses passions intactes et son tempérament créateur.

La Parole éternelle conserve encore une valeur d'actualité qu'il est bon de mettre en lumière à son heure. Cherchons là, et non dans quelque souci « littéraire », la vraie raison d'être de l'Histoire du Christ. Papini n'a pas beaucoup enjolivé la narration. Un écrivain flamand, Cyriel Verschaeve, nous donna récemment une émouvante Passion aux décors rembranesques. Le poète italien, dans le récit des souffrances de Jésus, cède parfois aussi à l'ambition de mettre en scène. Mais c'est le commentaire de l'enseignement divin qui tient le plus de place dans son ouvrage et le Sermon sur la Montagne en constitue le point culminant.

Amour de nos ennemis, bonheur des pauvres et des pacifiques, de ceux qui souffrent persécution pour la justice, avènement du règne de la Charité : tel est bien l'essentiel de la doctrine dont Papini souligne avec avec complaisance le caractère « révolutionnaire ». L'aurait-elle aujourd'hui perdu I Il semble bien qu'en prenant le contre-pied des Béatitudes on rédigerait le code de notre morale sociale. Le grand succès qu'obtient en Italie et ailleurs le livre de Papini justifie peut-être un espoir.

Si ce livre — où l'on se plaira sans doute à trouver du Tolstoï, moins l'individualisme et l'orgueil — reste en marge ou plutôt au-dessus de la littérature, si le plus pur de sa force lui vient d'un autre Livre, il est, avant tout, un acte. Je crois que nul ne lira sans frémir la Prière au Christ sur laquelle il se clôt. Souhaitons que tout homme de bonne foi se fasse un devoir d'en prendre connaissance. Il en éprouvera le bienfait.

P.F.
PARMI LES REVUES
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE (1' octobre). — MARCEL JOUHANDEAU : Clodomir l'Assassin. — ALBERT COHEN : Projection ou après-midi à Genève. — MERCURE DE FRANCE (15 sept. et 1er oct.). — CAMILLE PITOLLET : Le Romantisme français et l'Espagne. — PAUL ESCOUBE : La Femme et le Sentiment de l'Amour chez Remy de Gourmont. — LES ECRITS NOUVEAUX (août-septembre). — ROBERT de TRAZ Dominique ou l'Honneur bourgeois. — Louis ARAGON : Préface à la Maldoror. — PHILIPPE SOUPAULT : Margie. — REVUE DE GENEVE (octobre). — ROBERT DE TRAZ Y a-t-il une Europe? — LES FEUILLES LIBRES (no 28). - ANDRÉ SALMON Aventures d'un Français en Allemagne. — PAUL FIERENS : Poèmes. — PASCAL PIA : Creixams. — LE MOUTON BLANC (no 1). — JULES ROMAINS : Ode. — MARTRE ESQUERRÉ André Gide et le Style au Theâtre .- A détacher du préambule de cette intéressante revue, ces justes pensées : « Alors que tout romantisme est une dispersion anarchique et personnelle, tout classicisme est une synthèse spécifique, fruit d'une oeuvre commune at volontaire. Il comporta une rénovation complète : fond et forme, matière et technique. Il vise É exprimer l'essence de l'époque dans des oeuvres de style. — La matière du nouveau classicisme c'est la vie et l'homme modernes, conçus aussi bien sous l'aspect des collectivités que sous l'apparence de l'individu — individu tout différent, d'ailleurs, de celui qui constituait l'objet du classicisme ancien. Cette représentation totale, profonde et harmonieuse, sera l'oeuvre du XXme siècle. Le classicisme moderne est né il y a environ quinze ans; il a ses précurseurs, et déjà ses premiers maîtres. Tandis qu'une lignée de prosateurs, à la suite de France et de Barres, travaillaient à maintenir ou à restaurer le sentiment de la perfection, tandis qu'un Claudel ou un Proust poursuivaient la découverte de la matière, d'autres qui représentant le nouvel équilibre, ajoutaient à leur révélation profonde de l'objet une organisation pleinement classique : Jules Romains, André Gide, Georges Chennevière... »

AUJOURD'HUI (n° 1). — PAUL HERMANT : L'Esthétique dans la Pensée contemporaine. — ANDRÉ BAILLON : N. 1. Fini. — THE DIAL (sept. 1922). — ARTHUR SCHNITZLER : Doctor Graesler. — W.-B. YEATS More Memories. — D'une lettre fort curieuse de M. T. S. Eliott à la même revue : « On croit parfois, quand une nouvelle et belle oeuvre d'art fait son apparition, qu'une période créatrice nouvelle va immédiatement s'ouvrir. Certes, de grandes oeuvres d'art marquent ou modifient une époque d'une certaine façon, mais c'est moins souvent par les choses nouvelles qu'elles rendent possibles, que par les choses anciennes auxquelles elles mettent un terme. Après Shakespeare, nous trouvons très peu, après Dante, rien, après Henry James, rien de ce genre. C'est ainsi que l'aspirant littérateur intelligent, en lisant « Ulysses » (J. Joyce), y trouvera plutôt une encyclopédie de ce qu'il doit éviter, que des choses auxquelles il puisse s'atteler lui-même. C'est tout à la fois l'exposé et la caricature de ce dont l'ouvre est la perfection. « Ulysses » n'est pas une oeuvre qui puisse être comparée è un « roman » quelconque.

Et il est presque tout aussi difficile de comparer les unes avec les autres les oeuvres qu'on appelle « romans ». Quand un romancier en vaut la peine, il s'agit uniquement de trouver sa topographie particulière, les caractéristiques de son univers et de juger de leur corrélation : fi ne peut être comparé à d'autres que dans le but de souligner les différences générales. »


LES NOUVELLES LITTERAIRES, ARTISTIQUES ET SCIENTIFIQUES, qui paraissent à Paris, depuis quelques semaines, sous la direction de MM. Jacques Guenne et Maurice Martin du Gord, sont un excellent journal d'information auquel collaborent un groupe d'écrivains de talent, parmi lesquels il faut citer

Henri Duvernois, Edmond Jaloux, Benjamen Crémieux, J.-N. Faure-Biguet, Francis de Miomandre, André Baillon, etc. LES NOUVELLES LITTERAIRES tiennent les lecteurs au courant de l'actualité avec un souci d'importialité Gui n'exclut pas un goût fort judicieux et une tendance accentuée à ne rien négliger des efforts d'avant-garde. Les rubriques intitulées : « Le Livre de la Semaine et « Nos Bonnes Feuilles », sont notamment d'une remarquable tenue. A citer dans les premiers MARTIN DU GARD Jean Giraudoux; BENJAMEN CRÉMIEUX : Silberman; HENRI RAMBAUD : L'évolution de Jean Cocteau ANDRÉ BAILLON Les Lettres belges et la Chronique artistique de EDMOND JALOUX.

LIVRES REÇUS
GABRIEL-JOSEPH GROS : Guide champêtre, poèmes (Ed. du Damier, Paris). — FERNAND DIVOIRE : Ivoire au Soleil (Ed. La Vie des Lettres, Paris). — EDMOND ROCHER : L'Ame en friche (Ed. du Monde Nouveau, Paris). — RAYMOND CLAUZEL L'ile des Femmes (Idem). RENÉ MARAN : Le Visage calme (Idem). — GASTON-DENIS PERLER Les Contes, ce sont les « autres » (Ed. Renaissance d'Occident, Bruxelles). MAURICE GAUCHEZ Les Rafales et Ainsi chantait Thyl, poèmes (Idem). — GASTON PICARD Les Surprises des Sens (Ed. du Hérisson, Malfère, Amiens), — ROGER AVERMAETE Quand les Enfants se battent... Farce satirique (Ed. Lumière, Anvers). — MAURICE MARTIN DU GARD Signes des Temps (Emile Paul, Paris). — MAURICE BLADEL : L'Oeuvre de Georges Eekhoud (Ed. Renaissance d'Occident, Bruxelles). — GASTON PICARD : Les Voluptés de Mauve (Ed. du Monde Nouveau, Paris). MARCELLE Vrorx L'Ephémère (Fasquelle, Paris). — EDMOND JALOUX La Profondeur de la Mer (Plon-Nourrit, Paris). — VALÉRY LARBAUD A. O. Barnabooth, son journal intime (Nouvelle Revue française, Paris). — PIERRE HAMP La Peine des Hommes; Un nouvel honneur (Idem), — LUC DURTAIN : Douze cent mille )Idem). — PAUL BRACH : Gérant et son Témoin (Idem). — JACQUES DE LACRETELLE Silbermann, roman (Idem).

NOTES
A paraître dans les prochains fascicules : HERBERT READ : L'Etat actuel le la Littérature anglaise. — HENRY DOMMARTIN : Marcel Proust. — CORPUS BARGA : Introduction à la Litlérrature espanole contemporaine La Prose (Trad. Frantz Ermengem). — CESAR PETRESCO : Les Directions actuelles de la Littérature roumaine. — MAX JACOB : Edwige on le Héros. — LUIGI PIRANDELLO Remède : Géographie (Trad. Junia Letty). — WYNDHAM LEWIS : Sigismond (Trad. Piet Heuvelmans). — R. M. HERMANT Caligarismes. — Proses et Poèmes de JULES ROMAINS, MARCEL PROUST, GEORGES DUHAMEL, VILDRAC, PAUL MORAND, HENRI DALBY, RENE PURNAL, JEAN BASTIEN, 0.-J. PERlER, F. VANDERBORT, CAMILLE GŒMANS, HERMAN CLOSSON, etc.

Le 18 novembre prochain, M. Georges Chennevière viendra donner une conférence aux ECRITS DU NORD, salle Delgay, à 8 1/2 h. Sujet Evolution de la technique poétique depuis Rimbaud ». Location à la maison Lauweryns, .54, rue du Treurenberg.

Ecrits du Nord
1ère Année - 2ème n°1
Novembre 1922.