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MAX JACOB, EN COMPAGNIE
DE LA RENOMMÉE. |
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| Je me rappelle avoir fait la même expérience avec Apollinaire et je l'ai contée. Des hommes aussi mobiles que Max Jacob et lui vont plus vite que les prévisions, surtout celles d'une amitié trop familière. Ils les déjouent; ils les obscurcissent. De trop près, on se trompe avec eux, et on risque de les tromper. J'ai eu l'amère bonne fortune de rester, pour eux, un ami espacé. Quand Apollinaire est mort, j'ai déploré cette condition de notre amitié. J'aurais voulu avoir perdu moins de temps à ne pas le voir. Mais, peut-être, l'ai-je mieux vu, en ne le voyant que de cette façon. Les circonstances ont décidé qu'il en soit de même pour Max Jacob. Il a des amis qui de lui, sans doute, diront autre chose, en s'appuyant à une intimité de tous les jours Il y a aussi une différence entre mon sentiment et celui de ses jeunes admirateurs et disciples d'aujourd'hui. Ceux-ci sont venus à lui à travers ses uvre s. Il serait même plus juste de dire: à travers leurs propres uvre s, car, bientôt, portés aux démonstrations excessives, ils ont enchaîné le triomphateur qu'ils honoraient et lui ont, avant tout, demandé de les justifier. Cela les a conduits très loin des sources que j'ai connues. Cela, par la suite, orientera leur fidélité autrement que la mienne, probablement. Précisément dans les années où la jeunesse littéraire s'attacha et se fortifia aux traits de son esprit, Max Jacob fut occupé par un cas de conscience si vaste et si grave qu'il aboutit à une conversion. Il n'est pas vain de noter cette coïncidence. Conjointement la foi et la renommée le touchèrent. Il se plia à l'une et à l'autre avec une telle aisance que l'on y a cherché la marque soit de l'ingénuité, soit de l'ingéniosité. Je n'ai point, pour ma part, à m'attarder à un doute, tant m paraissent cohérentes les profondeurs de cette vie tourmentée. La foi les a toujours animées. Il n'y manquait que symbole et pratique. C'est la renommée qui fut la vraie nouveauté dans le destin de Max Jacob. Alors, est-il surprenant qu'il ait pu, sans peine ni contrainte, lui donner la moitié de son visage, la moitié de ses sourires et la rendre sociable à ses béatitudes? Au surplus, je ne suis même pas sûr qu'il n'ait pas été fait à l'idée de la renommée, depuis longtemps, car sa mobilité a toujours su anticiper et la précocité de ses manières avait vraiment, parfois, quelque chose de prophétique. C'est ici que, pour aider à le comprendre et le connaître, ceux qui l'ont vu écrire avant qu'il fût écrivain, peuvent fournir des lumières particulières. Ils ont éprouvé, en effet, la stupeur d'assister à la naissance d'une uvre complète et aux variations de maintes destinées entre heurtées en un seul cur, sans qu'encore le monde y pût rien voir, sans que cela sortît de l'hypothèse, du jeu. On pouvait, à son gré, s'en moquer, en traiter l'exubérance de folie, de farce, ou y chercher un masque de désespoir, ou y déchiffrer une merveilleuse promesse. Aussi, tout ce qui se passe, à présent, ne saurait apparaître a ces premiers témoins que comme les parties d'un tout qu'ils ont déjà appris et, si l'on peut dire, épuise en entier, bien avant. Au point qu'ils s'exposent à sembler même, je pense, trop réservés, a l'heure qu'il est. Oui, toute cette uvre et tout cet homme, nous les avons expérimentés et chéris, quand ils se livraient, avec une sorte de fièvre conjecturale, à un ensemble de métamorphoses qui, dorénavant, s'affirment en fait. Boulevard Barbès, rue Ravignan, rue Gabrielle, quels luxuriants espaliers de misère l Quels champs d'essais! C'était des manuscrits en haillons sur des planches, au milieu d'une vie pareille à une officine d'alchimiste ` Max Jacob y tenait-il? On n'aurait su dire. Parmi ses papiers, il allait et venait, affaire, couvert d'étincellements, de paroles, de projets, de poussières, de cendres. Il faisait semblant de n'y pas tenir. Cependant, dans les hasards de sa pauvreté, errante de gîte en gîte, ce qu'il lui importait surtout de préserver de son mobilier, c'était le vieux coffre et la vieille malle où enfermer ses écrits. Pour tout dire, ils ne se quittaient pas. Il y travaillait sans cesse. Guidée par ses yeux, noyés de rêves lointains, mais armés de prunelles de précision, son inspiration ambulante butina tout Paris, de la barrière de Suresnes à celle de Charenton, tout Quimper et le ciel, et les arcanes des livres maudits, et les musées et les églises. Tour à tour solitaire et communicatif, muet et bavard, capable de décontenancements naïfs, capable d'arguties, abandonné, malicieux, sur le qui-vive et volontiers en trompe l'oeil, ce qui ne tarissait pas, chez lui, c'était la verve profonde qui le chargeait chaque jour d'un faix de notes au crayon, de calepins, de feuillets bourrés de vers, de pensées, de remarques saisies au vol. Il y en avait jusque sur ses manchettes, quand il avait des manchettes. Voilà le berceau plein de maturité déjà et déjà de vieillesse, où se conçurent tant d'ouvrages, à présent abordant la renommée comme des révélations. A ce compte, chacun doit être considéré comme double et J'aimerais qu'un jour, on publiât, tels quels, les premiers manuscrits de Max Jacob, afin qu'on embrassât le déploiement total de son esprit, imparfaitement analysable sans cela. Une éclosion aussi pleine n'aurait pu se produire ai elle avait été simplement le fruit de la sensibilité. La sensibilité date vite. C'eût été un épanouissement juvénile, rien d'autre. Si elle a atteint et prématurément réalisé la somme d'une destinée, c'est qu'elle avait surtout pour levain l'intelligence, car l'intelligence seule réussit à brûler les étapes de l'âge.
Qu'arrivera-t-il désormais? |
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HENRI HERTZ.
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Le Disque Vert.
2ème Année, N°2. Novembre 1923. |