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APPARITION DE MAX JACOB.

Sommaire du
Disque Vert
Spécial Max Jacob

Couverture
Le Disque vert
Sommaire
Avant-propos
Max Jacob — Maxime Lelong
Max Jacob — Louis Vaillant
André Salmon
Benjamin Crémieux
Mélot du Dy
Pierre MacOrlan
Henri Hertz
Paul Fierens
Florent Fels
Jean Cocteau
Jacques-Emile Blanche
Jacques Porel
Odilon-Jean Périer
Georges Gabory
Philippe Soupault
Jules Supervielle
Franz Hellens
Henri Vandeputte
René Crevel
Marcel Raval
Robert Guiette
Jules Supervielle
Marcel Arland
Léon Delteil
Marcel Jouhandeau
Paul Meral
Emilio Cecchi
Corpus Barga
bibliographie de M.J.
Comme elle brûle aujourd'hui
La torche de ma jeunesse!
Où sont-ils les points cardinaux
Le soleil se levant à l'Est
Depuis mon enfance diurne?
Mon sang et son itinéraire
Prémédité dans mes artères?
Le voilà qui déborde et creuse,
Grossi de neiges et de cris
Il court dans des régions confuses;
Ma tête qui jusqu'ici
Balançait ses pensées comme des fruits des îles
Forge des ténèbres crochues
Et des mythologies glacées.

Ma chaise que happe l'abîme
Est-ce celle du condamné
Qui s'enfonce dans la mort avec toute l'Amérique?

Qui est là?
Quel est cet homme qui s'assied à notre table
Avec cet air de sortir comme un trois-mâts de la brume
Le front qui balance un feu, les mains marines concaves,
Et couverts les vêtements d'une poussière de lune?
A sa parole une étoile accroche sa toile araigneuse,
Quand il respire il déforme et forme une nébuleuse,
Il porte comme le diable des lunettes cerclées d'or
Et des lèvres inquiétantes ainsi qu'un peuple d'abeilles
Mais ses yeux, sa voix, son cœur sont d'un enfant à l'aurore.
Quel est cet homme dont l'âme fait des signes solennels?

Voici Pilar, elle m'apaise: ses yeux expliquent les mystères,
Elle a toujours derrière elle veillant sur toute ma famille
Le soleil de l'Uruguay qui secrètement pour nous brille;
Mes enfants et mes amis, leur tendresse est circulaire
Autour de la table ronde, ô ronde comme l'univers,
Leurs frais sourires s'en vont de bouche en bouche fidèles,
Prisonniers les uns des autres comme couleurs d'arc-en-ciel.

Nous mangeons paisiblement tels de vieux alligators
Sur les bords du Nil docile qu'une lente nuit endort.

Les lunettes d'or deviennent deux étoiles qui regardent
Avec leurs longues antennes sur chacun elles s'attardent.

En suspens notre mémoire, nul ne sait se souvenir
Mais cet homme fait glisser le passé vers l'avenir.

Et voici qu'il nous enlève, dans un globe de musique
Où flotte le pavillon d'une inconnue république

Et comme dans la peinture de Rousseau le douanier
Notre tablée monte au ciel voguant dans une nuée

Depuis très longtemps la terre n'est qu'une tristesse sans nom
Elle repose muette dans un violon sans cordes;

Il n'est plus qu'un groupe ami voguant dans un vrai nuage
Sans gouvernail ni pilote et le ciel pour bastingage,

Dans un nuage marin escorté de goémons
On respire un air soyeux d'un angélique oxygène,

Nous cueillons et recueillons du céleste romarin,
De la fougère affranchie où pleurent les âmes en peine,

Et comme il nous est poussé dans l'air pur des ailes longues
Nous mêlons nos plumes noires aux étoiles qui divaguent.

JULES SUPERVIELLE.

Le Disque Vert.
2ème Année, N°2. Novembre 1923.