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VOYAGE A UN PAYS DE CRONOPES
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Écrit à La Havane, 1961. |
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Lambassade des cronopes |
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| Les cronopes vivent, dans bien des pays, noyés dans une masse de fameux et despérances, mais depuis peu il existe un endroit où les cronopes ont saisi les craies de couleurs quils portent toujours sur eux et ont dessiné un énorme ÇA SUFFIT sur les murs de fameux et en caractères plus petits et apitoyés un DÉCIDE-TOI sur les murs des espérances. La secousse quont provoquée ces inscriptions est telle quil est hors de doute que tout cronope doit faire son possible pour aller voir ce pays de près. | ||
| Or donc, dès quil est décidé à partir, le cronope se présente à lambassade du pays des cronopes qui mets là plusieurs de ses employés à la disposition de notre explorateur pour lui faciliter le voyage et, en général, le dialogue s'établit de la façon suivante : | ||
| Bonnes salènes, cronope cronope. | ||
| Bonnes salènes, vous partirez par lavion de jeudi mais, dabord, remplissez les cinq formulaires S.V.P. et joignez-y cinq photos de face S.V.P. | ||
| Le cronope voyageur remercie et, de retour chez lui, il remplit avec ferveur les cinq formulaires quil trouve terriblement compliqués, heureusement quune fois le premier rempli, les quatre autres sont sur le même modèle et il ny a plus quà recopier les précédentes erreurs. Après quoi le cronope va au photomaton et se fait photographier de la façon suivante : les cinq premières photos, très sérieux, et la sixième en tirant la langue. Cette dernière, il la garde pour lui et il en est profondément satisfait. | ||
| Le jeudi, le cronope faits ses valises dès le petit matin, cest-à-dire quil y jette deux brosses à dents et un kaléidoscope puis il sassied pour regarder sa femme les remplir en bonne et due forme, mais comme sa femme est aussi cronope que lui, elle oublie toujours le nécessaire, ce qui nempêche quà la fin ils doivent toujours sasseoir dessus tous les deux pour les fermer et cest juste à ce moment-là que le téléphone sonne et quun type de lambassade leur dit quil y a eu erreur, vous auriez dû prendre lavion de dimanche, ce qui suscite un dialogue plein de canifs entre le cronope et lambassade, ponctue par le bruit sec des fermetures de valises qui lâchent et laissent échapper un ours en peluche et une étoile de mer séchée et, pour finir, lavion partira dimanche prochain et cinq autres photos de face S.V.P. | ||
| Infiniment contrarié par la tournure que prennent les évènements, le cronope se rue a lambassade et à peine lui a-t-on ouvert la porte quil crie de toute sa glotte quil les a déjà données les cinq photos avec les cinq formulaires. Les employés ne sont pas autrement impressionnés et ils lui disent de ne pas se frapper, dautant que les photos, après tout, ne sont pas tellement nécessaires, mais ce qui lest par contre cest le visa tchécoslovaque, nouveauté qui perturbe violemment le cronope voyageur. Comme il est bien connu que la moindre chose suffit à décourager les cronopes, de grosses larmes roulent sur ses joues tandis quil soupire, à savoir : Cruelle ambassade ! Voyage raté, préparatifs inutiles, rendez-moi les photos, S.V.P. | ||
| Mais pas du tout, et dix-huit jours plus tard le cronope et sa femme décollent dOrly et se posent à Prague après un voyage où le plus épatant était comme dhabitude le plateau de plastique couvert de tous ces gadgets qui se mangent et se boivent, sans oublier le petit tube de moutarde que le cronope garde en souvenir dans la poche de son gilet. | ||
| A Prague, une modeste température de quinze degrés au-dessous de zéro relègue le cronope et sa femme au fond de leur hôtel de transit où des personnes incompréhensibles circulent dans des couloirs à tapis. Laprès-midi cependant, ils se ressaisissent et prennent un tramway jusquau pont Carolus et tout est si enneigé et il y a tant denfants et de canards qui jouent sur la glace que le cronope et sa femme se prennent par les mains et dansent trègue et dansent catale en disant, à savoir : " Prague ! Cité légendaire ! Orgueil de lEurope centrale ! " | ||
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| Après quoi ils retournent à leur hôtel et attendent anxieusement quon vienne les chercher pour poursuivre le voyage, ce qui, par miracle, ne se produit pas le mois suivant mais le lendemain. | ||