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L'HOMME.
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| De temps à autre, trop souvent, souvent certes, paraît cet homme au cur timide qui me demande quoi penser de la conversion de Max Jacob au catholicisme. cur timide, âme fragile, il ne manque jamais à demander, parlant de notre ami, ce vivant chef-d'uvre de ferveur : « Croyez-vous qu'il soit sincère, vous qui le connaissez bien? » Je ne me fâche plus. Je n'ai plus qu'immensément de pitié pour les coeurs à ce point timides, pour des âmes si fragiles. Je pourrais, toutefois, mépriser un peu. Car, en somme, c'est tout à fait comme si le même passant tourmenté de si vulgaire inquiétude me demandait : « Vous qui le connaissez bien, croyez-vous que Max Jacob soit un poète sincère? De quelle vulgarité n'est pas faite l'inquiétude de ces coeurs timides! Vulgarité ? Elle est toujours, par un redoutable et merveilleux décret, venu assaillir Max Jacob pour le sommer de s'élever toujours plus haut. Max, mon frère, mon compagnon des anciens jours, tu n'as rien fait n'est-ce pas? pour alléger l'angoisse des coeurs timides, ni pour nous faire la tâche plus facile, nous autres qu'on vient tourmenter à ton propos. Tu as écrit le plus beau, le plus pur des livres que peut dicter l'Ange à un converti du vingtième siècle ; à un converti de la Rue Ravignan et de l'Ecole de la rue Ravignan, comme ils disent! Or ce livre, le plus beau, le plus pur, tu n'as pas manqué à l'appeler Défense de Tartufe. Sans doute pour qu'ils se puissent écrier: « Ah! Ah! vous voyez bien!» C'est parce qu'ils n'entendent pas bien cette Poésie qu'ils se persuadent d'aimer, qu'on les peut voir ainsi mettre en doute la qualité de ta conversion. Je te demande pardon d'évoquer ici Baudelaire que tu n'aimes pas beaucoup (seulement, toi, tu sais pourquoi), mais est-ce que les Fleurs du Mal, ça ne pourrait pas s'appeler aussi bien, et déjà Défense de Tartufe? Il y a une Défense de Tartufe chez le hautain Vigny. Je ne vois guère que les Parnassiens qui échappent à cela complètement. Des amis t'ont dit, il y a plus de dix ans: « Tu peux aller au Sacré cur, mais pas tant que ça ! Tu peux prier, mais pas tant que ça! » Pourquoi admettaient-ils que tu fusses tant que ça poète! Tu passais de longues nuits devotes dans une crypte. Le froid, l'insomnie, ça n'était rien. Il y avait la société des autres dévots. Vulgaires ! Tu as pu t'émerveiller de cette vulgarité, Max, et malgré cela garder assez de « tête » pour composer avec leurs vulgarités des poésies et des romans, pour faire du lyrisme et de l'ironie. Ainsi, par ce moyen, par cet exemple, Max Jacob, Poète, peindrai-je l'Homme, comme on m'en a prie. Mais tes amis te tentaient et cela te faisait mal de ne pas, à tout coup, reconnaître l'ami qui souhaitait seulement voir son cher Max bien vivre, mieux vivre, du sournois présomptueux qui se flattait de faire les commissions du Démon. Et puis, toute la rue Gabrielle te suffisait et tu avais trop de filleuls pour travailler en paix à prolonger la Défense de Tartufe. Maintenant tu es loin de nous. Tu as quitté Paris. Tu vis au monastère de Saint-Benoît-sur-Loire. Levé à quatre heures, couché à huit. Mais il te faut, hélas! car ce serait trop de bonheur faire parfois une gouache de plus que le cur ne t'en commande. Qu'avons-nous fait, ami, de nos si beaux loisirs! J'écris ces pages sur une valise, entre deux voyages aux pays où l'on rend assez mal la justice. Tu ne me reprocheras pas d'être bref parce que tu ne me plains pas, étant mon vrai ami, et parce que tu crois que ces corvées, tout de même émouvantes, m'obligeront d'écrire un livre qui sera peut-être le bon. On me dit: ... D'accord... mais ces farces... ce ton de blague là où... Vous n'y entendez rien. Je vois très bien Max Jacob faisant à Dieu une imitation de Monseigneur. Pourquoi pas? Tout le mal du monde vient peut-être de ce que la fausse sagesse et la sotte gravité des hommes très bien, tout ce qu'il y a de bien, ont empêché Dieu d'oser rire. Si Dieu rit enfin, fût-ce d'une imitation de Monseigneur, le monde peut être sauvé. Adieu, au revoir, Max ! Je te quitte, ce soir. On m'attend. je dois partir, aller, voir, entendre et conter comment se justifie, s'abîme, succombe un parricide. Un académicien tout frais le défend. Le parricide, c'est classique; c'est académique. Tu ne lis jamais les journaux que je prends tant de peine à confectionner, mais je connais que ces choses t'émeuvent profondément et que tu m'en écriras. Et vous savez, ne vous posez pas trop de questions ambiguës, coeurs timides, si l'on vous dit qu'en son espèce de cellule, avant Matines, Max Jacob n'a pas tout à fait perdu l'habitude de se chanter en s'habillant: La langouste atmosphérique ou L'Egypte ne me dit plus rien ou Ah! superbe Pandore! Ai-je peint l'Homme? |
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ANDRÉ SALMON.
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Nuit du 19-20 novembre 1923.
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Le Disque Vert.
2ème Année, N°2. Novembre 1923. |