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MAX JACOB, PEINTRE D'IMAGES.

Sommaire du
Disque Vert
Spécial Max Jacob

Couverture
Le Disque vert
Sommaire
Avant-propos
Max Jacob — Maxime Lelong
Max Jacob — Louis Vaillant
André Salmon
Benjamin Crémieux
Mélot du Dy
Pierre MacOrlan
Henri Hertz
Paul Fierens
Florent Fels
Jean Cocteau
Jacques-Emile Blanche
Jacques Porel
Odilon-Jean Périer
Georges Gabory
Philippe Soupault
Jules Supervielle
Franz Hellens
Henri Vandeputte
René Crevel
Marcel Raval
Robert Guiette
Jules Supervielle
Marcel Arland
Léon Delteil
Marcel Jouhandeau
Paul Meral
Emilio Cecchi
Corpus Barga
bibliographie de M.J.
Quelle est celle de mes collègues qui n'a pas souvent rêvé au petit bonnet de tulle. à la robe de jaconas et à l'amour dans une mansarde? Mais voilà ! Je crois au diable, il a tant fait pour moi ! Mémoires de Rigolboche.

La France est la grande école de dessin de l'Europe et du Monde entier. Mémoire de André Gide.

Nous n'avons à notre table
Point de femme c'est fort bien
Il serait agréable d'engendrer un orphelin ! Mémoires de Lacunaire.

Au temps de la folie. Il y avait déjà longtemps que j'avais oublié le nom des hommes et des villes. Et même, les visages et les odeurs ne faisaient plus résonner les ondes du souvenir. C'était la fuite le long du temps sans heures. Elles ne sonnaient que pour quelques inconnus. Un plaisir m'eût effraye comme la terre s'entr'ouvrant la nuit avec un bruit noir. Pour gagner ma vie, je vendais des chansons, la ferme des Wacques, à Craonnelle, ou vers la douce Dormoise; des chansons et des complaintes:

Celle du juif errant converti; celle de l'homme qui porte sa croix; celle des trois orfèvres; celle du maréchal Biron ; celle de la Société des Biroutes ; celle de Costal l'Indien; celle de la fille de l'Alcade; celle du marin de Bordeaux; celle du Mal Aimé; celle de Benjamin (l'idiot qui vendait des fromages) ; celle des Cagolles ; celle des filles de Loth; celle du Doudou ; celle des buveuses de café. Et toutes, rapidement épuisées, furent achetées par des Américains qui voulaient apprendre le français.

Mais les Français qui voulaient apprendre le français?

C'est alors que naquit Max Jacob et, depuis lors, il n'est plus permis à Milwaukee ou Wyoming de chercher dans un dictionnaire le sens de phanérogame ou de cinématoma.

Max, tout comme Hoffmann et André Malraux, ses cousins, possède un crâne phrénologique où chaque case est occupée par un ami. J'ai dit plus haut qu'il détestait les animaux. Dans un coin, le plus négligé de la mémoire, je suis représenté suivant la figure du caniche (symbole de la fidélité libertine et intermittente) ou plutôt, un caniche offrant un paquet de tabac de soldat. Max en fit un poème en forme de poire d'angoisse, et voilà l'origine de l'image d'Epinal, dont Max fut le bon pèlerin.

Max Jacob classique et pur comme La Fontaine.

Paul Morand.

Comme ces jeunes gens sont érudits ! M.. Filibuth n'en revient pas. « Quand on fait un tableau, a chaque touche, il change tout entier, il tourne comme un cylindre et c'est presque interminable. Quand il cesse de tourner, c'est qu'il est fini. » On voit comme c'est simple; ah ! si tous les peintres parlaient ainsi de la peinture, on n'aurait plus besoin de notices aux catalogues. Mais la composition, me direz-vous, que pensez-vous de la composition?

« Vous prenez un bout de cigare, ou une tache de vin, ou un étalon, ou un architecte. Avec un pinceau, vous étalez l'étalon, ou l'architecte, ou le bout de cigare et si quelqu'un vous demande: « Connais-tu la cathédrale de Saint-Benoît sur Loire ? », frappez-le avec la loi des complémentaires, et surgiront le spectre de Petrus Bord, la queue du chat Mürr, le poignard de Louise Collet, le violon d'Antonia, pièces a conviction. » Au timbre de sa voix, on reconnut Alfred Jarry, mais c'était une blague, car on avait oublié la quatrième dimension.

Le jour où Melle Lara me parla de l'analyse synthétique, je commençais à comprendre la peinture cubiste. Mais Max n'est pas cubiste. Il est né en 1876 à Quimper. Il a donc aujourd'hui trente ans. Il appartient à cette admirable génération qui... Les yeux doux et comme cherchant toujours une impression subtile qui pourrait passer a sa portée et ne pas être recueillie, le cheveu rare, il possède un nez qui remue sans cesse et qu'un index vient de temps en temps rappeler a la raison. La bouche, aimable et fine, s'arme facilement d'une moue dédaigneuse, ou, dans la confiance, devient enfantine et tendre. De petite taille, barbe soyeuse et blonde encore que rasée a l'américaine, il porte élégamment le carrick, réservant la culotte courte pour quelque raout (qu'il dit) chez les princesses et autres Nucingen, qui en attendent leur plus spirituel plaisir. Il fait rire, sans être badin, et semble avoir accaparé tout l'esprit du monde. Il le fait bien voir en sa peinture. On (qui, on?) avait décrété que la peinture ne devait plus être anecdotique; qu'il ne fallait plus mettre de personnages. La peinture pure, enfin. Mais le diable trouve toujours sa revanche, et ce que Max lui reprenait dans ses oeuvres littéraires, il le lui rendait en ses dessins; toutes les belles filles, les gommeuses, les chanteurs a voix, les ténors archaïques, le turf, Montmartre la nuit, Paris oui chante et notre belle province, comme dit le T. C. F., viennent danser sous son pinceau. Les salles de théâtre, avec les spectateurs congestionnés et la scène qui émerge d'un monde intérieur et apporte son miracle quotidien, où toute femme s'idéalise, où tout homme se ridiculise. Du café des Pierrots, on surveille la place Pigalle. Un cheval mange son avoine; une voiture, un agent, une contravention, au fond l'abbave de Thèleme, froide de sa fête nocturne. Des pêcheurs sur un banc remmaillant des filets. M. de Bergerac est mort et vous salue. Notre Dame-des-Briques ; et cela s'appelle je pense, en langage freudien: sublimation. Car il ne faut pas le dissimuler. Encore que légèrement influencé par Fra Angelico, Max Jacob est un peintre profane.

La nuit dernière, j'ai fait un rêve affreux. Dans une vieille maison sans lumière, je montais un escalier sans fin. A chaque palier, les portes s'entr'ouvraient. Un être qui portait un gros sac d'écus sur des jambes de grenouilles, un torse de homard surmonté d'une tête de chien à mâchoire de crocodile, ricanant, étendait vers moi une longue patte de mante religieuse terminée par des crochets. Je reconnus Arsenobensol, le démon qui punit les méchants critiques d'art et les écrivains libertins. Il faisait craquer entre ses mâchoires des graviers d'invectives, et je tombais en une chute confuse qui me faisait sonner les reins sur une cloche qui vibrait sous mes coups. (Il faudra que je demande à M. Jules Romains, qui est tellement intelligent, la signification symbolique de ce rêve.)

Soudain, un grand vieillard qui avait les yeux sans fond des Modigliani et des statues antiques, une bouche cruelle et le nez d'un tortionnaire polonais, arrachant un mur, découvrit une galerie profonde où s'entassaient parmi des tessons de bouteilles et des exploits d'huissiers: des cadres, des châssis, des cartons d'estampes. Le vieillard me fit signe de le suivre. A l'odeur de crottin séché qu'il dégageait, je reconnus M. Ambroise Vollard, qui jouit d'une grosse fortune et d'une réputation de négrier améliorée par la fréquentation des peintres. Il me montra des femmes de Rouault, avec des sexes plus répugnants que nature, des Renoir, dernière époque, avec leurs grâces de vieilles putains démodées; des Odilon Redon coulaient le long des murs.

Dans un coin, dansait une bulle de savon.

Elle recueillait tout le maigre jour d'un intérieur sombre avec prémeditation. Elle était colorée de vapeur d'eau, frêle, d'une matière qu'on eût voulu durable, tant elle était légère et dansante. Elle réfléchissait sur son globe: des pêcheurs bretons; au bois, Louis de Gonzague léger comme un bouquet; des paillettes aux feux féériques d'un théâtre comme il n'en est plus; Sylvia, qui perdit Bouchaballe, et la Dame Blanche qui trouve encore des amants dans les coeurs provinciaux. Toute la poésie ne serait-elle pas de faire chanter seulement les souvenirs, violon du diable de nos mélancolies. C'est toi qui fais vibrer, Max Jacob, la chanterelle qui mène en danse nos amours mortes.

Tous les dessins de Max semblent faits au printemps. C'est qu'ils naissent avec la même sollicitude que le soleil attendri donne aux prémices des œuvres qui feront sa gloire. Un dessin de Max ne peut faire penser à des choses graves. Lui qui manierait, comme pas un, les règles de la composition et les nécessités de l'espace à quatre dimensions, souhaite plaire et non édifier. Il garde sa gravité pour ses livres et pour sa vie. Mais, moine, il ne se refuse pas la joie de nous en donner. Je ne parlerai pas de gravité, mais de plaisir. Il est assis devant le bloc, à la fenêtre, tord la bouche et tire un bout de langue, comme un enfant. Est-ce trahir que d'affirmer qu'en une carte postale, un journal, le théâtre, un vieux dessin, il trouvera des thèmes à son dessin. Encore ne dirai-je pas s'il commence son oeuvre par le centre, non plus que les proportions dans lesquelles entrent la gouache, le jus de café et la cendre de cigarette, qui donnent à ses clairsobscurs des transparences rembrannesques. Car, il faut bien le dire, il y a aussi en lui du Rembrandt. Qui voudrait me démentir! Les siècles m'approuveront. On osa dire que le dessin était son violon d'Ingres. Médisance et pure calomnie. Même quand ii délaisse le pinceau,

les images tombent de sa plume. Et jamais Okousai, non moins fou de dessin que Max Jacob, ne créa une plus jolie ronde que

Les colliers de jais que font les hirondelles

ou encore l'adorable Utrillo de la rue Ravignan.

Max a toujours dessiné et les marges de ses manuscrits sont crépitantes de cascades, de légèretés de plume qui viennent le distraire. C'est un vieillard barbu perdu dans un zodiaque. Jésus et Putiphar. Lucien de Rubempré sourit à M. Gide et Clara d'Ellebeuse auprès de la Florise. Dessins de poète! Non. Un magicien en lui fait la pige au chrétien et ce qu'il enlève à ses livres, le met en ses dessins...

FLORENT FELS.

Le Disque Vert.
2ème Année, N°2. Novembre 1923.