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MAX JACOB et STENDHAL.
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| Le jeu des comparaisons est facile; c'est une jonglerie, un train de virtuosité, à la portée de tous ceux qui possèdent assez de patience ou de mémoire pour s'y exercer. Si j'étais doué de ces facultés, je pourrais me livrer à propos de Max Jacob à d'amusants va-et-vient entre son uvre étonnamment variée et une douzaine d'autres situées dans ce siècle et dans les précédents, afin de prouver par une mathématique rigoureuse que l'auteur du Terrain Bouchaballe, en raison de ses affinités de pensée et de style, se rattache à la tradition française et tient sa place, dès maintenant, dans l'histoire littéraire de la France. Et notamment parce qu'en lisant Filibuth, et surtout le Terrain Bouchaballe, j'ai songé à Stendhal. Quand on est fatigué de Barrès, on reprend Stendhal. Je me suis souvenu des Mémoires d'un touriste. C'est ainsi, et je vois d'ici la tête du monsieur: « Allons donc, c'est un paradoxe ! » Mais non, pure réalité. La filiation du Terrain Bouchaballe et des Mémoires d'un touriste m'est démontrée. Je le sens, donc c'est vrai. J'ai un faible pour les Mémoires d'un touriste. C'est le seul livre de Stendhal où rien n'a vieilli, parce que la description des paysages et les remarques de l'observateur sur les hommes y vont dans le même sens; parce que l'écrivain ne s'y installe d'aucune façon, ne fait qu'y passer, et qu'il le quitte sans se retourner. On n'y trouve que la nature, l'homme et l'objet, qui sont de tous les temps. Et pourtant l'esprit de Stendhal y est tout entier. On ne le voit pas, on le respire ; il s'y joue comme un vent léger, le même qui pourrait déranger l'habitude et troubler l'ordre. Ce livre est un guide surprenant plus précis et plus exact qu'un Baedeker, rapide comme un esprit follet de Shakespeare. J'ai tant lu cet ouvrage que j le porte constamment, comme des jumelles, devant les yeux. Je vois tout au travers; ma-'s tandis qu'il me fait mieux apprécier la médiocrité de tant d'écrits, il grossit les mérites de certains. C'est le cas du Terrain Bouchaballe. Je sais que Jacob comme Stendhal s'est attaqué à l'esprit de province, voire de village; mais ce n'est pas assez pour que l'un m'ait fait penser à l'autre, de telle façon qu'en lisant le premier j'aie retrouve les délices du second. Tous deux ont taillé à vif, et tous deux en se jouant. Quand Jacob écrit: « La moitié du monde méprise l'autre et recherche son estime », ou: « On ne s'évade. jamais de son milieu, non plus que de sa destinée », je ressens un plaisir qui ne m'est pas inconnu. Dans le bouquet da mes lectures, ce parfum n'est pas isole. C'est ainsi qu'entre deux roses de différentes sortes, on respire d'agréables ressemblances. Stendhal, qui redoute et abhorre la bêtise, comme vous et moi, nous donne le conseil de la regarder de près pour en rire et finalement y prendre de l'intérêt. N'est-ce pas ainsi que fait Jacob? Et cette bêtise qui nous paraît d'abord si méprisable finit par ne plus l'être du tout, puisque nous nous sommes amusés. Bien plus, nous y découvrons peu à peu un ordre naturel inattendu, une sorte de déterminisme supérieur, qui nous la font admettre sans répugnance, et respecter en quelque sorte. Il y a des insectes qui, lorsqu'on les regarde distraitement, ont l'air de tourner en tous sens, comme des idiots. Fabre nous explique leur activité et nous fait admirer l'instinct qui les conduit. C'est ainsi que Jacob, comme Stendhal, nous fait admirer la bêtise. Et pourquoi? Parce que l'un et l'autre n'ont pas craint de s'y mêler, et de prêter aux plus stupides le meilleur de leur parfum. Tous deux enfin ont saisi de secrets rapports qui unissent les hommes, les paysages et les objets. Les anciens mettaient L'harmonie au seul compte du bien et du beau; notre siècle a découvert le rôle des dissonances ; Stendhal l'avait prévu. Parlant des habitants de La Charité, Stendhal note « qu'ils ne nommeront député que l'homme qui jurera de maintenir devant leurs maisons la route royale de Paris à Lyon. Qu'importe que le voyageur arrive vingt minutes plus tard à Lyon! » Et le pont de Guichen, et le fameux terrain autour duquel se disputent les intérêts et les destinées d'une région? Fer ou béton armé, théâtre ou hôpital? C'est par là que Stendhal et Jacob s'appellent et finissent par se rejoindre. L'un rit dans sa barbe, l'autre parfois bruyamment; le premier sonne du grelot, le second de la clarine, et tous deux, aux moments les meilleurs, ont l'air de se parler, de mener un dialogue d'égal à égal, et d'une voix identique à force d'être d'accord. « Songez que ce que les sots méprisent sous le nom de commérage est, au contraire, la seule histoire qui peigne bien un pays. » Et plus loin: « Je vois un pont suspendu qui traverse la Loire, et qui, je ne sais pourquoi, passe pour laid dans le pays. Les Français sont drôles dans leurs idées. Peut-être que l'ingénieur qui a construit ce pont avait une cravate trop haute, ce qui lui donnait l'air suffisant; peut-être a-t-il blessé la vanté des bourgeois de la petite vile par quelque autre tort aussi grave... On prétend que ce pont a donné de l'humeur a beaucoup de gens du voisinage. Voilà le malheur de la province: prendre de l'humeur ». Qui a écrit cela? Je ne le sais plus. J'entends à la fois deux voix qui se ressemblent. Voilà que je commence un parallèle... Je pourrais aussi bien montrer les dissemblances. Mais il y faudrait de la patience ou de la mémoire; ni l'une ni l'autre ne sont mon fait. |
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FRANZ HELLENS.
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Le Disque Vert.
2ème Année, N°2. Novembre 1923. |