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RENÉE DUNAN.
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| Je n'ai pas souvenir d'avoir été nantie de rêves obsédants dans mon enfance. En règle générale je rêve très peu. Je n'ai jamais de cauchemars, et, ma pensée, dans le sommeil, lorsqu'elle se manifeste, est toujours très raisonnable et judicieuse. Dans certains cas de mauvaise disposition organique il m'advient d'imaginer une sorte de cinéma trop rapide et absurde d'imaginer une sorte de cinéma ne saurait se représenter avec des mots. Cela participe d'une doute de chevauchement des durées, de telle sorte que je vois diverses choses au même lieu. J'ai toujours éprouvé une grande curiosité de ces sortes de mystères qui m'ont semblé toucher à la révélation d'une quatrième dimension de l'espace. Mais c'est extrêmement fugace et rare. Et je n'en garde une forme de conscience que si ce songe naît tout proche du réveil. Hors cela, sans que ces rêves prennent aucune forme hallucinante, et comme si je me contais un roman, je m'imagine souvent, dans le sommeil, en naufragée dans une île, tantôt déserte tantôt non. Tantôt encore je suis un homme et tantôt une femme, mais, en ce dernier cas, je suis le plus souvent accompagnée d'autres femmes. Sur cette donnée, j'ai imaginé une multitude d'aventures diverses. Ainsi, je découvre parfois, fruit d'un naufrage antérieur, des manuscrits de Platon ou Sophocle, inédits et sensationnels. Je trouve encore les mémoires d'un homme qui formula la Pierre Philosophale, ou des documents authentiques sur des faits historiques curieux. Et dans mon île je lis cela avec un parfait bonheur. En d'autres cas, je suis assiégée par des nègres, mais je dispose d'une mitrailleuse et de tout un jeu d'armes défensives. Ou bien je dirige une équipe de femmes et leur fais bâtir une demeure confortable avec des débris de naufrages. Mais, dans toutes ces circonstances, mon attention se porte surtout à des détails exclusivement pratiques. Ainsi, comment protéger ma maison contre des tempêtes? Alors, un naufrage nouveau jette dans mon île un chargement de ciment, et , si l'île est habitée par des bêtes, c'est un chargement de grilles de fer qui m'arrive toujours, par naufrage, pour tenir l'ennemi à distance. J'ai régulièrement des livres, de l'alcool, de l'eau minérale, de milliers de boîtes de lait condensé, et des caisses innombrables de biscuits Huntley and Palmers ... S'il y a plusieurs femmes, le plus souvent il m'en faut tuer une avec un browning, toujours au bord de la mer, pour discipliner les autres. L'une de celles-ci vit avec moi comme une épouse. Vous voyez l'axe de cette rêverie qui transfère dans l'île de Robinson Crusoé toutes les contingences civilisées. Un jour, j'ai rêvé que je créais un laboratoire de chimie et que je trouvais la synthèse du sucre en partant des hydrocarbures. Car mon île comportait un jaillissement pétrolier. J'avais même conçu la loi de cette fabrication... En général, ce sont des préoccupations refoulées, d'ordre savant, qui me tracassent la nuit. C'est en songe que j'ai imaginé cette hypothèse que je trouve même très curieuse et explicatrice, de la réduction des principes de la gravitation universelle à tin effet perspectif dont le principe relèverait de la quatrième dimension spatiale. C'est en rêve également que j'ai conçu l'idée que la ligne droite soit absurde et contradictoire. Je le crois d'ailleurs. Il est vrai de dire que le concept d'infinitude est mon ennemi personnel. C'est encore en songe que j'ai vu ce monde sphérîque où la durée croit en raison directe du carré de la distance au centre. De telle sorte que, sur un rayon A B, mesuré en espace-durée, n'est pas égale à B A. Le certain c'est que passant auprès de nombreux imbeciles et quelques gens d'esprit pour un romancier pornographe, et hanté par les images sexuelles, je ne rêve jamais de ces choses. Sans le demander à Freud, je crois pouvoir en conclure que ma santé morale (si besoin est de mettre la morale en tout ça) est beaucoup plus équilibrée que celle de mes accusateurs. J'ai le sentiment d'échapper presque totalement aux lois de refoulement que la société impose à tant d'âmes, touchant la matière sexuelle. Ce, parce que le juge le moralisme comme une sottise et n'en tiens compte que par savoir-vivre mais sans aucune conviction morale. Mes rêves se situent donc dans un domaine spécial, produit d'un refoulement du rationnel. C'est le problème du pensable qui m'a toujours le plus préoccupée. Et, lorsque je me refuse à certaines idées - qui n'en sont pas - (comme les durées orthogonales de Sitter) je suis amenée à les reprendre en rêve et à les accepter. Peut-être Freud trouverait-il une autre loi profonde pour expliquer mon cas? Excusez ce bavardage. Il est difficile d'être court lorsqu'on remue des mots aussi lourds --peut-être par suggestion d'ailleurs - et croyez-moi bien votre. |
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RENÉE DUNAN.
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Le Disque Vert.
(4ème série 4 numéros) n°2 - Janvier 1925. |