Paul Desmeth 1884 - 1970paul desmeth un rite de l'amitié la nuit efficace
Paul Desmeth 1884 - 1970 - Le disque vert - La nuit efficace ou Construction


HOMMAGE.


C'est un espace, dans le nord de la zone tempérée et vers le milieu de celle-ci, qui comprend une grande ville et sa banlieue, et qu'une ancienne frontière traverse du sud-ouest au sud-est. Le relief de la terre et l'altitude concourent à y signifier la double polarité naturelle.

Ainsi plusieurs régions ou le plus généralement quatre mondes, mélangés l'un à l'autre par places, y peuvent donner à l'âme quatre tons comme fondamentaux.

Le centre se trouve dans la partie la plus large d'une vallée.

La ville, qui est comme l'agglomération de deux villes, et où le mouvement n'est pas excessif, favorise chez certains des aspirations et le souvenir qui sont liés à ce sentiment de la double polarité.

Même, une partie de l'histoire locale peut être répartie entre les secteurs, et ainsi elle renforce ce sentiment.

Enfin, la grande majorité des habitants est composée de deux races principales, qui presque partout sont seulement mêlées, dont l'une, la moins nombreuse, est plutôt méridionale et plus récemment immigrée en ville, chacune d'elles l'emportant dans certains quartiers, dans tels lieux.

Le Nord véritable, ouvert par un des secteurs, estune. immense plaine maritime, primitivement sablonneuse et marécageuse, un peu triste, mais fertile, occupée encore par une seule nation, et dont on sent qu'elle est une part de la Terre comme se retirant du Soleil du mouvement le plus simple, et qui produit chez l'homme un mouvement semblable, profond, doux. Le fond de la vallée la continue sur deux lieues jusqu'au centre, où l'âme change.

Au nord même, l'extrémité du plateau occidental figure une sorte de rempart naturel, qui s'abaisse derrière en ondulations coupées de quelques chemins creux, et finit en resserrant la vallée; il contrarie l'idée de nord absolu..

Une côte douce qui commence dans la ville éloigne ce plateau qui est une plaine ondulée, riche, tout agricole, de niveau égal jusqu'à la mer lointaine. C'est là souvent comme le centre d'un décor, le côté du vent pluvieux dominant.

En retour le flanc oriental de la vallée est partout en pente assez raide, et présente quelques paliers dont le plus large contient une petite vallée secondaire qui part de la lisière d'une forêt, loin, au sud-est de la Cité, et aboutit à la vallée principale, au nord. La ville neuve déborde largement sur ce plateau et atteint deux saillants et deux côtés de cette forêt, longue de cinq lieues de l'est au sud mais bien moins large, qui est entourée de quelques villages et de fermes.

Ainsi l'Ouest, à la fois voisin et lointain, surtout pour les habitants de la ville neuve, est une espèce d'immense jardin rustique, ancien, intact. Il y a sur la côte des quartiers populaires habités surtout par des aborigènes, et qui sont comme une entrée de ce secteur qui est peu profond.

En contre-bas, au sud-ouest de la ville, la lumière paraît moins légère, moins blonde qu'au nord-est. Cette vallée est le lieu des usines et du port et, surtout en amont, celui des vergers et des prairies d'élevage, une sorte de parc fort peuplé, bien abrité, coupé de lignes de trembles. Plus haut, à la frontière primitive, la langue des aborigènes change, la roche paraît par places, mais plutôt au dehors de cet espace, dans un pays mi-agricole, mi-industriel et enfin houiller, où dominent les tons sourds.

Un secteur mixte est déterminé par cette vallée et par une partie du plateau oriental, à droite de la forêt. où sont les quartiers neufs des immigrés, et où l'ouest est moins provincial, plus maritime que dans le secteur simple.

La frontière atteint sur ce plateau l'extrémité méridionale de la forêt, qu'elle longe à partir d'un village qui déborde d'une éclaircie et où c'est déjà le Midi accueillant, large, dont on sent la qualité de la lumière. Des chemins, une route, y indiquent dans la campagne peu ondulée, découverte, une descente dans 1e Sud illimité.

A deux lieues en deçà, un saillant, le Bois de la ville, qui est une futaie imposante, arrangée en jardin, et presque toute la partie de la forêt qui le sépare de l'ancienne frontière, dépendent de ce secteur resserré.

Mais à ce Bois se rattache, à cause de la tranquillité et du luxe, une atmosphère particulière de plénitude et de commencement que la foule heureuse y entretient aussi quelquefois les dimanches de soleil qui sont une série de fêtes après l'hiver.

Cette âme règne aussi dans des maisons neuves alentour, et l'est proche de la lisière de la forêt, dans des éclaircies plus ou moins bâties qui sont comme des entrées très vertes et très fraîches du Midi.

En arrière, un faubourg du Sud-Est dont le centre est dans la vallée secondaire abritée qui part de a lisière du Bois, et où les immigrés donnent absolument le ton, y est relié par de nouveaux quartiers mêlés de petites fermes et de champs, une banlieue mi-villageoise qu'éclaire cette âme de commencement et ui touche la forêt jusqu'à l'est-sud-est, là où l'on peut la traverser le plus rapidement aussi la vraie campagne de l'autre côté est-elle comprise dans le cercle d'action de la ville qui y rejoint l'ancienne frontière. Le niveau y étant déjà élevé, on y pressent le haut pays primitif et moins peuplé.

La forêt monte jusqu'au nord-est en étant de plus en plus éloignée de la ville; elle laisse alors à découvert de larges ondulations qu'elle masque au sud. La partie du plateau qu'elle ne protège pas, une espèce de promontoire très étendu, est la plus sévère, la plus septentrionale par la qualité de la lumière. Au nordest, à deux ou trois lieues, vers l'extrémité du plateau. des sables, des bruyères, qui atteignent la banlieue par quelques îlots, succèdent peu à peu aux bonnes terres et descendent dans la plaine unie.

L'Est est le commencement de l'Orient septentrional illimité, une part de la masse du continent, le pays de l'enfance de la race du Nord qui paraît assez pure dans la plupart des villages. Il comprend d'abord un grand faubourg qui déborde sur le flanc de la vallée jusqu'à peu près le centre.

Cela donné, un quartier de la ville, ou une partie de la campagne, ou plus vaguement un secteur, peuvent servir à manifester le ton foncier d'une âme, associé ordinairement à des souvenirs très anciens.

Un des soirs, qui sont habituels à la fin de l'automne et en hiver, où la ville impose par l'ensemble suggéré de son mouvement, la brume du jour, un peu plus dense que d'ordinaire, diminua la différenciation spirituelle, les âmes des lieux ; elle fut le fond devant lequel chez quelques-uns naquit une aspiration, le désir d'un spectacle; dès lors, ils furent dans l'attente.

Pour l'un d'eux, capable de se rappeler pour l'âme, de cet espace, par exemple ce qui a été dit avant, et ainsi tout celui-là beaucoup plus en détail, seul alors, et attentif quelquefois à la vie de la rue, ce fut le désir de contempler une chose ou un être très précieux.

Or à cette heure-là, dans le centre, le mouvement auprès de richesses presque toutes proposées et étrangères est intense, et il les voulut plus secrets que celleslà, c'est-à-dire indigènes. Ainsi il pensa à la foule, puis à un être, homme ou femme, en identifiant l'un avec l'autre et lui réservant des possibilités, et il l'aima comme un corps d'idées.

Plus tard, afin de le définir, il pensa à la diversité possible des impressions de son héros. Ainsi dans cet espace sensible déterminé par la ville, le niveau, les rues, les chemins, les mouvements de terrain peuvent

indiquer des variations dépendant aussi du jour, et plusieurs d'entre eux des passages d'un secteur à un autre ou des départs ; des maisons, des chambres peuvent modifier l'âme d'un secteur ou du centre. Cette grande ville, en entretenant chez quelques-uns une sorte de sens de l'orientation, fortifiait en eux la conscience de pouvoir mesurer les différences d'énergie spirituelle même minimes, et participant à un ensemble d'ordres, et sentant la notion religieuse de Loi, et celle du Bien, de pouvoir améliorer un ordre ou en créer un.

Et il imagina aussi un spectacle.

Il se vit, au milieu du mouvement du centre, dans un automobile, et désirant vivement de se retrouver dans un quartier de la ville qu'il choisit, et comme d'y mêler son héros et de l'y sentir. Quittant les rues passantes, il arrivait très vite au pied du flanc oriental, lançait sa voiture sur une chaussée de la côte, presque en ligne droite et déserte, et il s'émerveillait de la mécanique. Une fois, la voiture s'alentissant sur une rampe plus forte, il changeait la vitesse. Enfin, il se vit arrivant sur le plateau, au nord-est, dans un quartier dont l'âme, qu'il se rappela bien réellement, lui fil négliger la scène précédente.

Bien que bâti nouvellement à beaucoup d'endroits, en pouvant s'accorder encore en plénitude avec ces souvenirs éloignés et révélatifs d'un de ces mondes, il les faisait l'équivalent d'une réminiscence.

Cet espace commence à mi-côte d'un long mouvement de terrain apparent surtout au sud-ouest. Préparé par plusieurs quartiers de l'intérieur, il fait la transition vers la campagne. L'âme en est du nord-est mêlé de sud-ouest et de sud qui sont en quelque sorte associés au charme de la ville, et sont surtout sensibles sur la hauteur que le vent pluvieux atteint directement.

C'est là un lieu où la saison et les variations de l'atmosphère conservent leur solennité et leur signification.

La rue où se trouve le sommet, le noyau d'intensité spirituelle, et où l'air est déjà vif, a la direction du nord-nord-est au sud-sud-ouest. Bordée directement surtout de jardins, elle ne commence réellement qu'à une deuxième rue plus bâtie et beaucoup plus longue qui la coupe sur la hauteur. Les autres côtés des deux flots ne sont pas bâtis. Quelques maisons isolées, fermées, familiales, dont les plus anciennes ont leurs quatre façades blanches presque sans ornements, se trouvent sur la hauteur et vers les limites du quartier.

Au dehors, dans la campagne de belles terres grasses, encore le domaine de villages bien distincts de la ville, entre la pente déjà assez peuplée vers la vallée et l'extrémité de la forêt que l'on devine et vers où l'horizon est le plus rapproché, s'ouvre une sorte ae pays pur, avec sur lui d'ordinaire un jour froid qui paraît plus ou moins accordé avec des sables.

Un intervalle, où il y a surtout des champs et des terrains vagues, isole le premier groupe de maisons, d'une autre rue d'où part la première et qui est l'en(rée véritable du quartier. A peu près parallèle à la deuxième, elle a la direction générale de l'ouest au sud-est, rue dont les habitants les plus anciens sont des horticulteurs, et où leurs pépinières et jardins soignés, bordés surtout de haies et visibles pour le passant, ont de l'étrangeté, ne sont jamais, même l'été, tout à fait égayants, comme près d'une frontière très sensible.

Tel s'impose ce quartier.



Paul Desmeth.
Le Disque Vert. (4e série)
N°3 - 1925.