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VOYAGE A SAINT- BENOÎT-SUR-LOIRE.
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| M. Marcel Arland, dans un dernier numéro de la Nouvelle Revue Française, disait à. peu près que l'oeuvre de Max Jacob est, en quelque sorte, transparente et qu'on reconnaît l'auteur dans l'ombre de tous ses héros. M Franz Hellens, l'aimable directeur du Disque vert, m'a demandé de « traiter de l'un des aspects de l'oeuvre de Max Jacob ». J'espère que ces quelques notes sur Max Jacob lui-même auront de quoi le satisfaire. Elles ont d'ailleurs pu d'importance, sauf par leur objet. Je dois, de plus, les dicter en hâte, pour qu'elles arrivent à temps chez l'imprimeur: J'ai déjeuné chez Robert Mortier qui s'est montre comme toujours spirituel et charmant. Le train part à une heure et demie, mais la gare d'Orsay n'est pas loin. C'est la première fois que je fais un aussi grand voyage (j'emploie le présent de l'indicatif pour moins altérer mes souvenirs). « Emporte du travail, sans quoi lu t'ennuierais Et cet ennui à l'air, à la fin, te nuirait. » m'a écrit Max Jacob. J'ai emporté un crayon et du papier. Le voyage va m'inspirer sans doute. En effet, avant d'arriver à Orléans, j'ai trouvé un sujet de nouvelle, mais le mouvement du train m'empêche d'écrire. Il faut attendre Saint-Benoît. |
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| Il pleut. Max est à la gare, couvert d'un grand manteau et d'une casquette de toile cirée. En voiture (un camion automobile transporte les voyageurs de la gare jusqu'au village), il me fait à voix basse des recommandations: Dimanche, ne pas arriver en retard à la messe, ne pas faire de paradoxes, ne pas parler « artiste », etc.. Le monastère où le poète a trouvé un refuge date... bien entendu, je ne sais plus de quel siècle. Max Jacob le sait, lui qui écrit un ouvrage d'archéologie sur la cathédrale bénédictine. Il me le dit. L'abbé, custode de ce monastère désaffecté, me le répète, le curé de la paroisse, qui naturellement n'est pas en très bons termes avec l'abbé, me le répète encore, mais je l'oublie tout de même (ici quelques remarques sur la mémoire et ses réflexions eussent été convenables). Au monastère, on m'a préparé une cellule. J'ouvre ma . valise. Max aperçoit un flacon d'eau de Cologne et m'assure que mon luxe e mes parfums vont scandaliser le presbytère. Il me conduit à sa chambre qui ressemble tout à fait à celle de la rue Gabrielle, hormis les inscriptions sur le mur: « Ne va jamais à Montparnasse » et les noms des amis écrits au crayon, mais la grande table de travail est là couverte d'encre, de tubes d'aquarelle et de poèmes en prose. Dans cette chambre qu'un habile magicien a transportée de Montmartre à Saint-Benoît-sur-Loire, Max Jacob est resté le même. Je le retrouve exquis, affable (« je suis un homme à fables », écrivait-il à M. Paul Morand), gai, triste, enjoué, parfois un peu grognon, « tel qu'en lui-même », comme nous le disions par plaisanterie, tel que j l'avais quitté. Il a fui Paris, les cancans, les histoires: Un tel a cité qu'un tel, etc., pourtant les obligations mondaines l'ont poursuivi jusque dans la campagne orléanaise. Sans doute, il ne doit plus dîner chez Mme X, y faire de l'esprit et manquer la commun on du lendemain parce qu'il aura bu un verre de bière après minuit (les précédents articles ont, je n'en doute pas, appris au lecteur que Max Jacob communie tous les jours), mais quand il traverse la grande rue du village, il lui faut aller faire une petite visite au charron et s'il ne va pas ensuite chez le sellier, celui-ci lui tiendra rigueur de s'être attardé à causer avec le sabotier (un homme fort aimable, le sabotier et qui nous a offert d'excellent marc). Il a fui Paris, mais non pas l'ennui, non pas les soucis de la vie littéraire: envoyer des vers aux petites revues, corriger des épreuves, répondre aux enquêtes. Pour moins s'ennuyer, il travaille. Son dernier roman, Filibuth, a été composé dans la paix bénédictine, ses prochains le seront sans doute aussi, il songe à faire un roman historique mais, comme il le remarque justement, il lui faut pour cela apprendre l'histoire ... |
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| Après les visites de politesse aux amis: le charron, le sellier, le sabotier, nous rentrons en traversant la salle du patronage, où Max a fait répéter aux jeunes filles du pays une tragédie chrétienne. Il m'affirme qu'elles ont beaucoup plus de talent que bien des actrices des théâtres parisiens que nous avons l'honneur de connaître. Puisque nous parlons théâtre, Max m'avoue qu'il espère bien mon modeste concours pour écrire une petite pièce destinée à être jouée par les enfants d'une dame. « Mais tu voulais peut-être travailler ? » me dit-il hypocritement. J'ai en effet écrit le titre de ma nouvelle: Le train manqué. Max Jacob sourit en le lisant. Bien manqué, en effet, la nouvelle n'a jamais été terminée. J'ai même à peu près oublié le sujet: je crois que le héros rencontrait dans un train une dame pleine de charmes et de beautés. Il devenait son amant le soir même et la dame s'en allait sans laisser d'adresse, mais il la retrouvait deux jours après, c'était la femme d'un ami d'enfance. Tout cela finissait par la mort de la dame et le départ du héros. Le lendemain, nous allons dans un petit bois au bord de la Loire et malgré les moustiques, malgré la chaleur qui nous invite à la méridienne, nous commençons la pièce:. Max Jacob préfère dicter, moi aussi. Nous nous entendons cependant. Le soir nous ramène à Saint-Benoît où nous goûtons une douceur charmante imitée des romans de George Sand. D'ailleurs, l'air, le lieu, les sentiments qu'on y respire, tout me fait songer à George Sand. J'aide plus un de ses romans sur ma table, je ne sais plus lequel, et le matin, Max entrant dans ma cellule, me trouve étendu sur mon lit, en robe de chambre chinoise et fumant un cigare. Il dira désormais partout que « beau comme un héros de George Sand, je lisais un roman de George Sand ». De plus, je suis en retard pour la messe et foute la ville se demande ce que je peux faire à cette heure (dix heures et demie) dans ma chambre. C'est dimanche. Après le déjeuner, nous sommes conviés à prendre le café chez le curé qui nous parle avec courroux des juifs et des ennemis de la France. L'après-midi, suite de la collaboration, fin de la pièce intitulée La Fée des Écoliers. Elle est pleine de choses délicieuses (dont Max Jacob est l'auteur) et je regrette bien que la dame à qui j'ai donné le manuscrit, Mme L., ait manqué à la promesse qu'elle m'avait faite de m'en envoyer une copte. Je voulais montrer cette pièce à M. Copeau. Voilà ma fortune d'auteur dramatique arrêtée dans son principe. Et moi qui rêvais la gloire de Berquin! |
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| Je vais partir. Nous sommes allés voir une église ancienne. En suivant la route, nous avons joué à faire des romans. Dans vingt ans, nous parlerons de mon séjour à Saint-Benoît, mais en le déformant. Max Jacob sera de l'Académie française et m'y recevra. « Te souviens-tu, me dira-t-il, de ce séjour dans mon château de la Loire ! Et quelle vie ! Bals, soupers, limousines, promenades sentimentales dans mon parc anglais (sans oublier les garden-parties). Il y avait là, ma foi, la comtesse. Parbleu, c'est vrai, la comtesse. Elle a bien vieilli, cette pauvre comtesse. Et la petite Marta Trompette des Français, qui est maintenant sociétaire à part entière! Et le duc, ce bon duc qui tapait tous les garçons d'hôtel! Ah! c'était le bon temps. » Mais l'heure du départ est venue. Max, sur le quai brûlant de la petite gare, me donne des conseils de mère de famille: « Ne te penche pas à la portière », « Ne descends pas en marche ». Et puis, c'est l'adieu des mouchoirs ». Je suis triste; à deux cents kilomètres de là, Paris m'attend. J'ai des manuscrits à lire à la Nouvelle Revue Française. Hélas ! que ferai-je ce soir?... |
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| Je n'ai plus maintenant qu'à remercier vivement M. Franz Hellens qui m'a permis d'évoquer un souvenir si agréable et d'offrir à Max Jacob cet humble hommage d'admiration et d'amitié. | ||
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GEORGES GABORY.
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Le Disque Vert.
2ème Année, N°2. Novembre 1923. |