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CLAUDE CAHUN.
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| Je reconnais volontiers toutes mes pensées, même celles dont la paternité serait douteuse. Mes désirs, s'ils ne sont pas réalisables dans la vie, s'épanouissent - ou durcissent et s'allongent en des rêves éveillés. Par défaut-de- scrupule, et par conséquent de remords, ma mémoire est mauvaise et ne retient du sommeil que la température, l'agréable contact. Ainsi la mer caresse notre corps, et nous glisse entre les doigts. Vie divisible à l'infini, coraux, petit serpent insaisissable.. . Que par hasard je tienne la queue du lézard paresseux, je tire : elle se brise. Je la jette en passant dans le champ de trèfles, qui plus superstitieux que moi croit encore que deux et une font quatre, et encore en sa vertu! -Je consens pourtant qu'on me prête les rêves que voici: (Me les attribuer les rendra même, à mes yeux, particulièrement plausibles.) | ||
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(Enfance.) |
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| Ma mère (si je nomme le féminin d'abord, ce n'est pas par ordre d'importance - tout m'est égal - mais de galanterie bien française), ma mère me caresse d'une main et de l'autre elle bat mon père. Mon père me tient sur ses genoux. Il vient d'allumer une chaufferette en forme de cercueil grandeur nature, et je m'aperçois qu'elle contient ma mère en train de s'incinérer doucement... |
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3 |
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| J'empoigne les moustaches de mon père qui s'étirent jusqu'à devenir des rênes que je tiens fort serrées, tandis que dans un coin s'assied sur un pique-cierge et s'enflamme d'elle-même, ma mère, torche vivante... | ||
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(Puberté.) 4 |
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| Le lit d'un fleuve se dessèche... Mes parents s'entr'aiment tendrement, diversement, abusivement, confusément, puis simplement, et de nouveau tendrement... Je les regarde faire. |
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5 |
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| Une murène avale un serpent qui le lui rend bien. Il n'en reste bientôt que les queues ou les crocs. (Je ne me rappelle plus par quel bout ça commence.) | ||
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(Nuits adultes.) 6 |
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| Les jeudis soirs, je rêve à Robinson Crusoé que je conçois à mon image. 11e, isolement! Quelqu'un m'a donne rendez-vous dans la tour d'ivoire. C'est moi. Je me hâte pour ne pas me faire attendre. Puis, me prenant pour centre, enfonçant dans mon cur une branche du compas, je m'occupe à tracer des fossés, à creuser, moins romantique, au moins des caniveaux en travers de la route; je cultive les roses à cause des épines; je fais l'élevage des ronces et des culs de bouteilles. Qu'un navire n'approche pas de mon port, hissât-il pavillon européen, voire universel! Je le naufragerais. | ||
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7 |
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| J'ai horreur de ma chambre vide. Mes amis sont en retard. Je vais de la porte ouverte à la fenêtre et me penche au dehors: Mille couples sont en marche vers ma maison. Je ris de joie. Puis je pleure : elle sera trop petite. Mais les murs s'écartent magiquement. Sandwiches, petits-fours, flacons se multiplient. Mon cur se gonfle énormément. Il y en aura assez pour tout le monde. | ||
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8 |
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| Blancheur du drap rude. Odeur de lis. Que mon corps sombre est désirable! - Est-il sombre? Est-ce mon corps.? - Une tache de sperme aux formes admirables. | ||
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(Vieillesse.) 9 |
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| La mer cogne aux rochers mous. Elle empiète. - Mon nez se glace et se décharne ; ma chair s'effrite. Il ne reste bientôt plus qu'un os à moelle qu'aspire goulûment le vent. | ||
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CLAUDE CAHUN.
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Le Disque Vert.
(4ème série 4 numéros) n°2 - Janvier 1925. |