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LE MULTIPLE GÉNIE DE MAX JACOB.

Sommaire du
Disque Vert
Spécial Max Jacob

Couverture
Le Disque vert
Sommaire
Avant-propos
Max Jacob — Maxime Lelong
Max Jacob — Louis Vaillant
André Salmon
Benjamin Crémieux
Mélot du Dy
Pierre MacOrlan
Henri Hertz
Paul Fierens
Florent Fels
Jean Cocteau
Jacques-Emile Blanche
Jacques Porel
Odilon-Jean Périer
Georges Gabory
Philippe Soupault
Jules Supervielle
Franz Hellens
Henri Vandeputte
René Crevel
Marcel Raval
Robert Guiette
Jules Supervielle
Marcel Arland
Léon Delteil
Marcel Jouhandeau
Paul Meral
Emilio Cecchi
Corpus Barga
bibliographie de M.J.
C'est à la fois sous tous ses aspects qu'il faudrait le saisir, pour rendre pleine justice à l'auteur du Cornet à dés, de la Défense de Tartuffe, « roman mêlé de poèmes », à l'auteur de Filibuth et du Terrain Bouchaballe, le plus long de ses poèmes épiques en prose, destine - dira-t-on - au guignol. Écrivain généreux, multiple et versatile, il reste partout dans la vérité du poète, quelle que soit la forme où sa fantaisie l'incline. La variété de son génie seule déconcerte. On le classerait (vaguement) entre Montaigne, Henri Heine, Homère et Paul de Kock.

Un Dimanche à Guichen, chapitre I de Bouchaballe, débute ainsi: « Quand M. Simonnat plaida près de la ville pour sa découverte d'anthracite, Guichen se mirait dans les flots turbulents du jet et de la Tille, se carrait dans ses collines. M. Trouillard poète, qui joue de l'accordéon chez sa mère, imprima dans le Petit Guichanto.s: « Laissez son cuivre au Harz et son fer à l'Escaut »... Dans les trois pages suivantes, le lecteur effaré, et qui se demande: « pourquoi, mon Dieu ! nous raconte-t-on que M. Trouillard joue de l'accordéon chez sa mère? »arrête son regard sur les noms de Melle Rose Gaufre, de M. Lecourbe, maire ; de Guillaume-Henri Pancrasse, « conseiller municipal, ancien lyedeau, entrepreneur de bâtisses lorsque Louise Ladénat se mixtionnait avec des saltimbanques... » ; et Max Jacob semble, pêle-mêle nous jeter sous les yeux M. Goin, savant agriculteur, un M. Carent, un M. Hélary, une Mme de Revasy et ses demoiselles. Durant trois cent dix-neuf pages de ces deux volumes de Bouchaballe, ces petits personnages, ces « fantoches » et bien d'autres (gémit le lecteur éberlué I) vont bavarder sans répit, se mouvoir sur place en onze denses tableaux, ou fort longs chapitres, et ne nous diront que « des choses €ans intérêt », pour moi, public, qui cherche dans un roman des images condensées, organisées, touchantes et pathétiques de la vie. « Quel tohu-bohu ! »

Pour d'autres qui prêtent une oreille curieuse et sympathique à tous les bruits de la terre, Max Jacob, poète et notateur des mille accents de la voix humaine, semble en rendre comme nul autre, la qualité. Sans se cacher. Toujours présent, là, derrière le phonographe, avec son monocle, sa face congestionnée, rieuse; avec sa mélancolie, son bon rire, sa pitié, et cet étonnement inépuisable de l'observateur qui croit en Dieu, se préoccupe des fins dernières de l'homme... craint le diable et les flammes de l'enfer.

En lisant certains passages de Bouchaballe, où Max Jacob semble se moquer de la composition. mais, croyons-nous, maître d'une esthétique très réfléchie, -déroule un film tel qu'il l'a tourné; coupant de-ci, de-là, recollant, rajustant à peine, trop confiant dans l'intelligente du spectateur auquel il s'adresse-nous nous croyons assis dans le parc de Vichy, près des sources: lieux où, peut-être, nous entendîmes le plus de conversations hachées (burlesques, plates, folles, mystérieuses), dans tous les dialectes des provinces de France.

Un écrivain célèbre, de grand talent, que nous priions d'écouter ce qu'entre deux verres de Chomel se disaient, près de nous, des bourgeois, braves gens du sud-ouest de la France, nous avouait qu'il n'entendait jamais rien, l'on ne lui racontait jamais rien; que pour ses ouvrages, d'ailleurs, ce serait un « maigre butin ». Oh! oui ! mais il y a aussi de jeunes écrivains qui se passionnent, s'évertuent encore à interpréter la pensée de Pascal, s'acharnent l'un contre l'autre pour défendre le Vrai, et qui croient demeurer sur la cime. Pourtant, ces altières disputes ne valent qu'en tant que ces exégètes nous apprennent quelque chose d'humain... Quant à Pascal, notre opinion est faite ou ne le sera jamais. Lui aussi, Max Jacob, en a une sans doute sur Pascal! Il préfère nous renseigner indirectement sur soi-même, en rendant avec une richesse, une abondance incroyable de moyens, l'esprit d'une petite bourgade, microcosme qu'il considère à la fois comme l'entomologiste des insectes, ou comme Granville, le dessinateur, voyait les hommes. Ses romans ne sont pas concevables, ils sont incompréhensibles, si l'on ignore le poète. Si l'on ne l'y voit pas, ce poète, tant pis! Fermez le livre.

Entre Montmartre, la basilique du Sacre-Cœur, Montparnasse et la province où il est né -juif de Bretagne, converti au catholicisme; sorte d'artiste issu de quelque École de Pontaven, ami des cubistes, ayant un pied dans tous les cénacles, Max Jacob a tant inventé, tant donné sans compter, que l'on ne sait encore, ou l'on ne veut pas le dire, combien les plus applaudis de ses confrères lui doivent, les voies qu'il leur ouvre. Et quel goût sûr !

Il se présente à nous comme peut-être le plus original prosateur et poète, celui qui a le plus à dire; certes, qui se soucie le moins de s'astreindre aux formules adroites et captieuses par lesquelles les auteurs les plus difficiles en apparence gagnent les suffrages moyens.

Mais Max Jacob passe pour un auteur comique. Sa bouffonnerie est sans doute ce qu'il y a de moins aisé à définir et à analyser. Son comique triste éveille un demi sourire, dont peu de gens sont capables; peut-être parce qu'il laisse parler ses personnages sans les commenter, ne souligne jamais.. Rien de plus dangereux pour un écrivain aussi individuel, que de se dissimuler, que de feindre de ne pas guider le lecteur, au moins par la ligne de la composition.

Enfin, deux écueils redoutables aujourd'hui: l'apparence du réalisme, la psychologie dans le vulgaire; le quotidien, le terre à terre. Sa stylisation, si l'on peut encore avoir recours à ce mot, est subtile, savante et si spontanée à la fois, que l'on est dupe de l'artifice. Max recrée un monde qui a la physionomie du réel, une vraisemblance... poétique ; Si l'on s'y laisse prendre, on est perdu. Transportez cet art-la dans un autre milieu, supposez les Guichantois du Terrain Bouchaballe costumés en personnages moyenâgeux, n'aurez-vous pas un poème héroï-comique tout prêt pour l'opérette? Un Œil crevé idéal. Mais il faudrait le musicien. Francis Poulenc peut-être? Supposez-les costumés à la grecque, portant les noms légendaires et classiques de l'Iliade et de l'Odyssée, comme ceux de la Belle-Hélène. Et trouvez un compositeur...
le Disque Vert

textes
de Jacques Emile Blanche

Le multiple génie de Max Jacob
(Lettres et Opinions sur Freud)

JACQUES-EMILE BLANCHE.

Le Disque Vert.
2ème Année, N°2. Novembre 1923.