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LE COUP DE DÉS CHEZ MAX JACOB.

Sommaire du
Disque Vert
Spécial Max Jacob

Couverture
Le Disque vert
Sommaire
Avant-propos
Max Jacob — Maxime Lelong
Max Jacob — Louis Vaillant
André Salmon
Benjamin Crémieux
Mélot du Dy
Pierre MacOrlan
Henri Hertz
Paul Fierens
Florent Fels
Jean Cocteau
Jacques-Emile Blanche
Jacques Porel
Odilon-Jean Périer
Georges Gabory
Philippe Soupault
Jules Supervielle
Franz Hellens
Henri Vandeputte
René Crevel
Marcel Raval
Robert Guiette
Jules Supervielle
Marcel Arland
Léon Delteil
Marcel Jouhandeau
Paul Meral
Emilio Cecchi
Corpus Barga
bibliographie de M.J.
Assis le plus naturellement du monde devant sa table, sur un tabouret à trois pieds, Max Jacob agite son cornet à des. Une, deux, trois - il le renverse et le poème en tombe: double six. Il gagne à tous coups. Est-ce le hasard qui l'aide, est-ce sa volonté qui le mène? Chez Max Jacob, la Pythonisse connaît son délire et je conduit à sa guise. Si son oeil droit s'éclaire d'une trouvaille, le gauche ajuste la vision, lui trouve un cadre approprié, sa forme exacte. C'est ainsi qu'est n ce petit livre miraculeux qui s'appelle Le Cornet à Dés.

On s'est beaucoup préoccupé de savoir ce qu'est le poème en prose et qui l'inventa. Dans une longue préface, Max Jacob- met les choses au point. Selon lui, Aloysius Bertrand et Marcel Schwob en sont les seuls initiateurs. Il écarte la paternité des Illuminations. « Rimbaud, dit-il, n'a ni style ni situation: il a la surprise baudelairienne; c'est le triomphe du désordre romantique ». Et ailleurs: « Le poème en prose pour exister doit se soumettre aux lois de tout art qui sont le style ou volonté et la situation ou émotion, et Rimbaud ne conduit qu'au désordre et à l'exaspération ».

Je crois bien que les mots poème en prose sont une expression à double entente. Lisez « Déluge » dans les Illuminations puis « Indifférence de la Nature » dans le Cornet à Dés. Ce rapprochement vous éclairera. Il y a entre eux la. différence qui existe entre le diamant brut et le diamant taillé. Le premier pèse plus lourd, la poésie y est plus dense, mais le second offre à l'œil une richesse de surfaces qui en multiplie l'éclat. Le cercle refermé sur lui-même satisfait davantage l'esprit que les lignes fuyantes, irrégulières.

Au-delà de la poésie musicale et du lyrisme dans un domaine dont les limites ne nous sont pas connues et où le mystère, à chaque pas, nous surprend, Max Jacob a fait des conquêtes patientes, irrésistibles. Lorsqu'il écrit: « Mille bouquets de bosquets, mille bosquets de bouquets et mille camomilles. Si tu veux, ma gentille, tu mettras ta mantille. La mare a, dans la nuit, des vertèbres aussi profondément vertes que les mousses de mes pistils », lorsqu'il écrit cela, il allège la poésie de tout pittoresque, lui rend cette pureté sans laquelle nous ne la concevons plus aujourd'hui; poésie gratuite où l'émotion naît de la seule vertu des mots. Un des premiers, il sentit leur besoin d'émancipation, les affinités secrètes et complexes qui les liaient. Quelle surprise de les voir s'arrêter dans cette gravitation prévue autour d'un sens immuable et changer de sort l C'est une justice à rendre à Max Jacob que de voir en lui un de ceux qui ont le plus contribué à hâter la naissance du mouvement Dada.

Son coup de dés aussi sait éviter l'attrait des superstitions passagères. Jamais il ne secoue son cornet au point de lui faire rendre un bruit mécanique. Les mots qui en tombent ne se disposent, ni en forme d'hélice, ni en forme de gratte-ciel. Ses antennes, il les accrochera à la plate-forme d'un nuage plutôt qu'à celle de la Tour Eiffel. Pour avoir résisté aux exigences puériles que crée l'exploitation d'une mode, son œuvre se trouve aujourd'hui située bien plus que si elle eût cédé à ses caprices.

Max Jacob sait tirer parti des accointances les plus douteuses. Le prosaïsme est de celles-là. (Et j'oublie cette intimité avec le calembour !) Le goût du risque lui sert de balancier dans ces aventures: Un dialogue de petites gens, un fait-divers, il les retourne, comme un gant, jusqu'à la poésie. Il dessine des constellations sur du sable, prend la soie des ceintures pour peindre les soleils couchants. Son sourire vous glace comme un vin polaire, vous glace et vous brûle à la fois. Ce qu'on prend pour de la virtuosité n'est qu'une façon d'exprimer le malaise qu'il y a au fond de toute poésie. Ses jeux de mots sont des vertiges d'alpiniste bien plus que des pirouettes froides sur barre fixe. Max Jacob dédaigne le « vocabulaire de choix ». A quoi bon galonner ses phrases? Même la passementerie la plus cossue se trouve dans les Grands Magasins. «Ouvrez les guillemets », et pourquoi, s'il vous plaît? La mauvaise manie des poètes de 'mettre en valeur une image, une idée, de semer le désordre par excès d'intentions, Max Jacob l'évite, grâce à un sens de la mesure, à un tact exquis. Il sacrifiera le « point » qui pourrait nuire à la grâce de la courbe. Égaliser les mots comme des cheveux: ses poèmes sont les mieux coiffés que je connaisse. Ecoutez ceci:

« Oui, il est tombé du bouton de mon sein et je ne m'en suis pas aperçu. Comme un bateau sort de l'antre du rocher avec les marins » sans que la mer en frémisse davantage, sans que la terre sente cette aventure nouvelle, il est tombé de mon sein de Cybèle un poème nouveau et je ne m'en suis pas aperçu ».

Max Jacob, vous êtes le seul à avoir imposé à ce qu'il est convenu d'appeler la fantaisie un ordre sans lequel elle passait à la jonglerie et au truc. Vous apprivoisez le hasard comme une ombre, comme un oiseau perché sur votre épaule, vous lui lissez les plumes et lui confiez votre chanson.

MARCEL RAVAL.

Le Disque Vert.
2ème Année, N°2. Novembre 1923.