LE THRACE

Le peuple thrace arrive dans les Balkans au début du IIème millénaire avec la grande migration des peuples indo-européens, et s'installe dans une zone s'étendant d'un peu au sud du Danube jusqu'à l'Axios et à la mer Égée. Les Macédoniens s'étendront cependant depuis l'ouest, repoussant vers l'est leur frontière d'avec les Thraces jusqu'au Strymon sous Alexandre Ier. Vers la fin du IIème millénaire, des Thraces s'installent de l'autre côté du Bosphore, dans le nord-ouest de l'actuelle Turquie d'Asie (ainsi les Mésiens/Mysiens). Des déplacements militaires plus ponctuels ont induit des migrations ultérieures et limitées de Thraces vers l'intérieur de l'Anatolie.

Les Thraces sont très proches des Daces et des Gètes, mais la nature de cette proximité fait encore débat. Les Daces et les Gètes sont-ils des Thraces comme le veut la tradition (Strabon, Hérodote)? Il semble plutôt que le thrace et les langues du groupe daco-gète (dace, gète, mysien, illyrien, messapien, plus récemment albanais) soient deux (sous-familles de) langues issues d'une même ancienne langue (cf. Georgiev, Kortland, Brixhe). De plus, il semble que l'arménien soit issu du thrace ou au moins d'un dialecte très proche, plutôt que d'une langue daco-gète.

On ne dispose malheureusement, outre quelques gloses dans des textes grecs ou latins, et des toponymes et des noms de peuples et de personnes, que de quelques inscriptions et pierres gravées dans des alphabets proches du grec, datées pour la plupart des environs du Vème siècle avant J.-C. Certains mots bulgares et roumains semblent de plus provenir ultimement du dace ou du thrace. On en est donc réduit à des hypothèses, et à travailler sur les étymologies en recoupant les données entre elles (noms propres composés en particulier) ou avec des informations extérieures (attributs des dieux quand on étudie leur nom, etc.).

La phonétique est donc particulièrement incertaine. Il semble que l'indo-européen o passe à a en thrace comme en daco-gète (où il repasserait à o tardivement comme le o issu de l'indo-européen a). Les sons u et ū restent tels quels, même si tardivement ū passerait à y puis i (cette dernière évolution pouvant être plus le résultat de l'évolution des rapports entre alphabet grec et prononciation grecque que d'une véritable évolution du thrace). Les sonantes l̥ et r̥ aboutiraient à ul (ou ol) et ur (ou or), alors que n̥ donnerait un ou in (en daco-gète, r̥ devient ri et n̥ devient a). Le seul domaine à peu près assuré concerne les labiovélaires et les aspirées. Les premières (kw gw gwh) ont perdu labialisation et aspiration (d'où k et g puis par mutation consonantique seulement k) et les secondes (bh dh gh) leur aspiration (d'où b d g). Plutôt qu'une mutation consonantique défendue par certains (Detschew, Georgiev), on peut simplement proposer que les p t k proto-indo-européens passent à ph th kh avec une faible aspiration (comme en allemand moderne en certaines positions). Enfin, le thrace, comme le daco-mésien, semble être une langue satem (ǩ ǧ ǧh devient  s (ou Þ) dz dz).

Quelques mots (Duridanov):

  • bólinthos (bison), de bhln-ent, cf. allemand Bulle. Mot attesté chez Aristote.
  • dinupula/sinupyla (wild pumpkin), de k'un-ābolā (et différent du dace kinuboila), littérallement la pomme-à-chien, cf. lithuanien de même sens šùn-obuolas.
  • skálmee (couteau, épée), de skolmā (racine skel-, couper), cf vieil islandais skolm (couteau, petite épée).