Paul Desmeth 1884 - 1970paul desmeth un rite de l'amitié la nuit efficace
Paul Desmeth 1884 - 1970 - Le disque vert - La nuit efficace ou Construction


LA NUIT EFFICACE OU CONSTRUCTION.


Les trois personnages de ce récit n'ont pas de culture véritable; plus précisément, ils négligent l'ouvre d'art écrite et la connaissance poétique. On ne doit les considérer qu'à ce point de vue ; ainsi aucun d'eux n'est absolument ridicule, surtout la femme, une servante. Ils habitent une grande ville. Considérons-y, de préférence proche de la banlieue, un îlot où une rangée de maisons. C'est l'unité en rapport avec ces personnages qui sont de la foule, de la grande majorité. La faculté de connaissance et de création poétiques est faible ou latente, incomplète chez la plupart. Elle est universelle; l'amour véritable l'implique. Tout homme pour avoir vécu poétiquement dans certains songes pourrait atteindre à l'atmosphère même difficile, étrange, d'un poème, au moins en deviner la qualité. Et dans la veille, le souvenir vrai, essentiel est un état, un ton de l'âme, comme dans le songe et comme il y a telle nuance ou une série de telles nuances accordées; il colore ou plutôt il tonifie la matière des souvenirs superficiels, des images. Sans doute l'homme ordinaire n'a conscience que de peu de tons spirituels, et vaguement; il connaît par la sensation habituelle, vague, qu'il a de son corps, le milieu dont il dépend, mais il y attache plutôt des sentiments.

Or le poète, l'artiste, est adapté plus consciemment, plus passionnément et plus librement à un milieu dont il donne le ton foncier et revêle des ressources pour l'âme, où il réalise la connaissance poétique. Évidemment le poème n'en est jamais un équivalent ni celui du souvenir vrai, dynamique, d'un milieu étranger ou d'un état de la personnalité. Qu'il ait au moins la grandeur de l'impersonnalité par une action inventée et une forme significative si adéquate à une atmosphère créatrice qu'elles puissent la suggérer!

Par exemple, c'est dans la période des plus longues nuits après le solstice d'hiver que se placent les scènes suivantes.

Une fois, un des deux hommes, le plus âgé et le plus riche, qui s'appelait Semblant, reçut chez lui pendant quelques jours l'autre, un habitant d'une grande ville de la province. Semblant, dont il suffit d'indiquer le caractère, c'était surtout la constance et la bonté implantées dans un corps un peu épais. Il remplissait un emploi auquel sa fortune lui eût permis de renoncer. L'invité, un jeune homme appelé Laude, avait la profession d'intermédiaire pour des ventes de la main à la main. Semblant l'avait employé et il le recommandait.

Après les fêtes de Noël, les deux amis décidèrent de passer une soirée chez eux. Le temps était fort humide. L'après-midi, Semblant était sorti avec Laude. Des rythmes très différents les caractérisaient dans la marche. Laude était un nerveux.

Ce soir-là tous deux, l'un plus que l'autre parce que Laude s'était refroidi, mais il n'en avait encore que la crispation préliminaire, se livrèrent à l'intimité d'une chambre bien chauffée et confortable — la table y était restée mise — Semblant y mitonnait encore — à côté d'une nuit lourde, muette, efficace, du solstice. À cause de l'indisposition de Laude la conversation languit. Laude, qui avait appris ou traité beaucoup d'affaires et qui était très bien apparenté, savait la rendre intéressante pour Semblant. Cette fois, coupant court, il le prévint qu'il se coucherait tôt. C'est peu après que la servante entra. Et le paternel Semblant lui demanda de placer tout à l'heure dans le lit de Laude un fer chaud. Il n'y avait pas de bouillotte, une superfluité. La servante respectait Semblant et lui était dévouée, mais Laude ne lui imposait pas. Puis sa solitude relative, e1 la bonté de Semblant avaient favorisé son indépendance. Encore jeune, elle agit dans la suite plutôt machinalement mais avec nouveauté. Sans doute, elle eut besoin ce soir-là des fers à repasser, ou la fantaisie surtout apparente lui vint d'inventer un usage nouveau d'un objet. Elle alla dans le salon et y prit sous une table un livre que Semblant avait acheté pour sa reliure. Elle était de maroquin rouge, ornée de dentelles sur les plats et sur le dos. Cela faisait une unité véritable, un beau bloc. Dans sa cuisine, la fille l'emballa dans du papier, puis dans un large morceau de couverture de laine qu'elle avait fait chauffer fortement. Elle alla jusqu'à la chambre de Laude. Il était déjà couché ; il lui permit d'entrer. Alors, elle, soulevant les couvertures et le drap du côté des pieds, plaça contre eux le paquet qu'elle avait apporté et reborda le lit. Laude la remerçiait. Elle sortit.

Laude pas plus qu'il n'eût sans doute aimé ce livre ne le devina. Du moins, le matin, la servante le retrouva dans le lit et encore emballé. Elle le remit prestement dans le salon avant que Semblant se fût aperçu de rien.

Dans le jour habituel toutes choses étant à leurs places, alors, son action de la nuit lui parut étrange. Elle ne fit que l'amuser. Sans doute, parce qu'elle ne la trouva pas significative, elle ne l'eût pas recommencée. Plus tard, elle n'osa la raconter que comme un songe.


Paul Desmeth.
Signaux de France et de Belgique.
N°3 - Juillet 1921.