Paul Bourgoignie

La vitesse s’attardait dans les miroirs


Il semblerait que veuillent se décharger sur des organes d’analyse certaines fonctions de synthèse.

L’homme en proie à la vitesse, semble, aujourd’hui, exiger de l’œuvre d’art un désistement de son attention au profit de son appétit sensuel.

Aveugle de trop voir, sa mémoire au bout des doigts, il avance entre les bolides, avides de fatalités, de solutions magiques. Il retourne à l’enfance jouer avec le feu.

Cela se passe comme si la spécialité particulière à chacun de ses sens ne devait plus, dans le cerveau, accéder aux rencontres où s’ordonne la synthèse. La synthèse et le merveilleux. Aveugle, pour voir l’éclair, il palperait la foudre.

" L’homme va et vient ", disait-on. Ainsi, apparemment, se conduisait-il, tant qu’il lui était donné de se voir venir.

Aujourd’hui, l’homme va. Il va, il va vite faire ceci, en pensant à cela qu’aussi il devra vite faire ; pour, ainsi de suite, ne cesser de faire en vitesse les choses ; celles-ci ne cessant de l’y contraindre. Il se dépêche de profiter de ses loisirs, de son repos ; il passe la nuit en trombe, il veut rêver vite ; il craint toujours d’en perdre un morceau, une stratification de ce puzzle à trois dimensions que sa vie achevée il aura vécu comme un éclatement à rebours.

La longévité de l’homme s’est accrue, sa vie est de plus en plus brève. La foudre est trop lente pour qui vit sous le signe de l’éclair.

E cette vitesse généralisée, universalisée, nous traversant, bondissant dans notre travail, dans notre repos, nous entrons dans le royaume de l’immobilité. Le décor accompagne ou s’agite en tous sens, de telle sorte que n’étant plus par rapport à lui, sorti de lui comme d’une base de départ, mais environné de ses états nouveaux, nous ne le reconnaissons plus et, perdons toutes mesures de notre progrès.

Ne se voyant déjà plus en mouvement, et pressentant la mort dans les signes dont se charge l’immobilité qui le gagne, l’homme projette un au-delà, appelle fulgurance sa décomposition. Par lambeaux il s’en va dans le décor qui le mange, et mystique, il ne se révolte plus, il anthropomorphise le décor. Il entre dans l’armée du salut de l’art abstrait. Il bonimente à en endormir la foudre.

Pour, dit-il, acquérir plus de liberté, pour être plus grand dans son moi, plus entier dans sa chair, il s’en va confondre en sa signature le jeu débridé de ses réflexes. Il s’inscrit dans un monde rapide, il souscrit à sa vitesse, il en endosse la contrainte. Il coupe alors en deux le réel, Substance et Essence, il entre en moyen âge, il entre en religion. Avec tout le rituel de la cybernétique, il se voue au mythe des réflexes et parle de leurs magies. Le temps qui passe, le temps qui court, le temps n’existe plus ! Nous serions dans le temps du temps éclaté où la vitesse s’est abstraite, où il est loisible, paraît-il, de trouver le chemin vierge qui va du signe à la chose. O alouette !

Le réel ainsi amputé se désintègre et sa dialectique cède à la métaphysique, le champ du néant qui en résulte.


Paul Bourgoignie

1958.