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MAX JACOB, EN COMPAGNIE
DE LA RENOMMÉE.

Sommaire du
Disque Vert
Spécial Max Jacob

Couverture
Le Disque vert
Sommaire
Avant-propos
Max Jacob — Maxime Lelong
Max Jacob — Louis Vaillant
André Salmon
Benjamin Crémieux
Mélot du Dy
Pierre MacOrlan
Henri Hertz
Paul Fierens
Florent Fels
Jean Cocteau
Jacques-Emile Blanche
Jacques Porel
Odilon-Jean Périer
Georges Gabory
Philippe Soupault
Jules Supervielle
Franz Hellens
Henri Vandeputte
René Crevel
Marcel Raval
Robert Guiette
Jules Supervielle
Marcel Arland
Léon Delteil
Marcel Jouhandeau
Paul Meral
Emilio Cecchi
Corpus Barga
bibliographie de M.J.
Je me rappelle avoir fait la même expérience avec Apollinaire et je l'ai contée.

Des hommes aussi mobiles que Max Jacob et lui vont plus vite que les prévisions, surtout celles d'une amitié trop familière. Ils les déjouent; ils les obscurcissent. De trop près, on se trompe avec eux, et on risque de les tromper.

J'ai eu l'amère bonne fortune de rester, pour eux, un ami espacé. Quand Apollinaire est mort, j'ai déploré cette condition de notre amitié. J'aurais voulu avoir perdu moins de temps à ne pas le voir. Mais, peut-être, l'ai-je mieux vu, en ne le voyant que de cette façon.

Les circonstances ont décidé qu'il en soit de même pour Max Jacob. Il a des amis qui de lui, sans doute, diront autre chose, en s'appuyant à une intimité de tous les jours

Il y a aussi une différence entre mon sentiment et celui de ses jeunes admirateurs et disciples d'aujourd'hui. Ceux-ci sont venus à lui à travers ses œuvre s. Il serait même plus juste de dire: à travers leurs propres œuvre s, car, bientôt, portés aux démonstrations excessives, ils ont enchaîné le triomphateur qu'ils honoraient et lui ont, avant tout, demandé de les justifier. Cela les a conduits très loin des sources que j'ai connues. Cela, par la suite, orientera leur fidélité autrement que la mienne, probablement.

Précisément dans les années où la jeunesse littéraire s'attacha et se fortifia aux traits de son esprit, Max Jacob fut occupé par un cas de conscience si vaste et si grave qu'il aboutit à une conversion. Il n'est pas vain de noter cette coïncidence. Conjointement la foi et la renommée le touchèrent. Il se plia à l'une et à l'autre avec une telle aisance que l'on y a cherché la marque soit de l'ingénuité, soit de l'ingéniosité.

Je n'ai point, pour ma part, à m'attarder à un doute, tant m paraissent cohérentes les profondeurs de cette vie tourmentée. La foi les a toujours animées. Il n'y manquait que symbole et pratique. C'est la renommée qui fut la vraie nouveauté dans le destin de Max Jacob. Alors, est-il surprenant qu'il ait pu, sans peine ni contrainte, lui donner la moitié de son visage, la moitié de ses sourires et la rendre sociable à ses béatitudes?

Au surplus, je ne suis même pas sûr qu'il n'ait pas été fait à l'idée de la renommée, depuis longtemps, car sa mobilité a toujours su anticiper et la précocité de ses manières avait vraiment, parfois, quelque chose de prophétique.

C'est ici que, pour aider à le comprendre et le connaître, ceux qui l'ont vu écrire avant qu'il fût écrivain, peuvent fournir des lumières particulières.

Ils ont éprouvé, en effet, la stupeur d'assister à la naissance d'une œuvre complète et aux variations de maintes destinées entre heurtées en un seul cœur, sans qu'encore le monde y pût rien voir, sans que cela sortît de l'hypothèse, du jeu. On pouvait, à son gré, s'en moquer, en traiter l'exubérance de folie, de farce, ou y chercher un masque de désespoir, ou y déchiffrer une merveilleuse promesse.

Aussi, tout ce qui se passe, à présent, ne saurait apparaître a ces premiers témoins que comme les parties d'un tout qu'ils ont déjà appris et, si l'on peut dire, épuise en entier, bien avant. Au point qu'ils s'exposent à sembler même, je pense, trop réservés, a l'heure qu'il est.

Oui, toute cette œuvre et tout cet homme, nous les avons expérimentés et chéris, quand ils se livraient, avec une sorte de fièvre conjecturale, à un ensemble de métamorphoses qui, dorénavant, s'affirment en fait.

Boulevard Barbès, rue Ravignan, rue Gabrielle, quels luxuriants espaliers de misère l Quels champs d'essais!

C'était des manuscrits en haillons sur des planches, au milieu d'une vie pareille à une officine d'alchimiste `

Max Jacob y tenait-il? On n'aurait su dire. Parmi ses papiers, il allait et venait, affaire, couvert d'étincellements, de paroles, de projets, de poussières, de cendres. Il faisait semblant de n'y pas tenir. Cependant, dans les hasards de sa pauvreté, errante de gîte en gîte, ce qu'il lui importait surtout de préserver de son mobilier, c'était le vieux coffre et la vieille malle où enfermer ses écrits.

Pour tout dire, ils ne se quittaient pas. Il y travaillait sans cesse. Guidée par ses yeux, noyés de rêves lointains, mais armés de prunelles de précision, son inspiration ambulante butina tout Paris, de la barrière de Suresnes à celle de Charenton, tout Quimper et le ciel, et les arcanes des livres maudits, et les musées et les églises. Tour à tour solitaire et communicatif, muet et bavard, capable de décontenancements naïfs, capable d'arguties, abandonné, malicieux, sur le qui-vive et volontiers en trompe l'oeil, ce qui ne tarissait pas, chez lui, c'était la verve profonde qui le chargeait chaque jour d'un faix de notes au crayon, de calepins, de feuillets bourrés de vers, de pensées, de remarques saisies au vol. Il y en avait jusque sur ses manchettes, quand il avait des manchettes.

Voilà le berceau plein de maturité déjà et déjà de vieillesse, où se conçurent tant d'ouvrages, à présent abordant la renommée comme des révélations.

A ce compte, chacun doit être considéré comme double et J'aimerais qu'un jour, on publiât, tels quels, les premiers manuscrits de Max Jacob, afin qu'on embrassât le déploiement total de son esprit, imparfaitement analysable sans cela.


Une éclosion aussi pleine n'aurait pu se produire ai elle avait été simplement le fruit de la sensibilité. La sensibilité date vite. C'eût été un épanouissement juvénile, rien d'autre. Si elle a atteint et prématurément réalisé la somme d'une destinée, c'est qu'elle avait surtout pour levain l'intelligence, car l'intelligence seule réussit à brûler les étapes de l'âge.

Ici, nous touchons à l'originalité essentielle de cette œuvre .

En n'en perdant pas de vue le dédoublement, en contrôlant l'image qu'elle revêt actuellement par son premier reflet, lors de son séjour, hagard et problématique, dans cette jeunesse semblable, par ses abîmes et ses divinations, au miroir de Narcisse, on se persuade qu'elle apporte aux lettres françaises un composé d'intelligence dont on n'aperçoit guère l'équivalent et qui les enrichit d'une parure imprévue.

Le caractère en est une perspicacité bondissante, faisant confiance au caprice, à la surprise, procédant, à la façon du lyrisme, par transports. C'est pourquoi la poésie et la prose y alternent et s'y mêlent.

Cet aspect de l'intelligence, à cause de sa spontanéité et de son débordement parfois aléatoire, peut, par les gens sérieux, être taxé d'inintelligence. Max Jacob, indulgent aux gens sérieux, s'est plu à tolérer cette interprétation autrefois. Il ne répugnait pas à affecter une mine étonnée, d'avoir couvé de si beaux cygnes. C'était sincère, chez lui.

Lorsqu'on le priait de faire chanter ses cygnes, il leur prêtait une voix éplorée, irresponsable, pathétique, comme si ce fût sa propre condamnation, sa mort qu'humblement il entonnait.

Poignantes, admirables auditions honteuses de la rue Ravignan, comment les oublier?

A quel degré cette période de vie fut ardente et ce berceau illuminé, nous devons le déclarer, non par flatterie ni vanité d'amitié, mais parce que c'est utile.

Aucun des romanciers et des poètes de l'intelligence qui honorent présentement les lettres, n'est parti avec cette fougue sagace, avec cette possession irraisonnée, déraisonnable. Leur intelligence s'est développée jalousement, sous la surveillance de l'intelligence, tandis que Max Jacob, vau l'eau a eu la hardiesse de laisser la sienne fermenter dans un instinct regorgeant où tout se confondait et demeurait tributaire d'impulsions insensées.

Les critiques ne tarderont pas à examiner sous quel angle les livres de Max Jacob ont pu prendre pied dans la sagesse de la renommée.

Il y a un passage, une adaptation difficiles, qui commencent à être très visibles, mesure que sa production devient régulière et dense.

Coup sur coup viennent de paraître Filibuth ou La Montre en or et Le Terrain Bouchaballe. Nous avons lu un Terrain Bouchaballe, voici près de quinze ans. Filibuth, par contre, est récent. Des nuances chatoient entre les deux, d'importantes nuances.

Malgré les transformations et un certain appesantissement, le Terrain Bouchaballe conserve une excitation passionnée, un soulève. ment interne, une allégresse féérique et démoniaque qui en font, si l'on peut dire, une esplanade de ballet. L'intelligence s'y ébroue, s'y nargue, s'y sophistique, jusqu'à être ivre d'une ivresse diabolique, devant la bêtise des hommes. Comme le démon de Max Jacob y débrouille le chanvre des caractères et les file, malignement, sur le rouet qu'il a pris aux fées !

Dans Filibuth, l'intelligence est plus aux aguets d'elle-même. Elle s'acharne avec tristesse. Elle s'attise moins complaisamment à une féroce gaieté méprisante et pleine d'envol. Elle est plus studieuse. Elle souffre et elle se courbe.


Qu'arrivera-t-il désormais?

La Renommée a des exigences. C'est une terrible usurière.

Dans quelle mesure la subtile matière originale sauvegardera-t-elle sa force, sa fantaisie, sa nouveauté précieuse?

Il faudrait que l'on réédite Saint Matorel et le Siège de Jérusalem et que les lecteurs dont le nombre va grossir, aient toujours ces deux livres avec Le Laboratoire central, à portée. Ce sont les livres-clés, les livres garants du long labeur complexe de ce tempérament, garants des triomphantes ressources accumulées, par avance, en lui. Soit posées sur les lignes, soit glissées entre les lignes, on les découvrira toujours délicieusement.

Quant à nous, nous devons nous réjouir. Ce que nous avons vu se former avec une splendeur téméraire et qui aurait pu périr de méconnaissance, a percé les ténèbres, a eu le pouvoir de se répandre. Une extensibilité étrange de l'intelligence accède au public. A lui de ne la point corrompre en y accédant.

Il n'est pas trop de plusieurs dieux veillant sur le destin de Max Jacob, pour que nous leur rendions grâce d'une aussi suave donation!


HENRI HERTZ.

Le Disque Vert.
2ème Année, N°2. Novembre 1923.