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MAX JACOB ET L'ITALIE.

Sommaire du
Disque Vert
Spécial Max Jacob

Couverture
Le Disque vert
Sommaire
Avant-propos
Max Jacob — Maxime Lelong
Max Jacob — Louis Vaillant
André Salmon
Benjamin Crémieux
Mélot du Dy
Pierre MacOrlan
Henri Hertz
Paul Fierens
Florent Fels
Jean Cocteau
Jacques-Emile Blanche
Jacques Porel
Odilon-Jean Périer
Georges Gabory
Philippe Soupault
Jules Supervielle
Franz Hellens
Henri Vandeputte
René Crevel
Marcel Raval
Robert Guiette
Jules Supervielle
Marcel Arland
Léon Delteil
Marcel Jouhandeau
Paul Meral
Emilio Cecchi
Corpus Barga
bibliographie de M.J.
Les lecteurs italiens peuvent se contenter, pour connaître la biographie de Max Jacob, de la brillante esquisse qu'en a tracée Alberto Savinio, dans la Ronda, 4 année, 2 numéro. Celui-ci a décrit le romancier-poète tel qu'il l'a vu de ses yeux, à Paris, quand Max Jacob, aux temps d'indigence, confectionnait lui-même ses vêtements et vivait dans une hypogée - une cave plutôt - de Montmartre, en compagnie de deux tortues.

Alberto Savinio est trop perspicace pour attribuer à chacune de ses pages une valeur de document historique. Aussi peut-il se faire que, dans son esquisse, la vérité se soit un peu agrémentée de pittoresque. Qu'il y ait du vrai dans cette esquisse m'est prouve a suffisance par cette photographie de Max Jacob que j'ai sous les yeux

tête pelée, joues et lèvres glabres, gros nez à ampoule, deux sourcils qui semblent renforcés au carbone. Un des yeux fait son possible pour se soustraire à l'objectif; mais l'objectif est plus leste que lui et a cueilli dans l'oeil l'inflexion, le frémissement et, nous oserons dire, l'intention d'un clignement qui n'a rien de sacerdotal.

Quel clignement, grand Dieu! Malgré toute sa pénitence et ses retraites monacales, c'est à croire que Max Jacob soit reste le type décrit par Savinio : le jongleur, le poète des futilités et des calembours, l'acrobate métaphysique qu'il était avant que jésus, lui apparaissant au sortir d'un cinéma, lui dit de se convertir. Il a manifestement peu à envier à George Eobey et à Max Linder. Charlot semble un saint à côté de lui.

Il n'y a pas de surprise plus agréable que celle-ci: s'entendre annoncer, à contre-cœur, le converti classique que l'on voit déjà apparaître en tunique prophétique ou inquistoriale, d'allure tonitruante, et rencontrer au lieu de cela un humoriste ! Souvenons-nous à ce propos qu'un des plus solides ouvrages modernes d'apologétique: Orthodoxy, est écrit justement (chapeau bas, Messieurs !) par Chesterton, un humoriste de marque, et que, d'autre part, il était dans l'ordre des choses que les deux livres les plus faux de l'apologétique moderne: La Sioria di Christo et l'Omo Selvatico, eussent pour auteur (remettons le chapeau, Messieurs !) Papini, le plus échevelé des prophètes.

Nous devons être reconnaissants à Max Jacob de nous avoir conservé intacte, pendant quinze ans de religion, une physionomie de café-concert. En réalité, il n'abuse pas de la religion. Il ne veut pas convertir le prochain. Il ne fait pas de débauches, au moins littéraires, de sacrements. La religion n'entre dans ses livres qu'à titre de fantaisie ou de notes sentimentales, toujours des plus dépouillées d'ailleurs. Le fausset ironique et colloquial est le ton dans lequel il est vraiment maître. Parce qu'il sait fort bien jusqu'à quel point on peut avoir foi, il sait que la volonté et l'âme peuvent se purifier, mais que l'imagination est vagabonde et la chair faible. Sa ferveur, que nous ne songeons pas à mettre en doute, se voile en quelque sorte sous ces formes littéraires. Et si lui-même semble résolu à ne trouver bon que ce qui s'exprime par le moyen de ces formes, on ne comprendrait pas, nous dussions souhaiter qu'il dissimulât en lui le dadaïste, le fumiste et l'excentrique, et qu'il exagérât dans ses réflexes littéraires, l'homme de foi.

Il est assez probable que, transportée hors de ces particularités littéraires, sa foi serait une chose assez pâle et commune. Peu nous importe d'ailleurs qu'il recueille quelque jour les récompenses célestes comme un chrétien quelconque ou un bon converti qui monte au Paradis. Mais ce qui nous intéresse, c'est e savoir que, même en ce moment, il ne pourra s'empêcher de rire de son rire inimitable en voyant que Saint-Pierre d'affairement porte l'auréole de guingois. Son admission au ciel nous intéresse aussi, parce que nous sommes certains que les roses et les violettes qui ornent là-haut le trône de Sainte-Geneviève, seront entrelacées, dans un madrigal inattendu, avec toutes les fleurs des balcons mélancoliques et conscients de Montmartre et à celle en fil de fer des modistes. Saint-Pierre et Sainte-Geneviève ne s'en trouveront pas choqués.

Dans cette gracilité humoristique et féminine il trouve sa limite; maïs sa grâce est pourtant sa signification propre. Aussi dans le dernier livre que nous ayons lu de lui: Filibuth ou la Montre en or, son catholicisme se fait surtout valoir, d'après nous, par ses fantaisies et ses saillies et non point - ainsi que le voudraient certains critiques -comme principe de critique des moeurs. Si chez les habitants de la rue Gabrielle, chez la pauvre Madame Lafleur, lascive et ivrognesse, chez Madame Surckhardt, etc., etc., il a l'intention de décrire la pullulente corruption moderne, il importe de dire qu'il a choisi une forme de représentation trop complaisante.

De même, la palingénésie de M. Dur peut nous paraître trop évasive.

Une interprétation plus discrète lui convient. C'est là surtout que l'on recueille ce qu'il y a de meilleur dans son art, pour la notation heureuse d'une subtilité décadente et d'une immédiateté populaire et bon enfant. Du reste, il semble avoir indiqué la façon dont il préfère être lu. Il ne me semble pas qu'il soit possible de mieux caractériser son oeuvre en préparant aussi à la comprendre, qu'il ne l'a fat lui-même en inscrivant en tête du récent Roi de Béotie, la vraiment belle devise: «Toujours mieux écrire ».

EMILIO CECCHI.
(Traduit de l'italien par J. B.)

Le Disque Vert.
2ème Année, N°2. Novembre 1923.