Paul Desmeth 1884 - 1970paul desmeth un rite de l'amitié la nuit efficace
Paul Desmeth 1884 - 1970 - Le disque vert - La nuit efficace ou Construction


QUELQUES LIVRES.


PAUL VALÉRY : Variété (N. R. F.).

C'est un ouvrage dont le titre pourrait être aussi bien Ensemble et qui est composé de réflexions sur l'activité de l'esprit dans la Science, dans l'Art, en Europe et même dans une société mondaine. Il constitue un exposé de quelques-uns des titres de gloire de l'Europe. (Jai cité ce titre d'Ensemble parce que je le recommandai naguère, mis au pluriel et pris dans une acception un peu différente, à mon ami Franz Hellens pour cette revue, je l'aime parce qu'il est à la fois très compréhensif et effacé).

Paul Valéry qui nous raconte l'histoire de sa pensée est aussi un médecin de l'âme, celui qu'il nous fallait après la guerre. Inoubliables sont par exemple les pages sur la musique, sur la poésie absolue, sur les tentatives d'établir une cosmogonie, que complète la note sur Pascal. Valéry est surtout remarquable par la réunion, qui est très rare de la profondeur de la pensée, de la force de l'analyse, de la perfection et de la richesse de l'expression. Certaines pages de Variété, de même que la soirée avec M. Teste exposent l'état de conscience qui me paraît initial dans l'espèce de réforme littéraire qui peut porter son nom et qui fut d'abord celle de Mallarmé. Lui-même n'en a-t-il pas préparé involontairement l'aveu dans un passage de l'Introduction à la méthode de Vinci? « Intérieurement, il y a un drame. Drames, aventures, agitations... » et plus loin « Ils (les manuscrits de Léonard) nous font deviner par quels sursauts de pensée, par quelles bizarres introductions des événements humains et des sensations continuelles, après quelles immenses minutes de langueur se sont montrées à des hommes les ombres de leurs œuvres futures. » Le point d'origine pour Valéry est la conscience de l'insuffisance du langage ordinaire et des images séparées à l'égard de l'inspiration ou plus généralement de l'âme. De plus il y a« le défaut évident de toute littérature de ne satisfaire jamais l'ensemble de l'esprit » mais ce reproche, il pourrait l'adresser aussi à la musique et à l'algèbre.

Je rapproche deux citations prises dans Variété: « Ecrire devant être, le plus solidement et le plus exactement qu'on le puisse, de construire cette machine de langage où la détente de l'esprit excité se dépense à vaincre des résistances réelles, il exige de l'écrivain qu'il se divise contre lui-même. C'est en quoi seulement et strictement l'homme tout entier est auteur. Tout le reste n'est pas de lui, mais d'une partie de lui, échappée, » et, « au contraire des poèmes, un roman peut être résumé, c'est-à-dire raconté lui-même..., il contient donc toute une part qui peut à volonté devenir implicite ».

La jeune Parque est née, pendant la guerre, du besoin général de se créer un refuge, de surpasser les événements. Les alexandrins symétriques, composés de mots nobles, et l'éclat des images séparées y suggèrent tout comme la musique, une suite d'états d'âme, puisqu'il n'y a pas d'action excepté cette suite, c'est-à-dire de durer et naturellement de changer, d'être. Cette conception du poème oblige à remplir certaines formes données, reconnaissables : alexandrins, stances, strophes, dont l'ordonnance est propagée par le discours. Sans elles il n'y aurait pas de base.

Mais n'y-a-t-il pas une catégorie de poèmes où celle-ci est constituée par une synthèse préalable, un ensemble d'images ou de scènes, de faits, significatifs parce qu'ils se tiennent? Il est possible de les penser sans les vers ou sans prose qui les revêtent, de les détacher d'eux (il en est que le vers alourdirait et qui prennent la forme du conte ou celle du théâtre). Le poème sera l'accompagnement et l'ornement mental par exemple de tel phénomène atmosphérique dont il est une interprétation et qui détermine sa durée, ou bien il sera le noyau visible de souvenirs, d'idées, de sensations périssables et secrètes (toutes ne sont pas encore nées). Le fond y commande absolument la forme qui est variée et est constituée généralement par des vers réguliers, libres. J'oppose ici la poésie mythologique moderne, d'où naturellement sont exclues les figures de la mythologie ancienne, à la poésie lyrique et à la savante. Elle est fondée sur le naturalisme.

Note et Digression (1919) est un commentaire de la jeune Parque (1917) et de La Soirée avec M. Teste (1896) tout autant que de l'Introduction (1894) Valéry y reconnaît la notion de loi qui est un sentiment et se confond avec celui de durer. Il est distinct des idées des lois particulières, plus ou moins changeantes, qui expriment des rapports. « Toutes choses se substituent » ne serait-ce pas la définition des choses? « Tout notre raisonnement se réduit à céder au sentiment » a dit Pascal de l'acte de raisonner. Valéry oppose aux événements et aux choses l'acte ou le sentiment d'être qui est un absolu. « Il n'y a pas d'acte du génie qui ne soit moindre que l'acte d'être. Une loi magnifique habite et fonde l'imbécile; l'esprit le plus fort ne trouve pas mieux en soi-même. »

« Le caractère de l'homme est la conscience; et celui de la conscience, une perpétuelle exhaustion, un détachement sans repos et sans exception de tout ce qu'y paraît, quoi qui paraisse. Acte inépuisable, indépendant de la qualité, comme de la quantité des choses apparues, et par lequel l'homme de l'esprit doit enfin se réduire sciemment à un refus indéfini d'être quoi que ce soit. » C'est la règle de vie de certains Hindous.

Mais le fait d'être, de durer qui est un bien implique un certain ordre des choses et que quelques-unes au moins agissent. Le soleil luit, la terre tourne. Agir en vue du Bien est la vraie règle de vie.

Léonard de Vinci, artiste de génie et savant de mérite est un créateur d'ordres. Son secret qui est celui des inventeurs est dans les relations qu'il à trouvées « entre des choses dont nous échappe la loi de continuité ».

Cette notion de loi, ces idées des lois, du Bien, et d'ordre, sont bien connues des mathématiciens et des philosophes depuis Platon. M. Valéry, maître d'un style, a constitué pour elles un nouveau temple de langage.



Paul Desmeth.
Le Disque Vert. (4e série)
N°1 - Janvier 1925.