Paul Desmeth 1884 - 1970paul desmeth un rite de l'amitié la nuit efficace
Paul Desmeth 1884 - 1970 - un rite de l'amitié. Le disque vert


Un rite de l'amitié.


Dans le bonheur incomplet, primaire, qu'amène la détente après une période de deuil ou d'isolement douloureux, d'ordinaire il entre une tendresse générale, humaine, et la conscience de la solidarité, celle aussi de la multiplicité des rapports accessibles. Un événement nouveau qui suit, désiré plus ou moins consciemment, et comme part de dédommagement, donne un bonheur certain, particulier. Quand cet événement est d'imagination et renouvelable, s'il a rempli presque sans contrôle l'esprit du sujet, au moins la première fois, à cause de la force de son désir et de sa perception, il conquiert une certaine réalité. Mais déjà par sa signification il vaut le réel.

Un survivant dont l'ami était mort trop loin et rapidement et qui n'avait pu le revoir même après, souffrant par surcroît de ce que l'histoire de son amitié restait inachevée, eut au bout de quelques années la consolation d'un pareil complément inattendu. Le disparu étant de beaucoup l'aîné et le plus compréhensif avait soutenu moralement l'autre sans s'imposer et peut-être même sans s'en douter. Cette seconde époque purement idéale de leur amitié eut un effet analogue.

Dans les périodes où il préférait l'intimité et une certaine concentration, périodes ordinairement de temps sombre, humide, doux, le survivant ne sortait que le moins possible de son faubourg et même de son quartier. Il y jouissait à la fois de sa liberté et de sa dépendance normale du groupe, de l'unité que constituent les habitants d'un quartier.

L'esprit de quartier ou celui de faubourg qui alterne évidemment avec celui d'expansion et de mouvement est entretenu aussi par la vie populaire ou par le spectacle réconfortant de celle-ci dans certaines rues surtout à la fin de la journée. Ainsi le survivant fut amené à connaître ou peut-être seulement à revoir un homme qui lui parut plus que n'importe quel autre retiré et comme engagé dans la ville et modifié par elle. 11 était tailleur pour une clientèle de quartier. En réalité, le survivant fut attiré seulement par la maison petite et sombre de cet homme.

Il avait décidé de l'employer, mais s'était réservé d'acheter l'étoffe de son vêtement. Il arriva dans la boutique un jour d'hiver. Une femme le reçut qu'il devina la maîtresse de la maison, la femme du tailleur. Elle paraissait d'un certain âge. Il fut touché du calme, même de la sérénité de son visage pâli, fort, un peu rude. Cependant le tailleur parut. Il était encore jeune mais fort chétif, maigre et pâle. Sauf sa chevelure châtain clair, soignée, longue, abondante, tout son être avait été contrarié dans son développement, diminue par sa vie obligée et par le milieu. Le dos qu'il avait très voûté le faisait paraître plutôt petit, et il se tenait debout les jambes un peu pliées. Il avait le nez droit et mince.

Il était sorti d'une chambre qui, avec la boutique au plafond bas encombrée de vêtements et de pièces de drap sur le comptoir et aux murs sur des rayons et à des patères, ce qui faisait que les bruits y étaient assourdis et l'air confiné, constituait le rez-de-chaussée.

Le survivant eut pour cet homme non de l'antipathie mais la répulsion naturelle pour qui n'est pas sain. Ainsi il n'en eut pas honte.

Le tailleur ne se décidait que difficilement à parler et le faisait évidemment avec fatigue ; et il regardait d'abord assez longuement la personne comme si elle eût pu le comprendre à son regard.

Il s'approcha de son client et prit les mesures pour son vêtement. Le survivant sortit dès qu'il le put.

Dans ses visites suivantes, sa répugnance fut atténuée d'abord par un peu de pitié, à cause de l'estime qu'il prit pour cet ouvrier consciencieux, et qu'il savait fort occupé. Une fois, le tailleur, debout devant lui, corrigeait des pièces du vêtement qu'il essayait. Il entendait sa respiration sifflante; lui-même respirait avec gêne parce qu'il était dégoûté de l'air vicié de la chambre. Or le tailleur lui prit la main inopinément pour lui faire plier le bras, faire jouer la manche (il n'aimait pas à parler). Le survivant qui restait passif subit avec étonnement le contact d'une main fine d'où rayonnait la chaleur d'une vie modérée avec laquelle il sympathisa. Seuls les os minces et trop saillants de cette main lui rappelaient les premières idées de faiblesse et de souffrance. Sa compassion subsistait, mais en réalité, cet homme, il le considérait comme son égal ; il était devenu son ami. L'extension de sa sympathie par cette rencontre le satisfit comme si elle eût été son œuvre seulement. Il sortit en remerciant intérieurement et naturellement le tailleur et sa femme de ce changement qu'ils avaient précipité.

Quelques semaines après, il se trouvait dans une rue du Centre, le quartier le plus vénérable de la ville, avec un de ses parents plus âgé que lui, qui lui ressemblait et qu'il préférait.

C'était encore l'hiver, mais dans une sorte d'avant-printemps, et dans un jour où l'air renouvelé, apporté par le vent, et redevenu immobile, reste étranger, extraordinaire. Les deux parents allaient vers un but connu mais imprécis, comme on recommence ou reconnaît un passage ou un thème presque oublié. Ils entrèrent assez soudainement dans une maison qui ressemblait à celle du tailleur, mais qui était plus ancienne, plus claire et où l'atmosphère était plus favorable. Elle avait sans doute servi pour le commerce. Dans la première pièce — le plafond en était bas — les meubles que le survivant vit le firent penser à son ami. C'était ce goût qu'il avait aimé. Une porte était ouverte à gauche. Les deux parents entrèrent dans la seconde pièce au fond de laquelle leur ami disparu était étendu immobile, les yeux fermés, dans un grand lit. Il était extraordinairement pâle, et sans doute, il était mort.

Une religieuse encore jeune, vêtue de noir, était étendue à son côté, et ne bougeait pas. Mais soudainement, elle se leva et se retira lentement.

Le survivant était soulevé d'une joie extraordinaire. Soudain, il s'aperçut que son ami vivait et le regardait avec douceur, et il s'avança précipitamment vers lui, prit seulement sa main qui pendait et la brisa avec ferveur. Le parent était de l'autre côté, et il embrassait le moribond qui ne le regardait pas. Enfin comme si celui-ci fût mort seulement alors, cette scène prit fin, ou bien le survivant en perdit conscience.



Paul Desmeth.
Signaux de France et de Belgique.
N°7 - Novembre 1921.