le disque vert revue de Franz Hellenschercher le Disque Vert de Franz HellensLe Disque Vert - signaux de France et de belgique - indexSigmund Freud et la psychanalysele disque vert dir. franz Hellens recits de rvesle Disque Vert celebre Max Jacobsignaux de france et de belgique dir. paul gustave van heckele disque vert dir. franz Hellens le suicide est-il une solution?le disque vert dir. franz Hellens Charlotle disque vert dir. franz Hellenstable des auteurs du disque vert dir. franz Hellens et de signaux de france et de belgique dir. paul gustave van hecke

EXTRAITS D'ÉTUDES PUBLIÉES SUR LAUTRÉAMONT:

LAUTRÉAMONT.

Aujourd'hui,l'œuvre de Lautréamont, ainsi que celle de Rimbaud, se révèlent de plus en plus importantes dans la littérature de leur époque - qui ne s'était pas aperçue de leur naissance miraculeuse. A juste titre ils sont considérés à présent comme les précurseurs de la nouvelle sensibilité poétique qui livre de vraies batailles pour conquérir son droit à l'existence.

Lautréamont publia, chez des éditeurs peu soucieux de les faire connaître, deux livres : Les Chants de Maldoror en 1868, et Poésies en 1870, cette brochure n'étant du reste que la préface-manifeste au livre de poèmes qui devait paraître peu après et qui n'a pas vu le jour.

Il semble que nul à cette époque ne se soit avisé de la valeur de ces ouvrages qui, cependant, ainsi que nous l'apprennent les lettres de Lautréamont, furent envoyés aux « lundistes ». Ce fut Rémy de Gourmont qui, trente ans après, signala aux curieux de lettres, aux amants de la nouveauté, l'œuvre étonnante du Comte de Lautréamont. Léon Bloy l'admirait également, mais ces deux éminents stylistes ne réussirent point à faire connaître les Chants de Maldoror au delà d'un petit cercle d'initiés. Il fallut la renaissance poétique actuelle pour dresser Lautréamont comme un phare aux deux tiers du XIXe siècle, sitôt après Baudelaire, sur le même parallèle que Rimbaud.

A part les quelques pages de Rémy de Gourmont, je ne connais aucune étude de l'œuvre de Lautréamont. A cela rien d'étonnant car l'on sait que les critiques parlent tous des mêmes œuvre s, étayant leurs opinions par celles des autres, si bien qu'il semble que le tableau officiel de la littérature française depuis mille ans ait été composé au hasard des dés.

Nous avons donc l'œuvre la plus déconcertante comme un aérolithe fragment d'un astre de diamant tombé en quelque nuit sacrée au milieu d'une place publique. Une légende, créée semble-t-il pour expliquer l'œuvre, prétend que Lautréamont est mort fou. Rien de moins établi. Rien de plus évident d'autre part que l'exaspération lyrique des Chants de Maldoror, toujours secrètement nourrie par une pensée profonde, que l'argumentation critique, ironique et dialectique des Poésies témoignent d'une santé intellectuelle des plus solides et d'un équilibre mental des plus sûrs.

Le ton étrange et véhément des Chants de Maldoror est l'expression (l'une force lyrique servie par une puissance verbale inouïe. Une âme de flamme s'est passionnée au spectacle du mal, de l'hypocrisie et du crime. Lautréamont flagelle férocement les croupes vicieuses, les. échines serviles, les visages louches, les ventres monstrueux - et son éloquence surhumaine a les accents des prophètes d'Israël et du Dante, le vengeur de Dieu.

Quelle poigne de fer ! Comme il secoue tous les pantins du crime ! Comme il élève jusqu'au tragique le plus sublime ses visions infernales

Dans l'emportement de sa fougue dramatique il semble parfois épouser la fureur de son héros et éprouver les voluptés nocturnes du vampire.

Mais Les Chants de Maldoror, Rémy de Gourmont l'avait bien vu, sont plus remarquables peut-être-par « la nouveauté et l'originalité des images et des métaphores, par leur abondance, leur suite logiquement arrangée en poèmes.» Par là encore il se révèle comme l'ancêtre de tout un mouvement poétique moderne.

Non seulement Lautréamont répugne, connue tout véritable écrivain, aux associations de mots toutes faites, aux lieux communs, aux banalités, mais encore et surtout on peut admirer la façon dont son imagination prodigieusement active sut créer des images littéraires : équivalences entre des éléments appartenant à des catégories différentes.

Il n'est que d'ouvrir les Chants de Maldoror pour y ramasser les exemples à pleines mains. En voici dont le second terme est d'une belle netteté réaliste : Les mystères au fond desquels notre existence étouffe comme un poisson au fond d'une barrique - Dans un moment d'égarement je pourrais te prendre les bras. les tordre comme un linge lavé dont on exprime l'eau, ou les casser avec fracas comme deux branches sèches - Vieil océan... tu ressembles proportionnellement à ces marques azurées que l'on voit sur le dos meurtri des mousses; tu es un immense bleu appliqué sur le dos de la terre : j'aime cette comparaison - La houle de l'émotion secouait sa poitrine, comme un cyclone giratoire soulève une famille de baleines -Remets tes pleurs dans le fourreau.

D'autres dont l'élément lyrique est une auréole sur la réalité : Sa main palpe k sein. de l'espace - Les membranes vertes de l'espace - Les paupières ployant sous les résédas de la modestie - mes yeux endoloris par l'insomnie éternelle de la vie.

Puis c'est la trouvaille continue d'épithètes d'une vigueur homérique : L'homme à la chevelure pouilleuse - l'homme à la verge rouge - l'homme aux épaules étroites - l'homme à la prunelle de jaspe - l'homme aux lèvres de bronze - l'Éternel à figure de vipère. Il appelle aussi ses personnages : adorable grenouille, poux vénérable, etc.

Avec un sens très sûr de la force à donner au dessin de l'image, il insiste certaines fois sur les attributs des choses. Il écrit par exemple : La suie qui remplit l'intérieur des cheminées.

Dans tout ceci, point de rhétorique, point de mécanique artificielle du langage. A chaque fois, et selon les diaprures diverses de son inspiration, Lautréamont emploie les mots et les images qui conviennent.

*

L'ironie, par exemple, et son proche parent l'humour, lui fournissent les ressources délicates des dissonances, si employées par la musique moderne. Une scène tragique se dénoue par une phrase d'un comique achevé. Quand vous entendrez se lamenter le vent d'hiver, écrit-il, dites

«Ce n'est pas l'esprit de Dieu qui passe : ce n'est que le soupir de la prostitution uni avec les gémissements graves du Montivé de'en » Enfants, c'est moi qui vous le dis. Alors, pleins de miséricorde, agenouillez-vous; et que les hommes, plus nombreux que les poux, fassent de longues prières.

Une autre fois, il coupe un noble mouvement d'indignation par ces mots : « Allez la musique ! » Ou bien ailleurs par cette remarque, faite en aparté : « J'aime cette comparaison». Il écrit aussi : c Ne faites pas preuve de manque des convenances les plus élémentaires envers le Créateur. Repoussez l'incrédulité : vous me ferez plaisir. »

.Ainsi qu'on le conçoit, l'ironie doit fréquemment se transformer en sarcasme chez ce passionné, ce flagellateur inspiré. S'adressant à Maldoror qui vient de se plonger dans une scène de vampirisme, il lui dit avec un froid de couperet:

En même temps, tu auras fait du mal à un être humain e. tu seras aimé du même être; c'est le bonheur le plus grand que l'on puisse concevoir. Plus tard, tu pourras k mettre à l'hôpital car le perclus ne pourra plus gagner sa vie. On t'appellera bon, et les couronnes de laurier, et les médailles d'or cacheront tes pieds nus, épars sur la grande tombe à la figure vieille.

De ces mouvements, nous n'en retrouverons plus dans Poésies - qui est, ne l'oublions pas, non plus un livre de poèmes, mais une préface-manifeste, éminemment critique, aux « poèmes » qui n'ont pas paru.

Ici, la thèse de Lautréamont est qu'au lieu de chanter le désespoir il faut apporter aux hommes des paroles de réconfort, de paix et de sérénité. Aussi fait-il une critique serrée des penseurs de désespérance : soit chrétiens, comme Pascal, soit désabusés, comme La Bruyère, soit douloureux comme les Romantiques. Il n'y va pas de main-morte, et il est de ces énumérations des «grandes Têtes Molles de notre époque.des femmelettes, Chateaubriand, le Mohican-Mélancolique, Edgar Poe, le Mameluck-des-Rêves d'Alcool, Victor Hugo, le Funèbre-Echalas-Vert, etc.» qui auraient plu à Nietzsche, philosophe à coups de marteau, - avec lequel, d'ailleurs, Lautréamont se rencontre étrangement par sa volonté optimiste.

Avec une désinvolture charmante et un esprit que l'on a beaucoup loué chez Jules Lemaître faisant le même satire, quoique avec bien moins de profondeur, un quart de siècle après -Lautréamont « retourne » les pensées des grands moralistes afin de les adapter à sa nouvelle argumentation. Très loyalement, il nous prévient d'ailleurs de la fantaisie qui l'anime:

J’écrirai mes pensées avec ordre, par un dessein sans confusion. Si elles sont justes, la première sera la conséquence des autres. C'est le véritable ordre. Il marque mon objet par le désordre calligraphique.

Plus loin il remarque : « Le résultat (des descriptions infernales de Dante et de Milton) est mauvais. Leurs ouvrages ne s'achètent pas». Retournant, sans la citer, le pensée de Pascal sur l'homme roseau pensant, il conclut:

«L'homme sait que son règne n'a pas de mort, que l'univers possède un commencement. L'univers ne sait rien, c'est tout au plus un roseau pensant ». Quelques lignes plus loin il déclare: « Un pion pourrait se faire un bagage littéraire en disant le contraire de ce qu'ont dit les poètes de ce siècle. Il remplacerait leurs affirmations par des négations. Réciproquement... Je ne le défendrai pas». Ce qui ne l'empêche pas d'écrire trois lignes plus bas:

Si la morale de Cléopâtre eût été moins courte, la face de la Terre aurait changé. Son nez n'en serait pas devenu plus long.

Maintenant que voici mise en lumière l'ironie constante de Lautréamont, l'opinion de Rémy de Gourmont paraîtra bien légère lorsqu'il disait : Parmi de très curieux passages, se révèle l'état d'esprit d'un moribond qui répète, en les défigurant dans la fièvre, ses plus lointains souvenirs, c'est-à-dire pour cet enfant les enseignements de ses professeurs. »

A ceux qui ne l'aperçoivent pas, il faudrait montrer aussi l'unité profonde de l'œuvre de Lautréamont, dont les deux livres sont deux faces opposées, mais perpendiculaires au même axe. Cet axe, c'est à n'en pas douter le problème du mal.

Lautréamont frappé en pleine jeunesse comme sur un champ de bataille avait une œuvre formidable à accomplir.

S'il avait vécu, il aurait aujourd'hui l'âge d'Anatole France. Nous l'aurions pu connaître.

Qu'on songe cependant à la trace qu'a laissée ce grand visionnaire. Son admirable verve lyrique, sa force tragique et sa suprême ironie témoignent qu'il était de la grande race des Shakespeare et des Dante.

Comme de ce dernier on peut dire de lui:

Eccovi l'uomo che stato al inferno

PAUL DERMÉE.
(L'Esprit Nouveau, N° 20).

Le Disque Vert.
4ème Série, N°4. 1925.